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Lil Nas X : le nouvel ambassadeur LGBT + du rap US
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Lil Nas X - 62ème Grammy au Staples Center (Axelle/Bauer)
Lil Nas X - 62ème Grammy au Staples Center (Axelle/Bauer) ©Getty

Lil Nas X : le nouvel ambassadeur LGBT + du rap US

Deux ans après le carton mondial du gentillet "Old Town Road", Lil Nas X prend le taureau (et le diable) par les cornes. Il ouvre son art à une nouvelle dimension et porte désormais la voix de sa communauté en musique.

Il aura suffi d’une danse lascive sur les cuisses du diable et d’une paire de baskets en édition limitée à 666 exemplaires pour embraser le paysage médiatique et les réseaux sociaux du monde entier. Avec le clip de Montero (Call Me By Your name), sorti le 26 mars dernier, Lil Nas X est devenu le temps d’une polémique la pop star la plus controversée au monde. Son crime ? Avoir mis en image une chanson racontant une relation homosexuelle passée, tout en revisitant le mythe biblique en profondeur.

Les plus de 70 millions de vues récoltées sur Youtube en l’espace d’une semaine l’attestent : Lil Nas X est passé maître dans l’art du coup de tonnerre médiatique. A la différence de ses précédents hits toutefois, cette sortie n’a pas eu pour unique objectif d’être virale et de lui conférer une notoriété plus grande encore. Cette fois-ci, le rappeur s’est engagé dans une bataille à la portée plus ambitieuse et symbolique : défendre l’affirmation de soi et porter la voix de la communauté LGBT +. 

Une success story inédite

Avant d’entamer cette nouvelle mission, l’artiste a dû relever quelques défis et se défaire de certaines craintes. Revenons quelques années arrière. En 2018, Montero Lamar Hill, de son vrai nom, est inconnu du grand public mais s’essaye déjà au hip-hop. Il admettra plus tard qu’il truffait ses premiers textes de clichés propres au rap, par facilité. A l’époque, Montero a la ferme intention de garder secrète son orientation sexuelle. En revanche, il est déjà persuadé d’une chose : il veut « percer » dans la musique.

Un jour, il achète le beat à 30 $ d’un producteur inconnu nommé YoungKio. Les sonorités de l’instrumentale, lente et ponctué d’accords de banjo, lui évoquent immédiatement le Far West. Le jeune rappeur choisit de jouer sur ces codes. Pour promouvoir le titre, il fabrique des mèmes qu’il publie sur les réseaux. Sur TikTok, ses vidéos sont massivement relayées et de plus en plus d’internautes s’affichent eux-mêmes dans leurs plus belles tenues de cow-boy ou de cow-girl en train de danser sur le morceau. 

Folie des réseaux sociaux toujours, celui que l’on appelle désormais Lil Nas X, interpelle sur Twitter Billy Ray Cirus, le chanteur star de la country des années 90, et l’invite à poser un couplet sur le morceau. Contre toute attente, ce dernier accepte. La suite est connue de tous : O__ld Town Road devient le fer de lance d’un genre nouveau (qui s’éteindra toutefois aussi rapidement qu’il était apparu) : le "country rap". Une véritable pluie de succès s’abat sur le titre. Il devient le single de diamant le plus rapide de l’histoire, passe la bagatelle de 17 semaines au sommet du Billboard Hot 100 et vaut même à son auteur d’être récompensé d’un prestigieux Grammy. Drake lui-même et son « God’s Plan » ne peuvent rivaliser: Old Town Road accumule 80 millions de streams durant la première semaine, contre 69 pour le rappeur canadien. Des chiffres à faire tourner la tête. D’après le magazine Forbes, Lil Nas X aurait d’ailleurs généré plus de 14 millions de dollars avec cette seule chanson.  

Mais déjà, alors que le succès semble inarrêtable, la première controverse pointe le bout de son nez. Old Town Road est-il un morceau suffisamment country pour entrer dans les charts du genre ? Les critères musicaux ne sont pas clairs. Une autre question sous-tend le débat : la couleur de peau du jeune rappeur né en Géorgie freinerait-elle son accès aux classements d’un style musical historiquement blanc ? Qu’importe, Lil Nas X continue d’exploser le classement hip-hop et a obtenu ce qu’il désirait. Il est désormais une riche star internationale dont le hit est écouté et réécouté aux quatre coins du globe. 

