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Summer Walker : nouvelle icône du r'n'b malgré elle
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Summer Walker - BET Experience (Ser Baffo)
Summer Walker - BET Experience (Ser Baffo) ©Getty

Summer Walker : nouvelle icône du r'n'b malgré elle

Avec son premier album "Over It", Summer Walker est entrée avec succès dans les charts américains et le monde du r’n’b. Retour sur le parcours de cette chanteuse qui fuit pourtant les lumières.

Le 4 octobre dernier, un phénomène étrange s’est passé au Billboard, le classement officiel des albums et chansons les plus populaires aux États-Unis. Après que DaBaby et son album KIRK aient piqué la première place à Post Malone, que celui-ci occupait depuis cinq semaines avec Hollywood’s Bleeding, les deux ont été chassés par deux albums surprises. En numéro un, le mini-album rouleau compresseur de SuperM, boys band de K-Pop à la musique mélangeant dans un mixeur tout ce qui peut fonctionner en 2019, des musiques urbaines aux musiques électroniques. En deuxième position, un album de r’n’b, Over It, de la chanteuse Summer Walker. 

Cette entrée presque fracassante est un petit événement : Summe Walker réalise le meilleur démarrage commercial d’un premier album d’une chanteuse de r’n’b en plus de dix ans. Les chiffres sont éloquents : avec 134.000 albums écoulés - streaming compris -, elle joue dans la même catégorie que les Beyoncé et The Weeknd. Un succès énorme pour une chanteuse qui a débuté sa carrière timidement il y a à peine quatre ans, et qui fuit les interviews et s’y montre sans filtre quand elle les accepte. Lorsque le magazine Billboard lui demande quels sont ses rituels avant de monter sur scène, elle répond avant d’éclater de rire : “je pète”. Malgré elle, est l’icône du r’n’b de cette fin de décennie.

Nerd et sexy

Discrète dans les media, Summer Walker a dévoilé peu de choses sur sa vie et son parcours avant la musique. Née en 1996 à Atlanta d’un père britannique et d’une mère américaine, elle raconte au magazine Billboard avoir commencé à chanter en 2011, à 15 ans, inspirée par Erykah Badu, Amy Winehouse et Marvin Gaye. Plus tard, elle met à l’épreuve ses talents de chanteuse de la même manière que beaucoup d’aspirants artistes de sa génération : en se filmant et en diffusant sur YouTube, puis Vine, ses reprises de chansons de Drake, Frank Ocean, Aaliyah, sur les versions instrumentales ou une guitare entre les mains. À mesure des vidéos, la jeune femme un peu nerd s’affirme vocalement mais aussi physiquement, se présentant tour à tour casual ou sexy. À cette époque, elle commence à vivre de petits ménages chez des particuliers d’Atlanta : sur un compte Instagram professionnel, @summersoclean, elle présente même le résultat de ses heures de labeur. Elle gagne aussi sa vie la nuit, en dansant autour d’une barre de pole dance - elle en révèle ses talents dans son récent clip pour Stretch you out, même si toutes traces de cette expérience ont été depuis effacées sur ses réseaux sociaux. 

Ce soin relatif à son image tient sans doute au tournant qu’a connu sa vie en 2016. Au sein de la scène musicale bouillonnante d’Atlanta, un label commence à marquer sa différence au milieu des années 2000 : LoveRenaissance, souvent orthographié LVRN. Créé en 2012 par des étudiants de la Georgia State University, LVRN est un label ainsi qu’une agence créative et de management. Leur première réussite est le lancement en 2013 du jeune artiste, Raury, puis la signature en 2016 de 6lack, ancien rappeur de la scène underground d’Atlanta se muant en chanteur sensible, et également DRAM, rappeur-chanteur exubérant. À cette époque, une certaine Summer Walker rejoint l’équipe pour travailler sur la conception des bureaux et des studios de LVRN. Elle en deviendra ensuite la gérante. Cette Summer Walker est une parfaite homonyme de la chanteuse. Un jour, elle tape son nom sur Google pour voir quels résultats apparaissent à son sujet, et elle tombe alors sur les vidéos de l’autre Summer Walker. Ses partenaires de LVRN sont bluffés par son talent, proposent à la jeune femme de 19 ans de la rencontrer, et la signe immédiatement sur leur label. 

