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De Wallen à Marwa Loud : les filles du game, évolution et héritage
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De Wallen à Marwa Loud : les filles du game, évolution et héritage
De Wallen à Marwa Loud : les filles du game, évolution et héritage ©Radio France

De Wallen à Marwa Loud : les filles du game, évolution et héritage

A l’image de la société dont ils sont le miroir, le rap français et le R’n’B évoluent sans cesse. Messages plus assumés, images plus travaillées, plus calculées. Et les femmes ne sont pas en reste.

L' été 2018 a mis les femmes à l'honneur dans la musique urbaine, en France comme au Etats-Unis. ''Oh Djadja, y'a pas moyen Djadja !''  ou autre ''Bad bad bad bad boy, toutes tes copines sont des bad bad girls''  en passant par ''Yo quiero, yo quiero dinero !" , qui n'a pas eu tous ces refrains en tête, quitte à en être saoûlés ? Depuis quelques temps, les filles reviennent sur le devant de la scène de manière significative mais aussi fulgurante car en plus de revenir, elles arrivent à égaler voir à dépasser leurs congénères masculins  en terme de vues sur Youtube mais aussi de ventes d'albums.

Celle qui a dû passer un été confortable, c'est Aya Nakamura  avec son hit Djadja , certifié disque de platine en seulement deux semaines, pulvérisant les records à l'international et arrivant même à déclasser Edith Piaf et son Je ne regrette rien  aux Pays-Bas. Pourtant, Aya Nakamura , c'est un seul album Journal intime  sorti en 2017, et tout juste trois ans de carrière. Peut-on y voir un lien direct avec la société d'aujourd'hui en mode fast life ? Peu de temps pour arriver au sommet, un buzz et une carrière éphémère, un peu à la Gradur  et son credo ''J'vais prendre mes sous dans le rap et ils m'reverront jamais''  ? Après les hommes qui, depuis de nombreuses années maintenant, assument le côté capitaliste dans leurs textes et dans leur façon d'agir, c'est au tour des femmes. Depuis quelques temps, on retrouve dans leur message la même envie de peser financièrement, de s'émanciper. Elles aussi demandent leur part du gâteau et dans leurs albums, dans leurs propos, elles annoncent elles aussi la couleur : "Dans ses rêves elle épouse le plus riche qui succombe à ses plus gros caprices" , "On est bien on est rempli de lové, ce soir on nous parle pas de love"  Aya n'a pas le temps : elle met des vents à tous les garçons et elle gagne beaucoup d'argent. Et ça marche, le clip de Djadja  a été vu 166 millions de fois en cinq mois !

L'autre jeune fille qui fait parler d'elle a 22 ans et son album Loud , sorti en mars 2018 sur le label Purple Money, est certifié disque de platine. Marwa Loud , après seulement deux ans de carrière, s'engouffre dans le paysage urbain et fait sa place avec les mêmes codes que sa consoeur. Moins de maquillage certes et plus sympathique dans l'image qu'elle renvoie d'elle, face à l'argent, le propos reste le même. Son titre Billet  parle de lui-même. Sa première phrase sur le titreBad Boy est sur la même tendance : "Le but d’une vie, c’est d’faire d’la monnaie" . Sur son ancien hit, elle met le doigt sur cette fascination : "Elle veut pas habiter dans ton studio, toi tu pèses pas lourd t’es pas proprio" . Le rap français et la musique urbaine, meilleur miroir de la société et de ce que les jeunes vivent, veulent et fantasment. Pas de raison que les femmes y soient imperméables.

Comment la femme naïve de 2006 s'est transformée en femme matérialiste de 2018 ? Comment sommes-nous passés de ''Mel assieds-toi faut que j'te parle, j'ai passé ma journée dans le noir''  à ''Tu penses à moi, j'pense à faire de l'argent''  ? De ''Jeune demoiselle recherche un mec mortel' ' à ''Pas là pour me rier-ma donc pas là pour te plaire : Messieurs j'vous invite à bien niquer vos mères !'' ? La nouvelle génération a bien compris que le rap est un business comme un autre et s'il est éphémère, tant pis du moment qu'il est lucratif. Et puis, plus d'états d'âme, plus de pitié : ''J'aimerais parler d'amour mais plus personne s'y connait''  pour citerMoon'A . Une image dure, voire testostéronée, sous couvert de formes voluptueuses. L'une des premières à avoir popularisé cette attitude, inspirée directement de Nicki Minaj , et  donc indirectement de Lil Kim , c'est Shay. "Yo liasse de 500E, Oprah sur ces tasspé, beaucoup trop d'argent, Négro, ce ne sera jamais assez", "Mental de paysanne, je suis concentrée sur ce blé" . C'était en 2011, surAutopsie Vol. 4  et c'est certainement avec ces mots que vous avez découvert Shay, sur le titre Cruella . Rien à voir avec les propos qu'on avait l'habitude d'entendre avec Diam's , Keny Arkana  ou autre Casey .

