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Hamza : peut-il transformer le succès critique en réussite commerciale ?
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Hamza (© Nico Bellagio)
Hamza (© Nico Bellagio)

Hamza : peut-il transformer le succès critique en réussite commerciale ?

Talent indéniable, adoubé par la critique depuis 2015, Hamza doit passer du statut de grand espoir du paysage francophone à figure incontournable. Son premier album, "Paradise", est calibré en ce sens. Cela suffira-t-il ?

Comment mesurer l’influence d’un artiste ? Si le grand baromètre du rap français reste, depuis de trop nombreuses années, les chiffres de ventes et de streaming, bien d’autres critères peuvent entrer en ligne de compte, parmi lesquels le taux de copies, toujours difficile à évaluer, la popularité sur les réseaux sociaux, parfois trompeuse, ou encore le respect offert par le reste du game, absolument impossible à quantifier. Peu d’éléments réellement concrets, donc, et beaucoup d’autres ouverts à l'interprétation de chacun, à l’image du grand débat relancé par les récentes prises de position de Joke/Ateyaba au sujet de sa propre influence. En laissant donc de côté la question des chiffres, difficile de donner une réelle appréciation de l’influence d’un artiste comme Hamza au sein du paysage rap francophone. Son dernier album, disponible depuis le 1er mars, a semble-t-il constitué l’une des sorties importantes de ce premier trimestre, et une véritable hype entoure le chanteur, particulièrement sollicité par les médias spécialisés, et toujours bien accueilli par la critique. 

Une évolution toute en nuances  

Reste à comprendre pourquoi la hype Hamza semble toucher des sommets ces temps-ci, la seule sortie d’un premier véritable album n’expliquant que partiellement cette nouvelle dimension prise par le chanteur. Sur le plan artistique, d’abord, deux points de vue coexistent : d’une part, si l’on se contente d’une vue globale de sa carrière, l’évolution ne semble pas forcément très évidente. Il y a tout juste trois ans, nous décrivions ainsi le bruxellois en ces termes : “Hamza est un petit concentré de tout ce qu'est la musique hip-hop en 2016 _: à mi-chemin entre le chant et le rap, avec une utilisation spontanée de l'autotune, une collection pokémaniaque de gimmicks improbables, et des thèmes volontairement superficiels -filles faciles, drogue, arme_s”. En 2019, difficile de contredire ce portrait : on est toujours à mi-chemin entre le chant et le rap, les gimmicks se sont démultipliées, et les filles faciles et la drogue occupent toujours autant de place dans l’univers du chanteur. 

En revanche, une analyse un peu plus poussée de la discographie d’Hamza permet de tirer des conclusions moins définitives : chacun de ses projets diffère énormément du précédent, d’autant que le rappeur a toujours choisi d’explorer de façon très assumée des directions artistiques parfois très éloignées les unes des autres. Pour éclairer l’idée, reprenons chronologiquement sa carrière. Après Recto-Verso en 2013, très confidentielle, son premier projet sérieux, H24, est publié gratuitement en 2015. Sans réelle prétention, cette mixtape se forge pourtant un joli retour critique sur les sites spécialisés, le style d’Hamza, déjà très influencé par Young Thug ou Future, et très tourné vers l’hybridation entre rap et chant, avec très peu de corrections ou d’effets sur les voix, apportant une certaine fraîcheur et suffisamment d’originalité pour se démarquer du reste des sorties. Par la suite, le jeune belge enchaine les projets avec une volonté très affirmée d’explorer différentes pistes musicales : tantôt RnB, tantôt trap, il s’essaye au dancehall, au new jack swing, à la pop. Zombielife, New Casanova et Santa Sauce, tous trois sortis en 2016, résonnent aujourd’hui comme un brouillon en trois actes, avant l’éclosion définitive. 

En 2017, Hamza a donc terminé son tour de chauffe. Il signe en maison de disques, franchit un premier cap médiatique, et publie son premier projet véritablement ambitieux, très orienté pop et tubes pas tout à fait mainstream. Beaucoup plus élaboré, plus sophistiqué que ses projets précédents, 1994 est certes un joli succès critique, mais constitue surtout le disque qui fait changer Hamza de dimension. Son public gagne en ampleur, et le rappeur passe du statut d’artiste intéressant pour une poignée d’auditeurs à réalité concrète du game, comme en témoignent d’une part son premier disque d’or, et d’autre part le nombre de salles remplies pendant les mois qui suivent la sortie du projet. 