“Walker est le genre de personne qui t’énerve par le talent qu’elle a, alors qu’elle s’en fout”, dira d’elle l’un des responsables de LVRN, Justice Baiden, début 2019. Dans une vidéo pour Apple Music, il ajoutera : “Quand j’ai commencé à la suivre sur Instagram, elle postait des vidéos d’elle dans un strip club, avec juste à côté une autre vidéo d’elle jouant de la guitare. C’est littéralement deux différentes personnes qui existent en même temps”.

Journal intime

Summer Walker est alors probablement un diamant brut qu’il va falloir travailler, sans trop la polir. Avec une dernière vidéo sur son compte YouTube postée en 2015, on imagine que la chanteuse a travaillé à l’ombre des studios de LVRN, tout en continuant ses petits boulots à côté. Le dernier post de son ancien compte professionnel sur Instagram date de mai 2018, soit un mois après la sortie de son premier morceau officiel chez LVRN, Session 32. La chanson sonne comme une ébauche, à l’instar des vidéos qu’elle postait sur Vine et YouTube les années précédentes. La musique est dépouillée, Summer étant accompagnée d’une guitare et d’une basse, dans une pièce à l’acoustique sommaire. Mais il y a toute sa personnalité en germes : sa voix angélique, son écriture jouant sur des émotions sans artifices. “J’ai jeté tes lettres d’amour pensant que ça me ferait du bien. Je t’ai viré de mon lit, mais je n’arrive pas à te sortir de ma tête”, chante-t-elle, d’un ton triste et d’un léger vibrato dans la voix. Interviewée chez Beats 1 début 2019, elle décrit ainsi son rapport à son art : “Ma musique est un journal intime : une fois que j’ai sorti mes émotions, je les laisse dehors, je ne veux pas y retourner”. Et ajoute dans une vidéo pour Apple : “Dès qu’un truc me tracasse, je garde ça en moi, parce que je parle à peu de personnes. C’est pour ça que mes chansons sont si émouvantes. Je n’ai jamais été le genre à écrire dans un journal : les sessions Pro Tools sont les pages de mon carnet intime.

C’est avec son premier projet officiel qu’elle entre avec brio dans le monde du r’n’b, en octobre 2018. Last Day of Summer (“le dernier jour de l’été”) offre alors enfin un écrin idéal à la voix douce et suave de Summer Walker. Le producteur Arsenio Archer lui propose du cousu main, avec des teintes musicales qui s’inscrivent dans une vague du r’n’b très présente en cette fin de décennie, une musique sensuelle remise au goût du jour par toute la vague d’artistes qui ont émergé de Toronto les années précédentes, de The Weeknd à Tory Lanez en passant par toute l’équipe du son OVO (Drake, Bryson Tiller, Dvsn). Sauf que chez LVRN, ces mélodies romantiques prennent des textures moites et rondes, plus soul, encore plus sur cette mixtape de Summer que sur les albums de 6lack. La musique de Summer Walker peut alors faire penser à celle de la floridienne Sabrina Claudio pour son aspect soyeux et érotique, mais son écriture trace un trait dans le sable et la rapproche par moments plutôt d’artistes comme Kehlani ou SZA. Sur son single Girls Need Love, elle chante à un courtisan de sa même voix tombée des cieux : “J’ai besoin d’une bite, j’ai besoin d’amour, j’en ai marre de baiser avec ces mecs rincés, j’ai besoin d’un vrai dur”. Sur BP, elle recale un courtisan un peu trop crâneur ; sur I’m there, elle décrit l’adrénaline d’un adultère risqué. Summer ne joue pas dans le registre de la diva : c’est la voisine de palier, la girl next door sexy qui préfère passer du temps chez elle entre deux peines de cœur. D’ailleurs, pour son premier live à la télévision, chez Jimmy Kimmel, elle a interprété Girls Need Love au milieu d’un décor reproduisant une chambre, vêtue d’un jogging, capuche sur la tête, face à un miroir. “Chanter en public me rend anxieuse, racontera-t-elle à Billboard Magazine. Je serais bien plus tranquille si je pouvais juste enregistrer ma musique et la faire passer sous la porte”.

