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Biffty : un autre modèle économique du rap français
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Biffty : un autre modèle économique du rap français
Biffty : un autre modèle économique du rap français ©Radio France

Biffty : un autre modèle économique du rap français

Débarqué sans prévenir dans l’univers du rap français il y a trois ans, Biffty s’est progressivement construit une fan-base particulièrement solide, prouvant, comme d’autres avant lui, qu’un public restreint mais fidèle vaut beaucoup mieux qu’un succès populaire plus large mais sans réelle prise concrète.

La grande et étrange histoire d’amour entre Biffty et son public commence en 2015 : invité par Alkpote et Sidisid sur un appel aux dons déguisé en freestyle, puis convoqué par DJ Weedim pour une apparition en solo sur le premier volume de la Boulangerie Française, ce grand gamin ne laisse déjà pas indifférent, provoquant déjà de dégoût de la part des défenseurs du bon goût que d’adoration de la part des autres -un clivage qui se révélera finalement être le fil rouge de sa (jeune) carrière. La suite, ce seront divers projets courts -dont trois sur la seule année 2017-, avant un véritable album (Potence) disponible depuis quelques jours, et concocté, comme chacun de ses derniers projets, en collaboration avec DJ Weedim.

Au-delà de la connexion qui s’effectue en studio et sur scène, Biffty partage d’ailleurs avec DJ Weedim une d’avoir été affilié pendant un temps à l’entourage de rappeurs imposants médiatiquement, comme Vald et Alkpote. Un rapprochement tant bénéfique sur le plan de la visibilité que contre-productif sur le plan de l’identité artistique, tant Biffty a dû se débattre par la suite pour s’affranchir, aux yeux du public, de cette image. En misant avant toute chose sur les caractéristiques fortes de son univers volontairement outrancier, le rappeur a su imposer son propre personnage, notamment grâce à la grosse patte visuelle établie par son frangin Julius, l’un des clippeurs majeurs du rap français.

Malbouffe, paupiettes de veau et gros bozes

Cette attention portée à l’image, résultant sur des clips léchés et bien souvent supérieurs, aussi bien en termes de qualité visuelle que d’inventivité (comme ce jour où le très viral Baptiste “mais si j’suis très net” a été convoqué à l’écran), vient presque contraster avec l’univers très cradingue de Biffty, dont l’oeuvre pourrait être résumée par un gros plan au ralenti et en très haute définition sur une rangée de dents mal brossées venant croquer dans un hamburger trop gras qui finira par couler sur un t-shirt déjà taché d’huile et de mayonnaise. Que ce soit une manière de sublimer la souille, ou un simple hommage au mode de vie de Biffty -malbouffe, paupiettes de veau et gros bozes-, Biffty représenté, par la musique comme par l’image, l’incarnation du personnage excessif en tous points, associant l’aspect gueulard et bon-vivant du bon vieux franchouillard à l’esprit punk-rock hérité de sa tradition familiale.

Depuis quelques temps, on sent tout de même le garçon appliqué à ne pas se laisser enfermer à nouveau dans une case dont il sera difficile de s’extirper. Des titres à l’interprétation plus douce font petit à petit leur entrée sur les projets de Biffty, et entre deux vulgarités, des phases plus introspectives se frayent une place au sein de ses textes (“j'regarde dans l'ciel, j'ai beau tripper j'suis à l'envers / et t'as beau faire semblant de t'en sortir, on va tous se voir mourir”). Evidemment, la frénésie reprend généralement le dessus, mais entre ses tentatives reggae ou ses incursions sur le terrain du Frapcore prouvent que résumer Bi2F à un trappeur gueulard et bas-du-front serait terriblement réducteur.

Détestable pour les uns, sensationnel pour les autres

Reste que la musique, la personnalité, et l’univers de Biffty peuvent exaspérer -une conséquence logique de son univers tellement excessif qu’il en devient clivant. Pourtant, cette ambivalence extrême dans la réception du personnage et de son oeuvre lui ont offert un boulevard dans lequel il n’a eu de cesse de s’engouffrer depuis 3 ans : en ne laissant personne indifférent, Biffty est devenu aussi détestable pour les uns qu’attrayant pour les autres. Suffisamment, en tout cas, pour lui permettre de développer une véritable économie en parallèle de sa musique : entre le merchandising textile, les produits dérivés, et même les jeux vidéos, le rappeur génère suffisamment de revenus pour continuer à se développer sereinement en totale indépendance, sans avoir à se laisser tenter par les approches de grandes maisons de disques -notamment Barclay et Warner, selon Biffty lui-même.

Surtout, le rappeur neuilléen s’est investi dans la scène et génère chaque année bon nombre d’entrées, entre concerts et festivals estivaux. Énergique pour ne pas dire survolté face à son public, il est de ces rappeurs dont les lives empruntent autant -si ce n’est plus- au rock qu’au hip-hop, à l’image des innombrables pogos qui se forment dans la foule à chacune de ses apparitions. Symbole absolue de cette économie parallèle mise en place par Biffty et son équipe, le festival SouyeFest, perçu comme une énorme blague au départ, réunira cet été un casting assez flamboyant composé de connexions évidentes du duo Biffty/Weedim, comme les Svinkels ou A2H, mais aussi quelques gros noms moins prévisibles, entre autres de Sadek, Isha ou les Alchimistes. La preuve qu’en s’impliquant sérieusement avec des intentions suffisamment ambitieuses, on peut transformer une vanne en rendez-vous annuel plutôt conséquent -et dont la croissance semble jusqu’ici exponentielle.

L’indépendance 2.0

Il y a quinze ans, l’indépendance à la française devait ruser et se réinventer pour survivre, à l’instar du Ghetto Fabulous Gang distribuant disques et textiles à Clignancourt. Aujourd’hui, alors même que l’industrie du disque a évolué et permet aux artistes autoproduits de diffuser leur musique au plus grand nombre avec bien plus de facilité, l’effectif démesuré de rappeurs, associé à leur productivité accrue, a fini par créer un embouteillage, au sein duquel la seule musique ne suffit plus -ou du moins, très rarement- à se démarquer. En développant des projets du type du SouyeFest, Biffty et le Patapouf Gang prennent donc le relais des grands indépendants des années 2000 -avec un style et une visée aux antipodes, certes.

Une fan-base fidélisée et toujours plus importante, une médiatisation accrue, des colorants capillaires sans cesse plus farfelus, et une évolution artistique positive ... à l’heure actuelle, tout semble sourire à Biffty. Attention tout de même à l’indigestion : si le style gras et frénétique du personnage plaît à ses fans, il risque également de provoquer l’overdose -il y a donc un mince équilibre à maintenir pour éviter le gavage. Il faudra par conséquent se poser la question de la durabilité de son modèle, et la pérennisation d’un événement comme le SouyeFest entre probablement dans cette logique. Dans Club de Fitness, épilogue de l’album La Potence, Biffty semble déjà avoir anticipé la crise de foie : “je m’inscris au club de fitness, faut qu’je perdre toute ma graisse pour que je puisse sauter sur scène”.

Crédit photo : capture clip Souyette

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