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Sfera Ebbasta : le nouveau roi du rap italien à la conquête du monde
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Sfera Ebbasta : le nouveau roi du rap italien à la conquête du monde
Sfera Ebbasta : le nouveau roi du rap italien à la conquête du monde ©Radio France

Sfera Ebbasta : le nouveau roi du rap italien à la conquête du monde

En s'affranchissant de codes vétustes dans lesquels le rap italien s'enlisait, le pote transalpin de Sch est devenu une star dans son pays et affiche de nouvelles ambitions pas si démesurées...

Le public français a longtemps eu tendance à regretter le manque de résonance internationale de sa scène rap, se contentant de fantasmer sur une éventuelle percée de l’une de ses têtes d’affiche favorites à l’étranger. Voir MHD ou {% embed twitter 721325550619365377 %}

trouver une relative audience hors de nos frontières, et Sch, Kekra, ou Hamza, toucher les oreilles averties au sein de certaines scènes européennes non-francophones, représente la concrétisation d’un vieux fantasme pour nous-autres auditeurs, mais aussi la suite logique de la spirale positive dans laquelle s’est engouffrée l’industrie du rap français depuis trois ans.

Derrière les Etats-Unis, intouchables pour de nombreuses raisons, la France renforce donc sa position de deuxième scène rap la plus importante du monde . Du côté de nos voisins européens, hormis l’Angleterre, qui a toujours su tirer son épingle du jeu en misant d’une part sur ses spécificités, et d’autre part sur les avantages d’une langue très diffusée, la situation semblait bien plus désespérée. Exemple concret d’une scène rap peinant à se renouveler et donc à s’exporter,l’Italie a vécu une période de transition mouvementée ces cinq dernières années, dont l’explosion internationale deSfera Ebbasta depuis la mi-janvier constitue l’aboutissement.

La renaissance du rap italien

Pour comprendre la trajectoire de ce jeune garçon, il convient tout d’abord de contextualiser brièvement la situation du rap italien au moment de son arrivée dans le game en 2014. Historiquement très attachée à ses traditions, l’Italie est un pays qui a parfois du mal à bousculer son héritage et à s’inscrire dans la modernité -dans de nombreux domaines, y compris la musique. Le rap, dont les codes ont énormément évolué depuis trente ans, est longtemps resté la parfaite illustration de cet immobilisme . Là où la France adoptait chacune des tendances venues des Etats-Unis sans trop se poser de questions, l’Italie du rap est restée plus ou moins cantonnée à des sonorités d’une autre époque, peu aidée par bon nombre de spécificités locales, notamment des contraintes linguistiques fortes, et des dialectes régionaux très présents. Pour faire très court, puisque la question est essentielle mais risquerait d’être rébarbative : on ne peut pas maltraiter la langue italienne pour la faire entrer dans un 16 mesures de la même manière qu’on maltraite la langue française -en découpant des mots, en utilisant le verlan, en accentuant des syllabes, en jouant sur la prononciation.

L’arrivée des sonorités trap et cloud au début des années 2010 ont changé la donne , en permettant au rap de contourner certaines contraintes techniques : beats plus lents, flows plus chantonnés, structures des morceaux moins carrées … Dans ce contexte, une nouvelle scène a pris les devants, avec des codes à l’opposée de ceux déjà en place : Sfera Ebbasta , donc, mais aussi le Dark Polo Gang , Ghali, ou Achille Lauro . Une fracture assez nette s’est alors opérée entre vieille école conservatrice et nouveaux venus, avec une attitude très détachée de ces derniers vis-à-vis de leurs aînés -un peu comme quand Marlo Stanfield a décidé de prendre le pouvoir à Baltimore.

Des performances historiques

Libéré de schémas qui ne lui correspondaient pas toujours,le rap italien a donc enfin pu jouer avec la mélodie si particulière de sa langue , naturellement chantante, et finalement plus adaptée à la trap et à un type de rap moins dense, plus aéré. Malgré l’existence de rappeurs historiques capables de dépasser la simple sphère rap, comme Fabri Fibra ouMarracash , l’Italie n’avait pas encore connu de véritable popstar du rap, suffisamment populaire et ambitieuse pour s’exporter. C’est ici que Sfera Ebbasta intervient. Le succès de son dernier album,Rockstar , sorti le 19 janvier dernier, est en effet absolument historique dans la Botte : avant lui, jamais un artiste italien n’avait monopolisé les charts en y plaçant l’intégralité des titres de son album. Avec les 11 pistes de Rockstar aux 11 premières places des classements de streaming, Sfera Ebbasta est {% embed twitter 954676939716952064 %}

