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La grande histoire d’amour qui unit le rap et les strip-clubs
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50 Cent (Picasa)
50 Cent (Picasa) ©Getty

La grande histoire d’amour qui unit le rap et les strip-clubs

Cette semaine sort Queens, avec des rappeuses à l’affiche. À cette occasion, on se penche sur la magnifique histoire d'amour entre le rap et les strip-clubs.

Le film Queens, sorti le 16 octobre, met un gros coup de projecteur sur le quotidien de celles que l’on voit souvent mais que l’on entend rarement : les danseuses des clubs de strip-tease. Si cela se passe souvent comme ça dans le monde réel, il en va de même dans de très nombreux clips de rap où elles constituent tout au plus une sorte de décor sexy d’arrière-plan. On va donc profiter de ce petit événement pour nous intéresser à tout ça.

Queens, c’est quoi ?

Le film est tiré de faits réels. À l'origine, le scénario est directement inspiré d’un article de la journaliste Jessica Presler du magazine New York. Il relatait l’histoire d’une équipe de strip-teaseuses qui, par manque d’argent, en étaient venues à droguer et arnaquer des clients pour leur soutirer un maximum d’argent, avant de se faire arrêter par la police. Dans la version du film, on a avant tout le point de vue d’une danseuse, Destiny interprétée par Constance Wu. Sans rentrer dans les détails (no spoil, tout ça) on a droit au quotidien d’une strip-teaseuse de base : ce n’est pas par choix qu’elle a choisi ce métier, mais uniquement par manque d’argent ; elle a dû arrêter ses études et doit subvenir aux besoins de sa grand-mère qui l’a élevée et risque de se faire expulser de son logement. Ses collègues ont des profils variés mais on a toujours la preuve d’un parcours difficile : l’une doit soutenir son compagnon incarcéré, l’autre est rejetée par sa famille, une autre encore a des problèmes de drogue, et bien sûr la plupart sont seules, sans soutien et parfois mères célibataires.

La petite histoire s’ancre parfaitement dans la Grande puisque suite à la crise financière qui frappe les États-Unis de plein fouet, tout le monde voit son niveau de vie baisser et les répercussions sont rapides : moins de clients, moins de pourboires, et les employeurs préfèrent évidemment la main d’oeuvre bon marché, souvent issue de l’immigration en provenance d’Europe de l’Est. C’est également dans cette période que les plus en détresse sont tentées d’aller avec les clients et que la frontière entre strip et prostitution devient de plus en plus floue. Et de là vient l’idée d’arrêter de se faire exploiter et de prendre l’argent là où il est, sans forcément demander l’avis des clients les plus fortunés. C’est un peu Robin des bois qui aurait troqué son arc et ses flèches contre un string et des talons aiguilles cette affaire.

Des rappeuses et rappeurs au casting

Sur toutes les affiches, teasers, trailers et bandes-annonces en tout genre, les habitués du monde du rap ont tout de suite reconnu plusieurs têtes qui leur sont bien familières. À commencer par Cardi B, assez mise en avant par la promo. Logique : la rappeuse désormais star internationale n’a jamais caché son passé de stripper et a fait plus que l’assumer, elle en a carrément joué, parfois même avec dérision. D’ailleurs son personnage n’est pas vraiment un rôle tant elle agit exactement comme la Cardi qu’on connaît, mention spéciale à la réplique "moi depuis que j’ai mon nouveau mec, plus aucun souci" en éclatant de rire tout en montrant un vibromasseur flambant neuf. Elle a selon Jennifer Lopez également participé à une partie de la "formation" des actrices pour qu’elles soient crédibles en danseuses. Lizzo quant à elle joue aussi une des strippers du club et elle a même ramené sa flûte, quant à G-Eazy c’est le petit copain de l’héroïne.

Bon en revanche pour ne pas faire trop de déçus : ni Cardi, ni Lizzo, ni G-Eazy n’ont des rôles importants. La seule artiste qui fait partie des personnages principaux est la chanteuse Keke Palmer, qui avait déjà une carrière d’actrice derrière elle. Ceci étant, ces choix de casting ne sont pas anodins, ce qui nous amène au point suivant.

Rap et strip-clubs, une affaire qui marche

Forcément, dans le film, tous les passages de danse sont rythmés au son des tubes de rap qui correspondent à la période où se déroulent l’intrigue. Ce n’est pas un choix du long-métrage, mais simplement la réalité. Depuis très longtemps les strip-clubs utilisent comme bande-son les morceaux de rap et de R&B les plus efficaces. Ce ne sont certes pas les seuls (des tubes pop ou même rock peuvent totalement faire l’affaire) mais la proportion de ce genre musical est écrasante par rapport aux autres. Des patrons de club ont déjà tenté d’exclure le rap de leurs playlists parce qu’ils ne voulaient pas d’une "certaine clientèle", mais on parle de l’exception qui confirme la règle, et de surcroît ils ont surtout récolté des mauvais retours. Le fait est que le rap regorge de hits conçus directement pour le strip, il est très logique de les utiliser. En plus, outre les ambiances calibrées pour ça, les lyrics également suivent la même direction sur certains tubes : I Luv Dem Strippers, Make It Rain, I'm N Luv (Wit A Stripper), Rack City, Bandz A Make Her Dance, Perfect Gentleman, Where Dem Dollars At, on en passe.

