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Roddy Ricch : comment il est devenu numéro 1 avec son premier album
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Roddy Ricch au SUMMERSFEST 2019 le 12 août 2019 (photo : Jerritt Clark)
Roddy Ricch au SUMMERSFEST 2019 le 12 août 2019 (photo : Jerritt Clark) ©AFP

Roddy Ricch : comment il est devenu numéro 1 avec son premier album

Avec son premier album "Please Excuse Me For Being Antisocial" et un single qui ne devait pas en être un, "The Box", Roddy Ricch est devenu en quelques semaines la nouvelle sensation du rap outre-Atlantique. Un succès qui ne doit rien au hasard.

C’est le genre de pied de nez dont raffolent les amateurs de rap. Le 10 janvier dernier, la pop star Justin Bieber et son équipe ont été critiquées pour une campagne promo sur les réseaux sociaux autour de Yummy, single retour du canadien après trois ans sans musique. Dans des stories et des posts, ils demandaient aux fans de créer des playlists composées uniquement du single et d’acheter plusieurs fois la chanson sur iTunes, pour gonfler artificiellement le nombre d’écoutes du titre, et ainsi assurer au morceau la place n°1 du classement Billboard.

Malgré cette stratégie douteuse, ils ont échoué face à un concurrent inattendu : le rappeur Roddy Ricch et son tube The Box, morceau dont le refrain mentionne la consommation de codéine, une fellation et deux fois le N-word. Des poncifs du rap. Sauf que dans l’exécution, The Box est bien plus que ça, une somme de petits détails qui a fait mouche pour ce morceau qui n’était, à la base, pas censé être un single. Son instru mélodieux mais construit sur des sons bizarres, parfait pour des chorés sur TikTok, la nouvelle plateforme qui rend les chansons virales. L’équilibre du texte de Roddy Ricch, de punchlines subtiles (“Lotta niggas out here playin' ain't ballin', I done put my whole arm in the rim #VinceCarter”) à phases grotesques mais immédiatement mémorisables (“Bitch don't wear no shoes in my house !). Et surtout son interprétation possédée, entre chant enlevé et flow imprévisible. Roddy Ricch est un jeune rappeur-chanteur à l'ascension discrète mais continue depuis plus de deux ans, au style de rap protéiforme et hérité de plusieurs courants de ces dernières années.

Le succès de The Box suit celui de l’album dont il est extrait, Please Excuse Me for Being Antisocial, premier du Billboard lors de la semaine de sa sortie mi-décembre 2019. Il vient surtout couronner un parcours qui est le fruit du travail de Roddy Ricch mais aussi de circonstances heureuses.

De Compton à Atlanta

Roddy Ricch est un enfant de Compton, ville du sud de la grande aire urbaine de Los Angeles, fameuse pour son patrimoine rap, de N.W.A. à Kendrick Lamar et YG. Né en 1998, Rodrick Wayne Moore Jr. est évidemment un enfant du rap, genre qu’il écoute depuis ses plus jeunes années. Pourtant, il affirme ne jamais avoir vu la musique comme une véritable activité sérieuse. “Je rappais vite fait pour m’amuser, mais j’ai jamais pensé que le rap générait plus d’argent que ça, honnêtement”, racontera-t-il à The Fader en 2018. J’ai compris que l’argent ça faisait partie du décor. Je ne croisais jamais de rappeurs, et je ne crois pas aux choses que je ne vois pas”.

La prison, ça m’a pas spécialement effrayé, c’est juste que, je me suis dit que j’avais rien à y faire

Le seul rappeur qu’il croise au début de son adolescence, dans une église que fréquentent des membres de leurs familles respectives, c’est Kendrick Lamar. Pas le plus flambeur des rappeurs. Ce que Roddy voit en grandissant, surtout, ce sont des membres de sa famille s’offrir régulièrement des voitures de luxe, et surtout sa grand-mère, louisianaise de naissance, investir dans l’immobilier du quartier. Cet esprit d’entrepreneur, légal ou illégal, Roddy l’effleure dans ses textes - sans trop entrer dans les détails. Un quotidien assez sulfureux pour le mettre en danger : à 17 ans, il se fait contrôler avec une arme sans licence, et passe une semaine en prison. “Ça m’a pas spécialement effrayé, c’est juste que, je me suis dit que j’avais rien à y faire. Cet endroit peut te foutre en l’air”, résumera-t-il en 2018 à Passion of the Weiss. La taule et la réputation dans la rue ne font, de fait, pas partie de la matrice musicale de Roddy. Il fait partie d’une autre catégorie de rappeur : ceux qui flambent pour mieux oublier les épreuves du passé.

