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Amir Almuarri, le rappeur de l'espoir dans une Syrie en guerre
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Amir al-Mouarri a 20 ans et fait passer un message d'espoir aux civils syriens à travers son rap
Amir al-Mouarri a 20 ans et fait passer un message d'espoir aux civils syriens à travers son rap

Amir Almuarri, le rappeur de l'espoir dans une Syrie en guerre

Amir Almuarri s'empare du rap pour mettre en lumière les conditions de vie des civils en Syrie dans la région d'Idlib. Mouv' s'est entretenu avec celui dont l'engagement sonne comme un acte de bravoure dans ce pays où la répression politique est omniprésente.

"Je ne suis pas à l'abri des bombes et des assauts dans ma ville." La plupart des Syriens quittent leur pays pour trouver la paix politique, Amir ALMUARRI, lui, est revenu dans son pays natal. Le rappeur a quitté Istanbul où il avait trouvé refuge pour revenir dans la région d'Idlib où il a ses attaches. C’est la mort de son frère, tué en essayant de passer la frontière avec la Turquie, qui l’a poussé à revenir pour aider ainsi son père et ses trois frères et sœurs. Le jeune homme a décidé de s'occuper de sa famille et de faire passer un message fort dans la musique.

"C'est pas facile d'être considéré comme rappeur dans un climat aussi dévastateur, entre les bombes et les vagues de migrations des réfugiés...", a confié ALMUARRI sur Whatsapp à Mouv'. Le rappeur a choisi le rap pour exprimer ses idées politiques, notamment dans son morceau On all fronts. Un acte courageux dans un pays où l’opposition au régime de Bachar al-Assad est passable de prison ou de mort. 

En revenant de Turquie, le jeune Syrien a ramené du matériel lui permettant d’enregistrer ses chansons. Dans son baluchon, un micro et un ordinateur portable, indispensable pour sa musique. Relativement bricoleur, il a construit un studio de fortune dans sa ville natale Maaret al-Noomane, dans le nord-est du pays, avec des petits panneaux acoustiques et des boîtes à œufs pour l’isolation. Dans ses influences, il cite 2Pac, le rappeur américain, mais aussi Beethoven et Vivaldi. Selon lui, le rap est un genre qui dénonce la dictature, la tyrannie, la corruption du gouvernement et permet d’aborder des questions sociales. "Ici, les gens ont perdu leurs espoirs et leurs ambitions, les universités ont fermé et les médecins et sauveteurs sont devenus la cible numéro 1 des bombardements russes et syriens." 

Pour son premier clip, il a décidé de se faire le porte-parole de la population d’Idlib. "Ce jeune homme est revenu en Syrie en connaissances de cause, au fond il estime que ce combat politique doit être mené sur sa terre", explique Jean-Pierre Filiu, professeur d’Histoire à Sciences-Po, à Mouv'. 

Le rappeur s'élève contre le conflit armé à Idlib qui a fait un millier de morts.
Le rappeur s'élève contre le conflit armé à Idlib qui a fait un millier de morts.

La majorité des rebelles est concentrée à Idlib

En proie à des bombardements, la région d’Idlib est secouée depuis plusieurs mois par des combats armés importants, faisant au moins un millier de morts civils. "Ici, pas moins de trois millions d’habitants sont regroupés, dont 700 000 déplacés", indique Abdulmonam Eissa, journaliste photographe de l’AFP spécialiste de la Syrie. Rebelles djihadistes et anciens membres de l’armée du gouvernement se partagent ce territoire.

Le rappeur est sans concession, ses attaques verbales sont également dirigées contre la milice Hayat Tahrir al-Cham (HTC) de la branche d’Al-Qaida. "Tous ces hypocrites parlent comme s’ils avaient la religion pour eux/L’un se prétend calife, l’autre tranche ce qui est bien ou mal/Une vraie mascarade politique/Nul besoin de niqab, cette terre est pure." Maarat al-Nomane, la ville d’Amir, s’est érigée contre HTC en brandissant notamment le drapeau à trois étoiles de la révolution syrienne devant le drapeau noir des djihadistes.

Amir commence son morceau sur la punchline : "Voici le terrain de jeu du dirigeant russe/Où tu dois choisir entre le régime et Al-Qaida/Choisis un de ses deux camps et leurs missiles t’épargneront."  Le rappeur donne à voir un décor où les civils sont piégés dans un jeu géopolitique meurtrier. 

"Idlib est l’endroit où le régime a concentré les deux dernières années les rebelles, depuis avril ça matraque sec c’est hallucinant !", explique Claude Guibal, journaliste spécialiste du Moyen-Orient à France Inter. Le président syrien s’est rendu dans cette région en déclarant que la bataille d’Idlib était la base pour mettre fin au désordre et au terrorisme dans toutes les régions syriennes. Cette bataille serait donc la dernière. 

Le gouvernement de Bachar Al-Assad s’apprête à reconquérir cette région coincée entre les intérêts iraniens, russes et turcs. C’est ici qu’il y a le plus de résistance, la volonté d’émancipation est grande.  "Amir prend des risques, c’est une région où il y a des rebelles épris de liberté et des conservateurs attachés à un système totalitaire", raconte Ammar Abd El Rabbo, journaliste et photographe français et syrien. "C’est le Far West, beaucoup d’armes et peu de lois."