Les clips

Cette connexion se prolonge dans le visuel, forcément. Les clips de rap, en accord avec les lyrics d’une partie des artistes, n’ont jamais été avares de gros plans sur des jolies filles dénudées. Forcément, les strip-clubs ont une place de choix dans les vidéos, et ça ne date pas d’hier. La vidéo d’un classique comme The Next Episode met en avant les clubs, et uniquement ça, avec même une outro rajoutée, centrée sur les danseuses.

Cela ne s’arrête pas là puisque, même lorsque le strip-club n’est pas le décor principal du clip, les danseuses, elles, reproduisent très exactement des chorégraphies connotées strip. Enfin, les rappeuses également se sont réappropriées cette culture : Nicki Minaj ou Megan Thee Stallion n’ont jamais été des strip-teaseuses au sens professionnel du terme, mais cela ne les empêche nullement de jouer sur les codes de cet univers lorsqu’elles sont devant une caméra ou même sur scène.

Make it rain

Du côté des rappeurs, on a aussi l’envie de montrer et célébrer sa réussite. Quoi de plus naturel et efficace pour quelqu’un qui se vante d’amasser des sommes folles que de se montrer publiquement en train de lancer des billets encore et encore sur la piste dès qu’une danseuse se donne à fond ? C’est devenu la routine : un rappeur fait son entrée dans le club, le DJ qui l’aperçoit beugle son nom, toute la salle s’excite, les strippers veulent capter son attention, etc. Dans Queens, on a droit à une scène de ce style avec le cameo surprise d’une star du R&B dans son propre rôle.

C’est aussi une façon de prouver à tout le monde à quel point on est riche. Ainsi 50 Cent avait accusé Bow Wow de ne pas avoir balancé toutes ses liasses sur les podiums et Bow Wow avait répondu immédiatement, piqué au vif. On est clairement sur une version liasses d’un traditionnel concours de bites.

L’influence sur le rap

Il y a des endroits où la culture strip est plus dominante que d’autres. Sans surprise c’est dans le Sud des USA qu’elle est incontournable. Les strip clubs d’Atlanta font partie intégrante de l’identité de la ville et sont liés au rap de manière inextricable. Au Magic City, club mythique de la ville, les rappeurs font des pieds et des mains pour que leur morceau soit sélectionné par les danseuses car c’est devenu un des endroits où il est facile de se faire repérer : si une danseuse choisit un banger, il est beaucoup joué, on le retient et il n’est pas rare que des producteurs traînent dans la salle dans l’unique but de dénicher des nouveaux talents. L’endroit est tellement indissociable de la culture hip-hop de la ville qu’un documentaire y a été consacré il y a quelques temps et qu’un certain Drake a déjà fait une collab officielle avec l’établissement.

Les Ying Yang Twins de leur côté revendiquaient faire de la musique "que les strip-teaseuses écoutent" ; un producteur légendaire comme David Banner a expliqué qu’il traînait dans les clubs pour voir ce qui fonctionnait le mieux et s’en servir ensuite comme inspiration pour ses instrus. A Houston, Mike Jones s’est fait connaître en distribuant gratuitement ses morceaux à des danseuses en vue, en leur faisant des versions personnalisées. Du coup, elles utilisaient le son pour leurs danses, et tout le club les entendaient (et Jones avait eu l’ingénieuse idée de beugler son numéro de portable dans chaque morceau, du coup son contact tournait partout).

Associer les mots "culture" et "strip-tease" semble idiot mais c’est vraiment à l’image d’Atlanta. Ainsi, lors de sa 1ère venue à Paris, T.I avait fait une courte interview croisée avec Booba et lui avait demandé "ce soir je vais au Pink Paradise, on m’a dit que c’était un strip-club cool de chez vous", ce à quoi le français avait répondu, lucide "oui, mais ça n’a rien à voir avec ce que vous avez à ATL".

Et les femmes dans tout ça ?

Si Queens a eu plutôt bonne presse, c’est avant tout parce que le film adopte un angle de vue rarement mis en avant : celui des danseuses elle-même. Loin d’être des "culs sur pattes", elles sont débrouillardes, parfois machiavéliques, connaissent des hauts et des bas, peuvent être émouvantes, etc. De la même façon, dans le rap, l’arrivée de profils comme celui de Cardi B n’est pas anodine. Puisque les strippers sont au centre de beaucoup de choses en rapport avec le rap (argent, loisirs, sexe), quoi de plus normal qu’elles s’emparent du micro à leur tour ? Le grand public ne connaît pour l’instant que Cardi mais d’autres tentent leur chance et elles sont de plus en plus nombreuses. Au point que cela a irrité Jermaine Dupri, rappeur et producteur qui n’est plus à présenter. Il a déclaré que les strip-teaseuses qui rappent n’ont pas leur place parmi les autres artistes et devraient choisir un autre nom pour leur musique ("strap", contraction de strip et rap). Sauf qu’absolument tout le monde lui est tombé dessus, pas seulement Cardi et ses potes ou d’autres rappeuses, le gars s’est tapé un bad buzz auprès de l’ensemble du public rap. Comme quoi, les temps changent.