Entre temps, Roddy se met donc à la musique. C’est au milieu de son adolescence, vers 2014, qu’il s’y colle sérieusement, conscient des risques liés à son environnement. Pour The Fader : “Il y avait trop de morts dans mon quartier. Des potes qui partaient en prison. Et puis je grandissais, je mûrissais. J’ai donc eu envie de faire quelque chose pour m’extirper de tout ça”. Alors, il s’achète son propre matériel et commence à s’enregistrer. Peu de temps après son passage en prison, sa mère le vire de la maison familiale. Il part s’installer chez des proches à l’autre bout du pays, à Atlanta, où il se nourrit de la musique locale. Roddy est habitué à voyager : il affirme avoir de la famille un peu partout sur le territoire américain - notamment à Chicago, où il s’est pris une claque vers 2012 en entendant Chief Keef pour la première fois. Mais plus encore qu’à Compton ou ailleurs, c’est à Atlanta l’Etat que le jeune homme est impressionné par l'entrepreneuriat afro-américain. Même pas sorti de l’adolescence, Roddy se forge une certitude : il doit vite gagner sa vie, le rap étant peut-être un bon moyen d’y parvenir.

Progression et émotion

Ce qu’il y a de remarquable avec Roddy Ricch, c’est l’assurance qu’il prend en à peine trois ans. Dans Fucc It Up, son premier gros tube en 2017, il développe les habituels motifs du jeune charbonneur noyant ses peines dans la codéine, méfiant et paranoïaque, enfermé dehors et condamné à survivre. Le morceau est extrait de Feed tha Streets, sa première mixtape sortie en 2017. Sur des type-beats imitant le style de Zaytoven et de DJ Mustard, Roddy déroule un hybride chant-rap proche de toute une génération du rap Sudiste de la même génération que lui, de YoungBoy Never Broke Again à Kodak Black en passant par Lil Baby et Gunna. Un sens de la mélodie qu’il a étudié, comme certains d’entre eux, chez les maîtres de ce style la décennie dernière, Future et Young Thug, mais aussi chez une étoile filante, Speaker Knockerz. Décédé en 2014 d’un arrêt cardiaque à tout juste 19 ans, le rappeur de Caroline du Sud avait connu l’année d’avant un énorme succès sur Internet grâce à son tube Lonely (140 millions de vues début 2020 sur YouTube). “J’ai du faire quelques liasses pour m’en sortir, ma mère m’a viré de la maison, j’avais pas le choix”, chantait-il, d’un Auto-Tune mal réglé, sur une production au ton dramatique assurée par ses soins. L’urgence, la débrouille, le spleen : tout ce que l’on retrouve dans la musique de Roddy dès sa première mixtape, puis son EP Be 4 The Fame, début 2018, lui permettant d’attirer l’attention d’artistes chevronnés, notamment Meek Mill.

C’est à partir de Feed tha Streets II, sorti en novembre 2018, que le jeune crooner montre, en à peine un an, une progression remarquable. Un travail qui n’a pas échappé à un vétéran du coin : Nipsey Hussle. Quelques mois plus tôt, en pleine promo de son album Victory Lap, le rappeur de Crenshaw ne tarit pas d’éloge envers son cadet chez The Fader. “Il a un contrôle incroyable de sa voix. Il a acquis de vraies aptitudes. À l’âge qu’il a, si tôt dans sa construction, avoir ce degré de maîtrise, c’est impressionnant. C’est à se demander jusqu’où il va aller”. Confirmation avec cette deuxième mixtape où,sur ses douze titres, Roddy sonne en effet beaucoup plus affûté dans son chant, passant de tonalités aigues (Cream) à d’autres plus basses (Can’t Express) sans donner l’impression de se travestir, même si l’on perçoit encore immanquablement ses influences.

Ce second volume de Feed tha Streets lui permet aussi de trouver des producteurs de confiance avec qui peaufiner son style musical, notamment Sonic, KiloKeyz Beatz et Yung Lan, tous habitués à travailler avec des mélodistes (Lil Durk, YNW Melly, Kevin Gates…). Mais c’est surtout dans son écriture qu’il s’affine. Lancé en single de cette mixtape, Die Young est un morceau remarquable, irrésistiblement accrocheur et pourtant d’une tristesse profonde. “Je suis obligé de rester armé, je ne veux pas mourir jeune : je préfère être jugé par douze que porté par six. Comment je vais payer ma caution ? Regarde mon poignet… Mais dis moi pourquoi les légendes partent si vite ?”. Son chant peiné, couvert d’un léger voile d’Auto-Tune et posé sur une prod délicate de London On da Track, enrobe la détresse de ses paroles conçues le 18 juin 2018, alors que l’annonce de la mort de xxxtentacion a réveillé en lui un souvenir douloureux : la mort d’un de ses meilleurs amis dans une poursuite avec la police. “Je ne suis pas du genre a beaucoup parlé de moi, donc quand je suis en cabine, je n’écris pas vraiment, je suis juste ce que je ressens ou pense”, explique-t-il quelques mois plus tard au site Genius. Cette capacité à capturer une émotion vive sur l’instant, et surtout à la cristalliser dans une mélodie et des paroles captivantes, va faire sa recette.