Celles qui ont dit non

Le rap mainstream, celui le plus diffusé est une musique aux propos très souvent capitalistes. Faire de la money, des billets verts, gros gamos sur les Champs…. Afficher et assumer sa réussite, rêver et faire rêver, voilà la vitrine made in USA, comme l'a prouvé cet été le titre ''Dinero'' de Jennifer Lopez  et Cardi B  qui a éclaté tous les scores : 65 millions de vues sur Youtube. Un retour à des valeurs différentes est-il possible ? Le 13 Septembre à l’espace Pierre Cardin de Paris. Wallen  a donné un concert événement, dix ans après la sortie de Miséricorde , son troisième album. Wallen, c'est une place de choix sur la scène française de la fin des années 90 au début des années 2000 avec des titres comme Donna ou L'Olivier . Des collaborations mythiques l'ont placée directement comme la princesse du R'n'B, la petite sœur sous l'aile protectrice et fraternelle du rap français. Wallen s'est bâtie une carrière, une réputation qui lui permette de revenir des années après sur le devant de la scène, avec un nouvel album en préparation. Mis à part son talent, c'est sans aucun doute l'équilibre entre sa force et sa pudeur qui a marqué le public qui l'a écoutéé et réécoute encore aujourd'hui ses textes.

"Il me faut représenter, rester fidèle à ce que je suis : la seule chose à vendre, c'est mon CD !"  chantait-elle dans Charisme  en 2004 sur la Fierté des nôtres  de Rohff . Autre punchline explicite : "Pendant que la course aux richesses nous distrait, chacun de nous passe à côté du vrai..." avec un titre sur la même lancée : Celle qui a dit non , déterminée et lucide.Cette ambition de ne pas se trahir, c'était un peu le crédo de ces années : pour ne citer qu’elles, il y avait Kayliah , Kayna Samet , Assia  ou encore Jalane, d es lionnes, aux voix de feu, aux caractères bien trempés, et au succès indiscutable, remplacées par la génération d'après, celle de 2005 : Kenza Farah , Léa Castel , Zaho , Vitaa  ou encore Amel Bent , la relève a été assurée.

Entretenu au sommet de l'Etat par un crédo libéral et la réussite financière comme seul critère de succès, le rapport à l'argent domine en 2018. Dans une société où tout va vite, le retour à des valeurs moins matérialistes semble inévitable. Et le rap français ne fera pas exception à la règle. On l'entend déjà aujourd'hui : le succès des Nekfeu  ou Orelsan , ou plus récemment l’émergence de rappeurs comme Rémy  tendent à imposer une autre approche. Les femmes sont aussi dans le mouvement comme Chilla , en 2018 avec son album Karma . La rappeuse, qu'on a mis dans la case facile du féminisme a tout intérêt à sortir son épingle du jeu si elle veut perdurer sans se faire écraser.''La volonté d'être riche, tant dans le cœur que sur la fiche de paie.''  Un peu plus tôt, Ladea  semblait sur la même lancée : des textes éloquent, des principes et un franc parler. Dommage que la rappeuse n'ait pas réussi à transformer ses plans en véritables fondations car elle aurait eu toute sa place. ''Et rien à foutre de se remplir les poches, elle sait ce qui lui suffit, c'est l'amour de ses proches, son seul type de survie.' ' Mais la nouvelle génération a pas mal de ressources et de nouveaux noms à inscrire sur la longue liste de la musique urbaine. La plus jeune s'appelle Starline  : peut-être un peu trop discrète pour le moment, il n'empêche que sa maturité textuelle est évidente : ''Puis j'me dis qu'tout ira, j'cherche pas les sous si j'rappe'' . La plus originale et sûrement celle avec le plus d'expérience, en musique comme au cinéma, KT Gorique  ne cesse de nous prouver son aisance et sa maîtrise dans le fond, comme dans la forme :''Moi je suis peu matérialiste, mes souvenirs sont mes trésors. Parfois je m'offre une paire de shoes après je m’endors dans le remord'', ''Où est le sens quand on pense qu'il n'y a plus aucune chance à l'existence à part quand on dépense ?'' . Fanny Polly  est elle aussi en train de mettre sa pierre à l'édifice : ''On veut des sous cette année, c'est triste à dire : j'aime pas l'argent mais qui n'en a pas besoin pour s'installer ?' '

A l'aube de 2020, dans une industrie musicale de consommation express où les albums sortent vite et en nombre conséquent, difficile de faire un dessin précis de ce que sera le visage du rap et du R'n'B de demain. Ce qui est certain, c'est que les filles seront plus que jamais de la partie et feront face au même défi que leurs confères : être dans le coup et y rester les plus longtemps, possible.

Crédit photo : Bernard Benant/Universal (Wallen) - DR/Purple Money (Marwa Loud)