C’est le paradoxe de Summer Walker : une jeune femme introvertie, peu à l’aise avec le rapport au public, mais pourtant totalement libérée dans son image, notamment sur ses réseaux sociaux. Elle y est sans filtres : ses stories la présentent souvent en tenue décontractée voir légère, sans donner l’impression de vouloir se dénuder pour attirer l’attention sur elle. Même si elle a eu recours à de la chirurgie esthétique pour sa poitrine et son fessier, Summer se montre parfois sans maquillage, grimaçante, en chaussons parés de couleurs criardes. Un rapport aux réseaux sociaux comme celui développé par Cardi B, les outrances et les coups de gueule en moins. Summer parle d’ailleurs assez peu sur ses stories de plus en plus suivies depuis début 2019. Après le succès plutôt modeste de sa première mixtape, Summer Walker loue sur Airbnb une cabane suspendue dans un arbre et y enregistre un EP acoustique, CLEAR, sur lequel elle affine un peu plus son écriture. Un mois plus tard, elle connaît un bond de popularité grâce à Drake, qui lui enregistre un couplet pour le remix de Girls Need Love. Cette fois, la machine Summer Walker est lancée.

Chanteuse de proximité

Un autre événement va alors être important pour Summer Walker : son début de relation avec le producteur London on da Track. Si l'officialisation de leur relation remonte à cet été, dans un post-Instagram sous forme d’une demie-déclaration d’amour au producteur au moment de la sortie de son album Over It, Summer Walker affirme qu’ils se connaissent depuis quatre ans. Ils se sont probablement rencontrés à Atlanta, d’où London est aussi originaire. London on da Track s’est fait notamment connaître pour son travail avec Rich Gang, le duo composé de Young Thug et Rich Homie Quan, en leur produisant en 2014 le tube Lifestyle. London on da Track est un producteur différent sur la scène trap d’Atlanta. Alors que son collègue Metro Boomin a développé parallèlement des ambiances psychédéliques et baroques, London a, en particulier, étiré le son du pionnier Zaytoven vers des instrumentations riches, mélodieuses, élégantes. Un écrin parfait pour le r’n’b de Summer Walker. Ensemble, accompagnés de l’équipe de production de London on da Track et toujours Arsenio Archer sur certains morceaux, ils font sauter deux marches à la formule de Summer Walker entendue sur Last Day of Summer, en liant le son de Summer à un héritage r’n’b vintage : Come Thru reprend le You Make Me Wanna de Usher, invité pour l’occasion, Body sample le groupe 702, et sur Play no games, le premier single, Summer reprend le refrain de Say My Name des Destiny Child..

On retrouve sur l’album tout l’aspect confessionnel de la chanteuse, mais avec une production encore plus redoutable, perdant le charme du côté accidenté de sa première mixtape tout en gardant sa personnalité pas tout à fait lisse. Ainsi, sur la chanson Me, elle prévient son hypothétique mec : “Tu fais ressortir le pire en moi, tu me donnes envie de fouiller dans mon sac ou le coffre de ma caisse pour en sortir mon flingue. Je te tirerai jamais dessus, mais peut-être juste l’agiter devant ta gueule”. Les paroles sont menaçantes, et pourtant elle les chante avec le même romantisme que sa réinterprétation de la chanson soul de Lenny Williams Cause I Love You sur Drunk Dialing...LODT, clairement dédié à son compagnon de studio et de vie. C’est cette accessibilité, cette capacité à se mettre à hauteur de son auditoire, qui explique sans doute le succès de son album. Pour sa promo, son label a ainsi fait installer dans plusieurs villes des États-Unis des cabines de téléphone rose vif, diffusant des extraits des chansons d’Over It. Et quand une de ses fans a déclaré sur Twitter que son mec avait plutôt intérêt à lui acheter une place de concert pour la tournée de la chanteuse, celle-ci lui a répondu : “n’attend rien de lui, je te mets sur liste”. Elle a appelé cette tournée The First and Last Tour, “la première et dernière tournée”, et tient jusqu’ici son propos : elle veut tout arrêter après. Dans une interview croisée avec la chanteuse du label Dreamville, Ari Lennox, avec qui elle a développé une vraie complicité, cette dernière lui a demandé ce qu’elle compte bien faire après. Avec le plus grand sérieux, Summer Walker lui répond : “Rentrer à la maison. Et vivre une putain de vie normale”. En chaussons rose fuschia, évidemment.