Formule héritée… et améliorée ?

Une recette qu’il applique à deux singles qui vont le propulser vers de nouvelle sphères. D’abord Racks In The Middle, premier morceau post-Victory Lap de Nipsey Hussle. Le rappeur de Crenshaw reprend l’histoire là où il l’avait laissée après son tour de la victoire, médaille de vainqueur autour du cou. Un parfum de succès capturé dans le refrain de Roddy Ricch, pour un dernier moment de grâce de Nipsey de son vivant : il sera assassiné six semaines plus tard, ravivant sans doute encore des souvenirs douloureux à son jeune protégé. Pourtant, pas question pour lui de se morfondre. L’autre single qui va faire décoller Roddy Ricch en est une belle démonstration. Pour sa première collaboration officielle avec DJ Mustard sur son album Perfect Ten, Roddy Ricch s’est offert un titre ensoleillé, porté par le style entraînant copié mais rarement également du producteur star. Entre un clin d’oeil à Nipsey et sa compagne (“I run the racks up with my queen like London and Nip”) et des vantardises le menton levé, Roddy Ricch est bravache sur Ballin’, single décoré d’un double disque de platine aux US. 

Sans enlever les mérites et le travail de Roddy, son succès arrive aussi dans un contexte qui lui est favorable. Toute cette décennie, certains de ses modèles ont labouré le champ musical de leurs expérimentations sans nécessairement en récolter les fruits - malgré son influence considérable, il a fallu à Young Thug attendre 2019 pour avoir son premier album numéro avec So Much Fun__. C’est aussi au niveau local que Roddy Ricch a bénéficié du travail de fond d’un autre artiste : 03 Greedo. Comme lui, le rappeur de Watts a transplanté le rap chantonné sous Auto-Tune dans le paysage rap californien. À quelques nuances près. D’abord, 03 Greedo a indéniablement créé une musique hybride, mêlant les vocalises d’Atlanta au ratchet de L.A. - un son que n’a pas entièrement embrassé Roddy, préférant des arrangements plus libres et moins agressifs. Enfin, 03 Greedo n’a, lui, pas totalement réussi à tourner le dos à la rue, et s’est fait ratrappé par la justice et a été condamné à vingt ans de placard - potentiellement cinq s’il se tient droit pendant sa peine. En arrivant avec une formule un poil plus accessible, sans être pour autant aseptisée, la réussite de Roddy Ricch est un aboutissement indirect de ces différents facteurs. Et c’est aussi en ça que son succès est appréciable : il parvient à toucher un large public sans formater sa musique, et même en développant encore plus ses spécificités.

Pour son premier album, Please Excuse Me for Being Antisocial, Roddy Ricch fait passer ses ambitions à l’échelon supérieur. La liste des invités est révélatrice, avec notamment Lil Durk, Meek Mill et Ty Dolla $ign. Sur Start With Me, il réunit l’incontournable rappeur de featuring de 2019, Gunna, et le nouveau faiseur de tube, JetsonMade (producteur de DaBaby) et ses 808 pachydermiques. La production de son album est encore plus léchée et mélodieuse que sur ses mixtapes, entre pianos mélancoliques, guitares façon western, et même une chorale gospel sur War Baby accompagnant à merveille le rappeur dans son chant rempli de blues des rues. Mais ces apparats musicaux ne masquent pas encore tout à fait ses lacunes. Le jeune rappeur donne parfois l’impression de tourner en rond dans les thématiques de son album, avec un coeur d’album plus dédié à ses relations à la gente féminine sans grande imagination. Sur son récit de la réussite, il manque encore à Roddy l’épaisseur de ses mentors, aussi bien Nipsey Hussle dans les vertiges de l’ascension économique et sociale que Meek Mill sur la capacité à surmonter les épreuves. D’ailleurs, impossible de ne pas penser à l’intro du Dreams & Nightmares de Meek Mill pour l’Intro en deux parties de l’album de Roddy.

C’est en toute fin d’album qu’il montre enfin de vraies nuances : Prayers To The Trap God imagine une perquisition policière et ses conséquence sur sa vie, quand War Baby évoque les séquelles que lui a laissé sa jeunesse dans les rues de Compton. “La décennie d’avant, j’étais un enfant innocent”, confie-t-il à The Fader quelques temps après la sortie de son album. “Mais cette dernière décennie, j’ai perdu quelqu’un tous les ans. Je veux juste… grandir, poser mes fondations, pour affronter les épreuves qui arriveront”. Maintenant qu’il en a méthodiquement installées de solides avec ce premier album, il ne tient à Roddy Ricch qu’à bâtir une carrière durable. Pourtant, c’est en dehors du rap qu’il imagine son avenir. “Je veux investir dans l’immobilier, lancer des petites entreprises. Et aider mon cousin à aller à la fac”. “Hustle and motivate”, comme disait Nipsey Hussle. Roddy Ricch compte bien porter cette flamme.