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Travis Scott : le paradoxe d'un artiste influent mais d'un rappeur limité
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Travis Scott dans SICKO MODE (Réal : Dave Meyers and Travis Scott)
Travis Scott dans SICKO MODE (Réal : Dave Meyers and Travis Scott)

Travis Scott : le paradoxe d'un artiste influent mais d'un rappeur limité

En presque 10 ans de carrière, Travis Scott s’est imposé comme un des artistes les plus importants. Sa musique baroque, son énergie sur scène, son univers visuel psychédélique ont eu une influence indéniable.

Ses aventures dans les mondes de la mode et même du jeu vidéo récemment ont été retentissantes. Pourtant, Travis Scott a toujours du mal à dépasser les mêmes limites perceptibles depuis le début de sa carrière.

C’est un des nombreux événements qui participent à l’aura actuelle de Travis Scott dans le rap et la culture pop. Le 23 avril dernier, le rappeur de Houston a décidé de contourner le marasme dû au confinement mondial en proposant un événement sur le jeu en ligne Fortnite. Dix minutes pendant lesquelles une version “fortnitisée” de Travis a interprété plusieurs de ses plus gros tubes (Sicko Mode, Highest In The Room, Goosebump, Stargazing) ainsi qu’un nouveau titre, The Scotts, avec Kid Cudi.

Suivi par plus de 12 millions de joueurs dans le monde, puis diffusé sur la chaîne Youtube du rappeur (le compteur affiche déjà plus de 30 millions de vue), l’événement est à l’image de Travis Scott : spectaculaire mais pas totalement. Ce qui a été annoncé comme un concert n’en est en réalité pas un : il s’agit d’une animation en images de synthèse, impeccablement réalisée certes, mais sans performance du rappeur, lui qui est connu pour être un véritable “rager” en live, une vraie bête de scène. Un aspect déceptif souligné par plusieurs publications sur le net et qui révèle un paradoxe. Travis Scott est évidemment un des artistes rap les plus influents de ces dernières années, grâce à certaines directions musicales qu’il explore et sa créativité dans d’autres aspects, la mode au premier rang. Pourtant il reste encore un rappeur avec de vraies limites artistiques, que ses dernières sorties, certes moins ambitieuses que le mastodonte Astroworld, mettent en évidence : l’EP JackBoys et le morceau The Scotts.

Un artiste qui a imposé son style musical...

S’il y a une chose absolument indéniable au sujet de Travis Scott et sa musique, c’est qu’il a réussi à imposer son esthétique au reste du rap, américain comme mondial. Un rap baroque, psychédélique, où les instrus fourmillent de détails, bien aidé par Mike Dean, qui lui a apporté son immense talent d’ingénieur du son et sa science des nappes de synthé distordues et planantes. Combien de fois a-t-on lu ou entendu, chez nous, un rapprochement entre la musique de Travis Scott et les dernières sorties, pourtant différentes en bien des points, de Laylow (Trinity) ou Hamza (Paradise), par exemple ? Également, la construction de certains de ses morceaux sur plusieurs instrus ont fait sensation. Ce dernier procédé n’est pas nouveau - Timbaland l’avait déjà fait sur Da Real World de Missy Elliott en 1999 et FutureSex/LoveSounds de Justin Timberlake en 2006 - mais il prend un caractère encore plus ostentatoire chez Travis Scott, soit pour accentuer la grandiloquence de ses intentions musicales, soit pour prendre l’auditeur à contre-pieds. Le succès de Sicko Mode, qui a décroché la première place du classement des singles aux Etats-Unis en décembre 2018, a validé un peu plus l’idée qu’on pouvait faire des tubes en cassant les formats pop.

En 2013, alors à l’aube de son ascension, Travis affirmait au magazine The Fader : “Je ne suis pas là pour faire des singles numéro 1, mais pour faire des albums numéro 1”. Cette vision plus ambitieuse de Travis Scott tient sans doute à beaucoup de choses : le fait qu’il a réellement commencé sa carrière, à la fin des années 2000, en tant que beatmaker et ingénieur du son ; son goût pour le groupe Tame Impala ; son admiration pour l’oeuvre de Kanye West. Si Yeezy a poussé dans des nouveaux territoires fantasques un rap plutôt boom-bap et East Coast, Travis Scott a fait d’une certaine manière de même avec le rap sudiste, de la trap au rap texan. En ce sens, Astroworld pourrait être l’équivalent de ce qu’a été My Beautiful Dark Twisted Fantasy en termes d’ambition, de direction et d’impact musical.