La hype Hamza à l’heure du premier album  

Depuis, Hamza a conforté son statut en répondant aux bonnes invitations et en livrant les bonnes prestations en featuring, mais a surtout pris le temps d’exploiter correctement 1994, par le biais de clips et de lives, sans trop se précipiter. Résultat, l’attente autour de son projet suivant a petit à petit germé y compris chez la frange d’auditeur qui ne l’a découvert que tardivement, suite au relatif gain de popularité de 1994. L’arrivée de son premier véritable album, Paradise, bénéficie donc d’une certaine hype, d’autant que les premiers extraits ont plutôt bien pris, en particulier le featuring avec Sch, teasé depuis belle lurette, et bien reçu puisqu’il atteint son petit million de vues en moins de trois jours et frôle le 3 millions en un semaine. On reste certes assez loin des standards des véritables têtes d’affiche, dont certains cumulent plusieurs millions de vues sur les 24 premières heures d’exploitation, mais force est de constater qu’Hamza a solidifié une fanbase suffisamment conséquente pour envisager des lendemains suffisamment sereins. 

Le rap francophone nous a habitué a deux types d’évolutions de carrières pendant la dernière décennie : d’un côté les nouveaux venus qui buzzent et fructifient au mieux leur exposition naissante pour devenir des stars et accumuler les certifications (PNL, Gradur, Sch, Ninho...), de l’autre les anciens qui poursuivent sur ce qu’ils ont construit depuis 20 ans ou donnent un nouveau souffle à leur carrière (Sofiane, Alkpote, Rohff, Rim’K...). Depuis quelques temps, un nouveau modèle tend cependant à s’imposer, offrant une troisième voie aux artistes : la réussite lente et silencieuse, avec un décalage de quelques années entre le succès critique et l’explosion populaire. Ces profils, dont Hamza est l’un des exemples les plus probants (on pourrait également citer 13 Block), ont en commun une évolution artistique franchement spectaculaire, passant d’un potentiel très brut à une œuvre générale qualitativement irréprochable. 

New Michael Jackson, vraiment ?  

Que la visée soit consciente ou non, le Bruxellois semble en effet avoir pris le temps de faire progresser sa musique en même temps que son public prenait le pli de ses aspirations, chacune des parties en présence donnant l’impression de pousser l’autre à élever son niveau d’exigence. Devenu plus carré, plus attentif à son image, et plus ambitieux sur le plan artistique, Hamza a été poussé vers le haut, tandis que ses auditeurs potentiels, originellement désorientés par son profil de chanteur aux thématiques légères, ont pris le temps de comprendre sa démarche et de prendre, projet après projet, la mesure de son œuvre globale. Si l’auto-proclamation de New Michael Jackson -comme celle de SauceGod- peut en effet prêter à sourire dans l’absolu, la dimension parfois très prétentieuse du personnage, qui n’hésite pas à en rajouter des tonnes pour s'enorgueillir de son statut de jeune star du rap, participe avant tout à une entreprise visant à convaincre l’auditeur d’un charisme et d’une envergure pas toujours évidents de prime abord. 

Personne ne voit réellement en lui un successeur de Michael Jackson, et surtout, personne ne croit en son for intérieur qu’Hamza s’imagine réaliser le dixième de la carrière du King of Pop. Seulement, là où le rappeur lambda s’est longtemps imaginé en nouveau Renaud, où Doc Gynéco puis Alkpote ont été inspirés par le personnage de Gainsbourg, et où Oxmo Puccino s’est vu en Black Jacques Brel, la filiation d’Hamza avec un nom aussi inatteignable que celui de Michael prend une dimension d’autodérision qui contribue à rendre le rappeur sympathique aux yeux du public, là où d’autres artistes peuvent paraître arrogants en s’auto-attribuant des mérites qui ne sont pas forcément en adéquation avec la tournure réelle de leur carrière. 

A l’heure actuelle, il reste donc difficile d’établir avec certitude la position d’Hamza sur l’échiquier du rap francophone. Moins exposé et moins vendeur que de véritables têtes d’affiche, plus apprécié par la critique que bon nombre de rappeurs établis ou émergents, il a suffisamment progressé, aussi bien sur le plan artistique que sur celui des chiffres, pour être considéré, sans discussion possible, comme une valeur sûre du milieu. Bien reçu pendant ses premiers jours d’exploitation, l’album Paradise devrait dans un premier temps confirmer ce statut, mais aussi et surtout apporter des réponses concrètes sur la réelle influence du belge, et des indices sur les suites qui seront données à sa carrière.