Le tournage du clip On all fronts : une expérience forte

Dans le clip On all fronts, Amir Al-Mouarri a fait appel au réalisateur syrien Ghiat Ayoub, ayant notamment réalisé le documentaire Still Recording primé en festival. Le réalisateur a fait ses études aux Beaux-Arts de Damas avant de quitter le pays en 2014. "Nous avons tourné le clip de Amir en 7 jours car il fallait du temps pour convaincre tous les gens de figurer dedans." Mais ce n’est pas ce qui a arrêté le cinéaste, ayant mis tout de même huit ans pour réaliser son documentaire auparavant. 

Ghiat Ayoub explique que ça n’a pas été simple de trouver un caméraman mais que quelqu’un de talentueux a fini par être force de proposition. "C’est un gars de 32 ans qui avait du bon matériel et qui était séduit par le projet !" Cette expérience, riche en émotions, part d’un projet qui dépasse même la musique. "Ce n’est pas juste du rap arabe, il y a un message derrière et la musique d’Amir a touché beaucoup de gens. Ça a créé du lien."

Au total, 62 femmes et hommes apparaissent en bougeant la tête au rythme des percussions. "Il s’agit de la première participation citoyenne dans un clip en Syrie mais il y en a eu d’autres au Moyen-Orient comme à Gaza où les participations collectives sont très courantes", pointe Jean-Pierre Filiu, professeur d’Histoire.

Faire du rap en Syrie, c’est s’exposer à de gros risques…

Amir se considère comme un activiste qui oeuvre pour la justice et la protection des civils. "Mon rap n'est pas accepté par tout le monde car je sais que je dis la vérité. Mais les gens ont besoin de savoir ce qu'il se passe ici. Je suis contre les guerres."

En Syrie, le rap était underground jusqu’en 2011 car le régime de Bachar Al-Assad le réprimait durement. Lors du soulèvement démocratique après le Printemps Arabe, la diffusion des techniques de production musicale se propage à vitesse grand V. L’époque du « do it yourself » est née. « Le rap s’est construit au sein de la communauté révolutionnaire en opposition aux chants des djihadistes », retrace Jean-Pierre Filiu. Dès ses débuts en 2010  le rap syrien était donc fondé en opposition avec la religion intégriste comme une forme de contestation.

Yasser, membre de Refugees of rap, se rappelle des prémices du rap en Syrie. Son groupe, créé en 2007 dans le camp palestinien de Yarmouk en banlieue de Damas, s’érige assez vite comme un étendard contre les violences faites aux manifestants. « On a commencé le rap à l’aube des années 2010 et ce style musical n’était pas très répandu, on était l’un des premiers groupes dans le pays. » C’est à travers leur musique « L’âge du silence »  qu’ils racontent ce qu’il se passe dans les manifestations et qu’ils se font les porte-paroles du peuple. 

Ceux qui choisissent d’exposer leurs idées publiquement à travers la musique prennent cependant des risques. « Amir al-Mouarri est courageux, il envoie un signal fort », affirme Yasser des Refugees of rap, dont le frère connaît le rappeur d’Idlib. Selon lui, les Syriens restent très attachés aux paroles des chansons. « Il aura plus de poids qu’une kalash. » 

Yasser et son frère Mohammed savent que le rap politisé peut porter préjudice aux artistes. Ils ont dû essuyer des revers venant des autorités lors de concerts. « La police secrète a coupé l’électricité pour arrêter nos chansons, un membre de cette police est venu nous voir dans les loges et nous a demandé de partir. » Le groupe de rap engagé a fait face à deux-trois pressions de la sorte avant de partir pour la France. « Notre petit frère de 20 ans a été emprisonné pendant 40 jours car le gouvernement n’appréciait pas notre discours. A partir de ce moment-là, nous sommes partis du pays. »

… et certains artistes sont menacés voire tués 

L’art est une arme qui peut nuire à un régime totalitaire. Et cela, le gouvernement syrien l’a très bien compris. 

Pratiquer son art est un combat, surtout dans cette région du monde. "Au fond, si tu ne touches pas à la politique et que tu fais des chansons divertissantes, tu n’as aucun problème", pointe Yasser de Refugees of rap. 

Mais dès lors que l’artiste s’engage et porte des valeurs réprimées par le gouvernement, il peut être tué comme le cinéaste Bassel Shehadeh. Il est assassiné le 28 mai 2012 à Homs alors qu’il tournait un court-métrage pour documenter le grave danger dans lequel se trouvaient les habitants de la région. "_Dès 2011, le régime Assad a mis en place un story telling du complot mondial orchestré contre un président gentil et aiman_t", raconte Ammar Abd El Rabbo, journaliste et photographe syrien et français.

ALMUARRI s'élève contre l'image des "terroristes" associée aux habitants d'Idlib, largement "stéréotypée et fausse" selon lui. "J'ai choisi le blaze ALMUARRI car il signifie le témoin des mensonges."