Mais contrairement à Kanye, plus qu’un producteur, Travis Scott est un assembleur, un architecte sonore qui a su s’entourer de la crème des producteurs contemporains, ceux avec une véritable signature sonore toujours novatrice (Cardo, WondaGurl, Metro Boomin, DJ Dahi, Southside, Hit-Boy, Murda Beatz, etc.). Et plutôt que de leurs demander des instrus types, déroulant leurs formules respectives de manière mécanique, il choisit plutôt de les combiner ensemble : ainsi, Travis racontait que Mamacita était née d’une session avec DJ Dahi et Metro Boomin, pendant laquelle il a combiné le sample de Bobby Blue Bland, sur lequel travaillait Dahi, à une rythmique créée indépendamment par Metro. Ainsi fonctionne Travis, le chef d’orchestre : il compresse les idées ensemble, en donnant tout de même parfois l’impression de les pousser dans un entonnoir pour qu’elles entrent toutes dans ses morceaux ; c’était particulièrement le cas au début de sa carrière, notamment sur Rodeo, son premier album. Mais il a su peaufiner cette idée jusqu’à Astroworld, à ce jour sans doute son album le plus abouti de ce point de vue.

… mais qui est parfois à la limite du plagiat

C’est aussi la limite des inspirations de Travis Scott : il a parfois été à la limite de la contrefaçon. Dès 2015, un article à charge soulignait combien Travis Scott empruntait un peu trop à ses collègues contemporains : sur Antidote, son refrain dans les aigues rappelait alors un peu trop le style de chant de Swae Lee ; son ad-lib “straight up” récurrent, voir obsessionnel, rappelait celui d’un morceau de Future ; ailleurs, on entendait chez lui des emprunts à Kendrick Lamar ou Chief Keef. Pire : le cas Pick Up The Phone a, à l’époque, fait grandement polémique. Cela aurait dû être un morceau de Young Thug, Quavo et Starrah avant que Travis, impressionné (peut-on le blâmer ?) par la puissance de la chanson, ne décide d’y poser aussi. Plus loin dans sa carrière, d’autres morceaux ont donnée l’impression que Travis voulait profiter de la force créative de nouveaux artistes : Yosemite est un morceau de Gunna plus que de lui-même. Idem avec Gatti de Pop Smoke. On pourrait objecter que Travis veut simplement mettre en avant le talent de jeunes artistse à qui il veut faire profiter son aura. Mais la frontière entre prescription et vampirisme est très fine et floue et rappelle celle d’un de ses contemporains, lui aussi régulièrement critiqué pour ce genre de gestes : Drake.

Le plus problématique dans cette perspective de manque d’une identité encore bien affirmé, c’est la ressemblance de Travis Scott avec Kanye West. Il ne s’en est jamais caché : Travis a été plus jeune un grand admirateur de Yeezy. D’ailleurs, l’un des points de départ de sa percée dans le rap a été sa prise de contact avec l’ingénieur du son Anthony Kilhoffer, collaborateur de longue date de Kanye West. Cette admiration pour Kanye West s’est particulièrement faite ressentir chez Scott à ses débuts : au-delà des clins d’oeil évidents à Ye qui y sont disséminé (Family Business, Big Brother), la deuxième partie de 90210 ressemble beaucoup trop à du Kanye West. Des moments perceptibles sur d’autres moments de ses premières sorties. Ce défaut de jeunesse aurait pu se dissiper mais demeure toujours une de ses plus grosses limites aujourd’hui : dès qu’il appuie sur le bouton off de son Auto-Tune et qu’il veut rapper stricto sensu, Travis Scott sonne encore trop comme Kanye West, comme sur la deuxième partie de Stargazing, Sickomode ou encore Skeletons. 

Un artiste complet et polyvalent...

Mais vouloir marcher dans les pas de géant de Kanye West a aussi permis à Travis Scott de s’exprimer dans d’autres secteurs créatifs dans lesquels il a montré d’autres talents. Il y a déjà la vidéo. Déjà réalisateur de ses premiers clips époque Owl Pharoah (Don’t Play, Upper Echelon, Uptown, Shit On You), il montrait son goût pour les visuels hallucinés, à coups d’effets et de filtres déformants. S’il a laissé la main sur les clips suivants à des réalisateurs de renom (Steve Carr, Hype Williams, Nabil Elderkin, Dave Meyers), il a repris la direction de ses vidéos les plus récentes sous le pseudo Cactus Jack, accompagné par son collaborateur White Trash Tyler. On doit à la paire JACKBOYS, GATTI ou encore OUT WEST, clip dans lequel il met en scène le légendaire Quincy Jones a une soirée de la génération Y, avec un casting all stars (Young Thug, 21 Savage, Sheck Wes, Megan Thee Stallion). De même, son désir de développer d’autres artistes à travers son label Cactus Jack (Sheck Wes, Don Toliver, Luxury Tax 50) ainsi que l’organisation l’an dernier d’un festival Astroworld dans sa ville natale montrent son envie de dépasser le statut de simple musicien de studio et de scène.