Porte-drapeau arc-en-ciel

Quelques semaines plus tard, en juin 2019, l’artiste capitalise sur l’effervescence suscité par Old Town Road pour sortir son premier EP, intitulé  7. Les morceaux sont fades et le disque est principalement porté par le tube planétaire qui a rendu célèbre son auteur. Le chroniqueur Alphonse Pierre, du très respecté magazine musical Pitchfork, estime après l’écoute du disque qu’il « n’est pas certain que Lil Nas x aime réellement la musique ». Il lui attribue la note de 4,3/10. 

Le chanteur profite néanmoins de la sortie de son album pour faire son coming-out. Il annonce son appartenance à la communauté LGBT + en décorant l’un des gratte-ciel présent sur la pochette du disque des couleurs de l’arc-en-ciel. Il ne mourra finalement pas avec ce secret, comme il l’avait initialement décidé. Lors d’un entretien accordé dans la foulée au journal anglais The Guardian, Lil Nas X assure qu’il a l’intention de « représenter la communauté LGBT à 100 % ». 

Avec Montero (Call Me By Your Name), le rappeur se donne véritablement les moyens de ses ambitions. C’est la première fois qu’il met son message en musique et il ne laisse plus d’autre choix à ses auditeurs que de s’y confronter. Les paroles évoquant les rapports homosexuels sont volontairement explicites : « Ayy, ayy / I wanna sell what you're buying / I wanna feel on your ass in Hawaii / I want that jet lag from fuckin' and flyin' / Shoot a child in your mouth while I'm ridin' ». Interrogé par le site Genius sur le sens de ses paroles, l’artiste s’est expliqué : « J’ai pensé qu’il était temps que je dise quelque chose d’indécent dans une chanson. [] Il faut normaliser ce type de paroles, de la même manière que certains artistes parlent de relations hétérosexuelles. Je crois que c’est quelque chose d’important pour la représentativité. »  

Quelque part, Montero a le potentiel de devenir aux yeux de la communauté LGBT + ce que « WAP » de Cardi B et Megan Thee Stallion a été pour les femmes hétérosexuelles désireuses de se réapproprier leur propre désir. Les clips volontairement provocants de ces deux morceaux nourrissent et ont nourri de nombreux débats mais témoignent finalement d’une même volonté : affirmer son identité et sa liberté sexuelle. 

Lorsqu’il s’agit de critiquer WAP, la droite américaine s’en est donné à cœur joie. "C’est ce qui arrive lorsque les enfants sont élevés sans Dieu et sans une figure paternelle forte", avait déclaré le politicien conservateur James Bradley. Les critiques qui s’abattent depuis une semaine sur la personne de Lil Nas X sont similaires : de quoi laisser un arrière-goût de déjà-vu. 

Le mythe biblique revisité 

La vidéo de Montero (Call Me By Your Name) dépeint un univers inspiré de la Science-Fiction et de la Bible. Le rappeur est d’abord surpris par une étrange créature qu’il finit par embrasser. Elle est probablement inspirée du personnage de Nahash, le serpent représentant la tentation dans les textes sacrés. Y céder l’envoie directement aux enfers. Après une longue descente, agrippé à une barre de pole dance, il atterrit chez Satan et se met à danser lascivement sur ses cuisses. Les réactions ne se sont pas faites attendre. La droite américaine ainsi qu’une frange du public hip-hop (qui ne se s’insurgeait pourtant pas lorsqu’il s’agissait d’une dizaine de femmes se trémoussant sur l’organe génital de DaBaby) ne supportent cette hérésie et le font savoir sur le réseau social à l’oiseau bleu. 

Le lendemain, la société MSCHF annonce la sortie en collaboration avec Lil Nas X d’une paire de Nike Air Max 97 customisées aux couleurs du diable et décorées d’un pentagramme. De quoi ajouter un peu d’huile sur le feu et démarrer une véritable guerre culturelle. "C’est le mal et l’hérésie et je prie pour que les chrétiens se lèvent contre cela", tweete le pasteur évangélique Mark Burns, proche de l’ancien président républicain Donald Trump. Plus largement, ses détracteurs accusent le rappeur de "flirter avec le blasphème" et de "corrompre la jeunesse". 

