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Que reste-t-il d’Eminem en 2020 ?
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Eminem - (photo : DR / Universal / Polydor)
Eminem - (photo : DR / Universal / Polydor)

Que reste-t-il d’Eminem en 2020 ?

Eminem : que reste-t-il de son héritage en 2020 ?

Adoré par les uns, depuis longtemps déchu pour les autres, Eminem déchire, divise, mais déchaîne toujours autant les passions. Cela même après plus de 20 ans de carrière.

Elle est loin l’époque où il fallait attendre plusieurs longues années pour découvrir un nouvel album d’Eminem. Après un silence musical solo de quatre ans entre 2013 et 2017, le rappeur de Détroit a enchaîné avec pas moins de quatre projets ces trois dernières années : Revival fin 2017, Kamikake en 2018 et les deux faces de Music to Be Murdered By début et fin 2020. Trop d’Eminem, tue Eminem diront certains. Pire encore, beaucoup affirment que Marshall Mathers tourne en rond, n’a plus rien d’intéressant à dire, et qu’il n’a pas sorti un album digne de ce nom depuis plus de dix ans. 

La déchéance d’un dieu

Tout ce venin, ce n’est rien comparé à la tempête provoquée par la sortie de Revival il y a trois ans. Tout le monde s’en souvient : alors que l’auto-proclamé Rap God était attendu comme un messi, le public et la critique lui sont tombés dessus. Pour la quasi-unanimité d’entre eux, ses choix musicaux et sa direction artistique laissaient à désirer, son obsession pour la technique exaspérait au plus haut point, et ses prises de position politiques anti-Trump étaient mal-amenées. Eminem qui a dédié toute son existence au hip-hop, ne supportant pas que son héritage ne soit pas estimé et considéré à sa juste valeur, a été blessé et piqué à vif.

C’est toute cette shit storm qui a motivé Slim Shady à revenir du tréfonds des Enfers. Dans Kamikaze, l’album suivant, Em livrait un album entre explosion et autodestruction, dans lequel il réglait ses comptes avec ses détracteurs. 

Seulement voilà, à force de se mettre tout le monde à dos et en laissant ses émotions prendre le pas sur sa raison, le rappeur est devenu une triste caricature : celle d’un papy boomer aigri, incapable de se remettre en question et d’accepter que le rap est en perpétuelle évolution. S’il est bien évidemment toujours aussi bon techniquement et lyricalement, il apparaît dépassé et en décalage total avec les codes contemporains de la culture hip-hop. Fatalement, le rappeur décline et son aura perd de son éclat. Le cas Eminem confirme alors que même quand on est une légende, il n’est pas si facile que ça de bien vieillir dans le rap. 

En 2006, alors qu’il était en proie à une grosse dépression suite à la mort de son meilleur ami Proof, le rappeur sombra dans ses addictions et frôla la mort des suites d’une overdose. On le dit fini, sa carrière terminée, mais grâce à une volonté extraordinaire et une force de caractère à toute épreuve, il parvient à s’en sortir et à revenir sur le devant de la scène. Il l’a déjà fait une fois, alors pourquoi pas une seconde après tout ?

Soif de sang et désir de revanche 

Son attaque Kamikaze sur le rap game aurait effectivement pu le tuer définitivement, mais force est d’admettre que le daron terrible de Détroit a survécu. Encore. Et puisque plus personne ne l’attend, il va une nouvelle fois frapper à la surprise générale. Deux ans plus tard, en 2020, il revient d’outre-tombe avec un album en deux parties, Music to Be Murdered By. Le titre en dit long, Eminem a la rancune tenace et apparaît toujours aussi revanchard.  A la seule différence que cette fois, il a écouté les critiques et a préféré laisser parler sa musique plutôt que ses émotions. Pour la première fois depuis longtemps, l’artiste propose un projet véritablement cohérent, avec une véritable identité artistique. 

En effet, Music to Be Murdered By et sa Side B reprennent le registre sombre, froid et sanguinolent qui a fait la réputation de son alter ego démoniaque, Slim Shady. En s’inspirant de l’œuvre cinématographique d’Alfred Hitchcock et en flirtant avec le spectre du réalisateur et artiste britannique, Eminem a pu régler ses comptes, tout en donnant à son opus une direction claire, ce qui manquait grandement à ses différents projets depuis quelques années. 

La teinte est obscure, les productions pour la majorité faites maison sont bien plus riches, les samples plus travaillés que par le passé, et les collaborations parviennent à mêler ancienne et nouvelle génération, sans pour autant dénaturer le tout. Quel plaisir également de voir le duo Dreminem officier de nouveau ensemble. Bien que le couplet de Dre sur Guns Blazing soit anecdotique, ses productions amènent une vraie valeur ajoutée à l’ensemble. C’est d’ailleurs lui qui signe la prod de Discombobulated, un morceau façon Relapse qui conclut cette réédition de façon magistrale.