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Ce monopole d’une grosse sortie rap ne surprend plus en France depuis des lustres, tant nous avons l’habitude de voirDamso, PNL, Niska ou Booba faire de telles entrées dans les tops avec leurs albums. Mais en Italie -où le streaming est une autre nouveauté qu’il faut prendre le temps de digérer-, ces chiffres (8 millions de streams en 24h) sont phénoménaux. Mieux, Sfera Ebbasta a réussi à placer deux titres dans le top 100 mondial, et la majorité de l’album dans le top 200. A ce niveau, l’ambition du rappeur milanais, grisé par le succès en France deson featuring avec Sch en 2016, est clairement l’une des raisons principales de la dimension internationale de cet album : en invitant les américains Quavo et Rich The Kid , l’anglais Tinie Tempah , l’allemandMiami Yacine , et le portoricain Lary Over , Sfera Ebbasta a voulu multiplier les possibilités de trouver une audience au delà de ses propres frontières -l’existence de deux versions de l’album, l’une réservée à l’Italie, l’autre dédiée à l’international, constituant un indice sérieux dans cette direction.

L'influence Sch

Avec son look extravagant -il suffit de jeter un oeil à cette cover, avec les cheveux rouges, la fourrure rose et le pantalon rouge à carreaux- et sa personnalité extravertie de jeune banlieusard qui n’en a pas grand chose à foutre,Sfera Ebbasta donne également l’impression de miser autant que possible sur la dimension de popstar de son personnage. Là encore, la rencontre avec Sch peut sembler déterminante , Sfera Ebbasta ayant notamment raconté à l’auteur de cet article qu’il avait réellement compris où pouvait mener le rap en prenant la mesure de la popularité de son homologue français , et en analysant sa réussite, notamment à travers sa manière de se démarquer du point de vue vestimentaire et stylistique. En clair, à un moment donné dans son ascension, l’italien s’est posé et s’est dit :être une figure de la nouvelle génération en Italie, c’est bien, mais ça ne suffit pas, je dois prendre de la hauteur, bosser mon personnage et devenir LA rockstar qui dépasse les genres.

La comparaison avec Sch s’arrête pourtant aux affinités naturelles entre les deux artistes : là où le français mise tout de même énormément sur la qualité de sa plume et les aspects torturés de sa personnalité, Sfera Ebbasta est actuellement beaucoup plus orienté sur la recherche d’adlibs efficaces et de refrains entêtants , quitte à s’attirer les foudres des amateurs d’un rap textuel encore très présents en Italie -avec pour conséquence, des commentaires inévitables que l’on retrouve chez nous sous les vidéos de Jul ou PNL, du type “vous, les jeunes, vous ne savez plus écrire des textes de trois-cent-quarante mesures” et autres “le rap c’était mieux il y a deux-cent ans”. S’il fallait vraiment comparer le Sfera Ebbasta entendu sur Rockstar à des artistes écoutés en France, on serait à mi-chemin entre Lil Yachty et Niska, avec cette grosse propension à faire des hits capables de drainer des millions de vues sans trop forcer.

Et maintenant : le monde

Entièrement produit par son binôme de toujours, Charlie Charles , Rockstar est un album qui mise donc clairement sur la dimension pop de la musique de Sfera Ebbasta , tend fortement dans cette direction, avec la volonté claire et nette de réaliser des tubes simples et efficaces, là où sa musique restait encore partiellement ancrée dans le rap de rue et l’ambivalence entre titres ouverts et ambiances plus deep dix-huit mois auparavant, à l’époque de la sortie de son premier projet payant, l’album éponymeSfera Ebbasta . La popularité de Sfera s’est en effet construite sur des titres moins catchy, plus orientés sur les modalités de la vie d’un jeune des quartiers populaires de la banlieue de Milan . Dans les deux clips les plus représentatifs de cette période de sa carrière, Ciny et BRNBQ , il apparaissait alors capuche sur la tête, exhibant un pitbull ou fumant un joint sur le toit d’une voiture de police, dans une ambiance beaucoup plus street que pop.

S’il y a quelques années, Sfera Ebbasta éludait la question d’un hypothétique projet en commun avec Sch en laissant entendre qu’il ne jouait pas dans la même cour que lui ; le succès de l’album Rockstar , et pour conséquence la nouvelle dimension du rappeur, pourraient redistribuer les cartes, et relancer la question. Et si la finalité de cette combinaison étaitl’union des forces de Charlie Charles et Katrina Squad sur un projet complet, alors viser la conquête du monde serait la moindre des ambitions.

Crédit photo : DR / Universal Music

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