Opération réussie

Malgré ce qui pourrait à première vue s’apparenter à un gigantesque "bad buzz", il y a fort à parier que Lil Nas X considère son coup comme étant réussi. Après tout, « toute publicité est une bonne publicité » puisqu’elle permet au message de se propager. Montero a fait l’objet d’innombrables articles de presse et a été streamé des millions de fois sur toutes les plateformes, ce qui lui permettra certainement de se hisser au sommet des charts. Quant aux « baskets du diable », elles ont toutes été vendues en moins d’une minute. Elles vaudront à la société MSCHF une plainte de Nike, qui ne souhaite pas associer son image à la paire, mais c’est une autre histoire. Lil Nas X n’est d’ailleurs pas immédiatement concerné. 

Le rappeur, passé maître dans l’art de déclencher des séismes médiatiques, a répondu lors d’une interview donnée au média hip-hop américain Complex : "Les gens me diabolisent déjà en fonction de tout ce que je fais. Vous savez quoi ? Ça me va : j’en prends compte et j’essaye d’en tirer le meilleur__". Finalement, offrir un lap-dance au diable lui-même n’est-elle pas la façon la plus percutante d’adresser un pied de nez à celles et ceux qui affirment que « les gays iront en enfer » ou que « l’homosexualité est un pêché » ? 

Quand ses détracteurs l’accusent de s’être laissé "corrompre par le système" ou de corrompre la jeunesse à son tour, il fait preuve de répartie et utilise ses propres réseaux sociaux pour répliquer : "Il n’y a aucun système impliqué. J’ai pris la décision de créer ce clip. Je suis un adulte et je ne vais pas passer ma carrière entière à essayer de m’occuper de vos enfants. C’est votre travail." En réponse à un autre tweet désormais supprimé, le rappeur a ajouté : "Il y a une tuerie de masse toutes les semaines et notre gouvernement ne fait rien pour les arrêter. Que je fasse du pole dance avec des effets spéciaux n’est pas ce qui détruit notre société". 

En utilisant son art pour passer son message, Lil Nas X s’inscrit dans une nouvelle dynamique. D’un potentiel « one-hit-wonder » ayant fait le buzz quasi-accidentellement, il semble maintenant vouloir devenir, par sa musique, le porte-parole d’une communauté. Cette prise de position courageuse mérite d’être saluée, d’autant plus qu’il s’agit d’un artiste évoluant dans le milieu hip-hop, un genre musical où l’appartenance à la communauté LGBT reste peu commun, voire même parfois, difficilement accepté. 

Des figures telles que Franck Ocean, Young M.A. ou Kevin Abstract avaient déjà ouvert la voie mais aucune de ces personnalités n’avaient la notoriété qu’a su se forger Lil Nas X. Dans un post Instagram, que le rappeur a voulu adresser à une version plus jeune de lui-même, il a expliqué sa démarche : « Je sais que nous nous étions promis de ne jamais nous exposer en public [] je sais que nous avons promis de mourir avec ce secret, mais ce titre va ouvrir beaucoup d’opportunités à d’autres personnes queer d’exister, tout simplement. [] Les gens seront énervés, ils diront que je promeus un programme. La vérité, c’est que oui, je promeus un programme : un programme pour que les gens restent en dehors de la vie des autres et qu’ils cessent de dicter ce qu’ils devraient être. »

En couplant la sortie de Montero et celle des « sneakers du diable », l’artiste n’ignorait sans doute pas que son sens de la provocation ferait couler beaucoup d’encre. Passer à côté du séisme médiatique qu’il a engrangé la semaine passée relève de l’exploit. En détrônant le diable et en lui dérobant sa couronne, Lil Nas X s’est permis de railler toute une frange conservatrice du public tout en s’affirmant comme le porte-parole d’une communauté à laquelle il souhaite ouvrir la voie. Mission accomplie.