C’est surtout dans un autre domaine cher également à Kanye West que Travis Scott a rencontré un succès phénoménal : la mode. Ses collaborations avec Nike et Jordan pour redessiner des paires est l’une des plus marquantes de ces dernières années. Il a ainsi remixé les Air Force 1, Jordan 1, Jordan 4, Jordan 6, et dernièrement les Dunk SB. On pourrait objecter que, contrairement à Kanye West et sa marque Yeezy, Travis Scott n’a pas créé de zéro de nouvelles paires, mais a seulement redessiné des classiques - et que cela épouse assez bien sa démarche artistique décrite plus haut. Mais le succès de cette collaboration est écrasant. Sa collaboration avec Jordan pour la Air Jordan 1 High OG TS a été écoulée en quelques heures lors de sa sortie en mai 2019, et la paire est revendue aujourd’hui à plus de 1.000 dollars. 

… mais un rappeur toujours creux

Ces succès dissimulent pourtant mal une réalité : Travis Scott est un artiste qui ne dit rien, ou si peu. De lui, du monde qui l’entoure. Avant de déménager avec sa famille à l’adolescence à Missouri City, banlieue de classe moyenne au sud ouest de Houston, Travis Scott a grandi chez sa grand-mère, dans les quartiers sud de la capitale économique du Texas. Un coin bien moins avantagé socialement, ce qu’il ne manque jamais de rappeler. Et c’est bien ça le problème : lorsqu’il en parle dans ses morceaux, Travis donne l’impression d’évoquer cette partie de sa vie pour se donner du crédit, sans mettre un minimum de perspective sur cette partie de son passé. Sa participation au show de la mi-temps de la finale du Super Bowl en février 2019 a été aussi vivement critiqué, alors que le monde du sport américain était très divisé sur le cas Colin Kaepernick, joueur qui a été exclus de la ligue pour avoir voulu protester contre les violences policières. S’il a annoncé verser 500.000 dollars à une association à but non-lucratif partenaire de la NFL pour éteindre l’incendie, l’affaire a eu une résonnance particulière dans le milieu du rap américain.

Travis Scott n’a jamais pour autant prétendu faire du rap engagé. La rage qu’il exprime, c’est celle de la fête, des pogos, des mosh pits lors de ses concerts. Une euphorie brutale et énergique. Le “turn up”, le “get lit”, au coeur du documentaire qui est consacré à Travis, Look Mom I Can Fly, sorti en 2019. Mais c’est précisément là où arrive les limites de la formule Travis Scott : sa fuite en avant dans la drogue et la fête sans fin sonne plus comme une posture qu’une réelle démarche artistique et thérapeutique, la faute à un manque constant d’épaisseur dans ses textes. Travis Scott donne l’impression d’être un sale gosse qui se cherche des problèmes tout seul pour donner de la légitimité à ses histoires de consommation de stupéfiants, quand certains de ses contemporains comme Future et Young Thug ont donné de l’épaisseur à cette vie de débauche, soit en sondant et embrassant les tréfonds de leur âme (Future époque DS2), soit en donnant un aspect par moments surréalistes et ludiques à leurs visions sous psychotropes (Young Thug). Travis Scott ne donne pas corps à ses expériences, ou très rarement - Higher In The Room, un de ses récents titres, crée un beau parallèle entre sentiments amoureux et effet du cannabis. Mais au fond, le rap de Travis Scott est creux, rempli de moments anecdotiques transformés en montagnes artificielles : sur Antidote, il fait d’un événement quelconque, la présence d’un photographe accrédité derrière lui sur scène lors d’un festival, comme le comble du manque de respect. 

Pourtant, il sait aussi montrer parfois des éclairs de lucidité et de réelle introspection par moments, comme lorsqu’il indique par une image plutôt fine que sa fille l’a fait sortir de sa consommation de drogue dans Stargazing (“I was hot as hell out in the heat, then a storm came in and saved my life”). Mais globalement, les textes de Travis sont très souvent des coquilles vides, ou plutôt d’énormes oeufs de Fabergé, clinquants, flamboyants, fourmillants de détails à l’extérieur, mais qui donnent un son creux quand on tape leur surface d’une pichenette. The Scotts, son dernier morceau avec Kid Cudi, en est encore une illustration manifeste. À l’image de son passage dans Fortnite, Travis Scott incarne à merveille cette génération d’artistes qui donne l’impression d’être des personnages de jeux vidéos : le monde autour d’eux, réel ou créé dans leur musique et leur imagination, n’existe que pour eux, seulement pour eux. 

Dans le documentaire Look Mom I Can Fly, on voit Travis Scott quitter furieusement la cérémonie des Grammy Awards 2019, déçu de ne pas avoir eu la récompense du meilleur album rap de l’année, perdu face au Invasion of Privacy de Cardi B. Un album sans doute bien moins retentissant musicalement que ce qu’a été Astroworld, mais sur lequel la rappeuse new-yorkais mettait plus d’elle-même derrière ses apparats de diva du coin de rue. C’est précisément ce qui manque aujourd’hui à Travis Scott : moins d’artificialité, plus de réalité. Insuffler plus de vie et moins de rage surfaite dans sa musique. Alors, peut-être que les “bystanders”, ces sceptiques qui restent collés au mur du fond face à sa musique, entreront eux aussi dans le tourbillon de la fosse.