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Faut-il considérer Marine Le Pen comme étant d’extrême droite ?
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Arrivée au 2e tour avec 23% des suffrages, Marine Le Pen affiche une progression plus importante qu'en 2017
Arrivée au 2e tour avec 23% des suffrages, Marine Le Pen affiche une progression plus importante qu'en 2017 ©Getty

Faut-il considérer Marine Le Pen comme étant d’extrême droite ?

La question revient sans cesse depuis les résultats du 1er tour. Si sa stratégie de dédiabolisation du parti n'a pas convaincu tous les Français notamment les partisans du « ni Le Pen ni Macron », d’autres se sont laissés séduire par ce changement apparent de Marine Le Pen.

Il faut dire qu’en vingt ans, le regard des citoyens sur le Rassemblement National (anciennement Front National) a évolué. La définition de ce qu'est l'extrême droite a toujours été un peu floue même si elle reste dans l'imaginaire collectif, toujours associée à l'héritage du fascisme ou du régime de Vichy. Les politologues et historiens débattent depuis longtemps sur l'explication exacte à donner car être d’extrême droite n’est pas seulement le fait d’être ouvertement raciste, homophobe ou contre l’immigration. C’est aussi être nationaliste, populiste, xénophobe et vouloir l’affaiblissement des contre-pouvoirs (médias, la justice ou encore les syndicats).

L'héritage Front National

Le Front National de Jean-Marie Le Pen, le père, s’est structuré dans les années 1980 avec l’idée de devenir l’étendard de l’extrême droite française. Parmi ses adhérents controversés, on retrouve des anciens de la collaboration (gouvernement Vichy), des ex-soldats de l'OAS (l'Organisation Armée Secrète, une organisation clandestine et décriée qui a combattu pour le maintien de l'Algérie française de 1961 à 1963), des nationalistes et bien sur des identitaires. Les sujets favoris du parti étaient surtout liés à l’immigration et la question de l’insécurité « et puis, peu à peu, le spectre s’est élargi avec la lutte de la nation française contre l’intégration européenne et la lutte contre la globalisation économique et financière » rappelle Pascal Perrineau, politologue et professeur des Universités à Sciences Po, au micro de France Culture.

L’élection présidentielle de 2002 a marqué un tournant dans la stratégie d’accession au pouvoir du parti. Dans un premier temps, Jean-Marie Le Pen accède contre toute attente au 2e tour de l’élection et affronte le président-candidat de l’époque Jacques Chirac. La stupeur est générale et de nombreuses manifestations ont lieu dans tout le pays pour faire « barrage » à l’extrême droite. Jean-Marie Le Pen ne récoltent que 18% des voix à l’issue du scrutin mais sa fille, Marine qui a monté les échelons du parti en quelques années et des jeunes cadres du FN entament dès lors une stratégie de dédiabolisation pour rivaliser avec les partis traditionnels.

Marine Le Pen, adoucie ?

Une chose est sure, les mots de Marine Le Pen ont beaucoup changé pendant la campagne présidentielle, encore plus qu’en 2017. Comme le souligne la sémiologue Cécile Alduy au journal Les Echos, Marine Le Pen « a complètement effacé sa rhétorique populiste et antisystème qui oppose les « élites » et « peuples », pour s'adresser à tous les Français. C'est l'aboutissement d'une stratégie à long terme qui l'avait déjà conduite à changer le nom du parti en 2018 pour en faire le « Rassemblement » national. ». La présidente du parti assure même que le Rassemblement National « n’est pas un parti d’extrême droite », sans toutefois abandonner ses sujets de prédilections : le voile, l’islam, l’immigration ou la sortie de l’Europe. Thématiques encore débattues par l’intéressée lors du débat de l'entre-deux-tours ce mercredi.

Cette stratégie d'adoucissement lui a permis de grappiller de nombreuses voix déjà en 2017, dont celles d’électeurs et politiques situés à droite qui rechignaient à voter Le Pen. Elle a mobilisé un « électorat qui vote sur les problématiques d'immigration et de sécurité, mais sans apparaître trop radicale pour élargir son électorat et de ne pas apparaître xénophobe ou d'extrême droite » explique Cécile Alduy.

La candidature de Eric Zemmour a eu un effet de "des-extrêmisation" de Marine Le Pen

Pour cette élection, Marine Le Pen a accentué sa stratégie auprès des abstentionnistes et des électeurs anti-Macron car depuis le quinquennat du président-candidat, de nombreuses personnes sont devenues réfractaires à sa politique libérale et sa gestion des crises. Sans oublier la candidature inattendue d’Eric Zemmour qui pour le politologue Jean Petaux, a aidé à la dédiabolisation du Rassemblement Nationale et de Marine Le Pen. « La candidature d'Eric Zemmour a eu un effet de « des-extrêmisation » de Marine Le Pen. Le discours d’Eric Zemmour et la reprise de thèses défendues par le père de Marine Le Pen ont donné l’impression que Marine Le Pen était modéré à côté de lui. »

"Préférence Nationale"

Si Marine Le Pen se présente selon ses termes comme la candidate du « social », prônant l’augmentation du pouvoir d’achat des Français, le programme lui a gardé des traces du Front National. « Le programme du Rassemblement National est fondé sur la préférence nationale. » précise Jean-Yves Camus. En effet, Marine Le Pen entend utiliser la Constitution pour rendre légale la discrimination entre les Français et les étrangers pour l'accès à l'emploi public, au logement social, à l'hôpital et aux aides sociales. « Marine Le Pen et le parti restent d’extrême droite de par son programme et ses positions de repli mais aussi par ses fréquentations, notamment du GUD (Groupe Union Défense, organisation étudiante française d'extrême droite réputée pour ses actions violentes) dont les membres ont été responsables du meurtre de l’ex-rugbyman Federico Martín Aramburú » rapporte le politologue Jean Pétaux.

Une question se pose alors, si Marine Le Pen remporte l’élection ce dimanche, réussira-t-elle à appliquer sa politique d’extrême droite ? Difficile à prédire selon le politologue « D’un côté, une partie de son programme ne parviendra à être mise en place en raison des contre-pouvoirs qui joueront leur part dans un premier temps car il faut du temps pour détruire ces pare-feux. Mais au fur et à mesure, Marine Le Pen parviendra à affaiblir le pouvoir des institutions en passant par des référendums. On peut prendre l’exemple de la Pologne qui a vu l’amoindrissement de sa Cour Suprême qui a donné le champ libre à un gouvernement conservatiste. »

Rokia DOSSO