Ceci étant dit, les années n’ont pas rendu Eminem plus sage. Il a beau s’être laissé pousser la barbe et avoir abandonné ses cheveux peroxydés, quand il pique, il est toujours aussi acerbe. Mariah Carey, Nick Cannon, Lord Jamar, Joe Budden, Ja Rule, MGK, 6ix9ine et même Snoop Dogg sont autant de personnes qui en prennent pour leur grade sur cet opus. Pour ce dernier, l’histoire est d’autant plus surprenante que les deux artistes sont des amis de longue date… Avec tout ça, vous pouvez faire une croix sur un éventuel Bitch Please Part. 3.

Incontestablement, si ce double album (prenons-le comme tel) est bon, il n’est évidemment pas parfait. Avec un total cumulé de trente-six titres, il y a forcément des ratés, des longueurs et fatalement, tous les sons ne se valent pas. 

Pour la version deluxe notamment, choisir GNAT, un morceau insipide comme single est assez contestable. A l’inverse d’un Darkness qui racontait une réelle histoire ou d’un Godzilla grâce auquel il a su s’approprier la culture des réseaux sociaux avec le fameux "Godzilla Challenge", ce titre se contente de faire le parallèle entre le rap et les rimes d’Eminem et les ravages du Covid-19. Quand bien même le clip joue sur la fibre nostalgique, la démarche est plate et semble quelque peu opportuniste, bien qu’en accord avec son temps. Pour sa défense, on aura quand même rigolé en voyant Eminem se taper un trip à l’hydroxychloroquine.

En dépit de tout ce qu’on peut lui reprocher, le rappeur de Détroit, avec vingt ans de carrière derrière lui et douze albums au compteur, reste encore aujourd’hui l’un des artistes les plus populaires de l’histoire de la musique.

Le paradoxe Eminem

Lorsqu’il a débarqué dans le game à la fin des années 90, Eminem a totalement bouleversé la planète hip-hop. En quelques albums à peine, le rappeur blanc de Détroit est devenu l’icône de toute une génération jusqu’à carrément s’imposer en véritable popstar, bien au-delà des carcans de son genre musical. Quand on a placé la barre si haut et qu’à chaque projet qu’on sort, le monde entier se met en pause pour nous écouter, est-ci étonnant que l’imperfection soit rarement tolérée ? Pourtant, après avoir été pendant si longtemps au sommet, il était évident que la chute d’Em était à prévoir et que son aura finirait par s’estomper.

C’est là tout le paradoxe d’Eminem : bien que ces derniers projets aient été moins bien accueillis par la critique et que la version deluxe de MTBMB ne devrait pour la première fois de sa carrière, ne pas démarrer à la place de numéro un, il reste encore aujourd’hui l’un des plus gros vendeurs de l’histoire du rap. Poussé par un héritage grandiose et une fanbase passionnée, très engagée et dont les Stans sont les représentants les plus extrêmes, Eminem n’a pour ainsi dire, jamais connu de réel échec commercial. 

Quelques chiffres pour l’exemple : Revival, un projet pourtant fustigé par beaucoup s’est vendu à 1 180 000 exemplaires dans le monde pour un total de 267 000 copies en première semaine aux Etats-Unis. A titre de comparaison, Music to Be Murdered By fait à peine mieux avec 279 000 exemplaires vendus aux US après une semaine d’exploitation. Ces deux opus se sont tout deux placés numéros un du Billboard, faisant de Marshall Mathers le premier artiste à avoir classé dix albums consécutifs en tête des charts. Cette année, il a également été reconnu "lyricist of the year" par la communauté Genius et est devenu le quatrième artiste de l’histoire à franchir la barre symbolique des 20 milliards de streams sur Spotify. Réussir à réunir longévité, critiques mitigées et succès commercial, peu d’artistes l’ont fait aussi bien qu’Eminem.

Aujourd’hui, le rappeur de Détroit a 48 ans. S’il lui est effectivement arrivé de se perdre en chemin durant ses deux décennies de rap, on ne peut que se réjouir qu’il parvienne encore à nous proposer des projets pertinents, bien qu’imparfaits. Pouvait-il seulement faire mieux en 2020 ? Pouvions nous légitimement espérer mieux ? Rien n’est moins sûr.

En plus de continuer à faire de la musique, il a ouvert une nouvelle ère pour son label Shady Records, en mettant sur le devant de la scène des artistes talentueux comme Boogie et le crew Griselda.  A eux seuls d’ailleurs, Westside Gunn, Conway et Benny The Butcher ont livré plusieurs des meilleurs projets rap US de l’année. Rendre mainstream des artistes jusqu’alors inconnus du grand public et dont la proposition artistique est aux antipodes des codes de l’industrie musicale, il fallait oser. Il l’a fait. 

Malgré les nombreuses tempêtes qu’il a traversées envers et contre tous, Eminem n’a jamais perdu de vue son héritage. Depuis toutes ces années guidé par la même passion et un amour inconditionnel pour le hip-hop, il a trébuché, s’est trompé, mais n’a jamais plié. C’est aussi pour ça qu’il est toujours là, et ça, rien ni personne ne pourra lui enlever.

Jérémie Leger