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Pourquoi "good kid m.A.A.d city" de Kendrick Lamar est un classique
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La cover de l'album "good kid m.A.A.d city" de Kendrick Lamar
La cover de l'album "good kid m.A.A.d city" de Kendrick Lamar

Pourquoi "good kid m.A.A.d city" de Kendrick Lamar est un classique

Pour consoler ceux qui attendaient désespérément le nouvel album de Kendrick Lamar, célébrons ensemble son premier classique, good kid m.A.A.d city.

Un retour de Kendrick Lamar le jour du neuvième anniversaire de son premier classique, good kid m.A.A.d City pour boucler la boucle ? Sur le papier, la théorie est plutôt séduisante et a été relayée en masse après la fuite de morceaux inédits du rappeur sur la toile. Évidemment, comme à chaque fois qu’il bouge le petit doigt, la planète rap et les réseaux sociaux se sont emballés, mais comme on pouvait s’y attendre, le jour J, le miracle n’a pas eu lieu.

La déception est grande tant l’attente d’un retour musical de Kendrick est plus que jamais insoutenable, mais est-ce une raison pour ne pas célébrer ? Non, car aujourd’hui est un grand jour. À défaut de pouvoir se délecter de nouveautés, c’est l’anniversaire de good kid m.A.A.d City, l’album charnière qui a marqué le début de la légende du rappeur de Compton. Bien que les diggers les plus avisés le connaissant déjà au travers ses précédents projets, Overly Dedicated et Section 80, c’est bel et bien ce disque qui propulsera Kendrick au rang de futur (déjà) grand du rap game US.

Petite remise en contexte : en mars 2012, Lamar est signé sur Aftermath, le label de Dr. Dre, deux ans après que celui-ci le remarque avec son morceau à la gloire du gangsta rap, « Ignorance Is Bliss ». Validation du Doc oblige, tous les regards se sont instantanément tournés vers lui et K-Dot se devait à tout prix réussir son coup s’il voulait frapper fort d’entrée dans le rap jeu. Dès lors, un plan d’attaque se dessine.

Alors que le morceau « Cartoon & Cereals » en duo avec Gunplay est prévu pour être le premier extrait promotionnel de son futur projet, sa fuite du son sur Internet quelques jours avant la date prévue forcera K-Dot à réviser ses plans. C’est finalement « The Recipe », un titre à la gloire de la Californie et en collaboration avec son nouveau mentor qui est choisi pour ouvrir le bal GKMC. Un single suivi de près à quelques semaines d’intervalle du banger « Swimming Pool (Drank) » et de la balade introspective « Bitch Don’t Kill My Vibe ». Trois titres promotionnels efficaces qui cartonneront dans les charts et qui offriront le tremplin parfait pour un Kendrick Lamar prêt à briller.

Good kid m.A.A.d city, un bijou de construction

L’autre jour, on tapait du poing sur la table en vous priant d’arrêter d’utiliser le terme "classique" à toutes les sauces. Sur ce point notre position ne change pas. Néanmoins, nous affirmons haut et fort que good kid m.A.A.d City en est un. Oh ça oui. Ce projet coche en effet toutes les cases pour prétendre au statut de reconnaissance ultime dans la musique. En premier lieu, car en plus d’être intemporel, Good kid m.A.A.d city est un chef-d’œuvre de narration et de storytelling.

Le côté récit autobiographique indissociable de Good kid m.A.A.d city est visible jusque sur la pochette de l’album. Habilement, Kendrick a choisi une photo de famille prise dans les années 90. A propos de cette pochette, le rappeur expliquera : “Cette photo en dit tellement sur ma vie, sur comment j’ai été élevé à Compton, les choses que j’ai vues à travers mes yeux innocents. C’est mon regard et celui de personne d’autre qui tente de comprendre ce qu’il se passe. L’imagerie au service du récit et de la musique en somme.

La cover de "Good kid m.A.A.d city" de Kendrick Lamar
La cover de "Good kid m.A.A.d city" de Kendrick Lamar

La pochette parle, mais le fil rouge du projet est dans le titre. Le premier album en major de Kendrick raconte son histoire : celle d’un bon gamin qui a grandi dans une ville de fous. Cette ville, c’est Compton. Si elle a vu naître certains des plus grands noms de l’histoire de la west coast et du gangsta rap, CPT comme ses habitants aiment l’appeler, possède une facette bien plus sombre. Bien que les tensions y soient bien moins vives que dans les années 90, la « Hub City » de Los Angeles reste encore aujourd’hui un bastion tenace des guerres de gang qui sévissent aux États-Unis. C’est sur ce territoire ravagé par les rivalités historiques entre les Crips et les Bloods que Kendrick a grandi. D’ailleurs, pour ceux qui souhaiteraient en savoir plus sur la vie à Compton, on en place une pour Nicolas Rogès, auteur de la biographie française de Kendrick Lamar qui l’an dernier, a réalisé à reportage en immersion dans les rues de Compton, sur les traces du désormais bien nommé Kung Fu Kenny.

Mais revenons à Good kid m.A.A.d city. Entre souvenirs de jeunesse gravés et désirs d’évasion pour une vie meilleure, il raconte le quotidien d’un gamin rongé par le pêché, tiraillé entre sa volonté de rester bon, pacifiste et pieu, et les démons qui ont gangrenés sa ville à petit feu. Cumulez les succubes tentatrices venues des enfers pour réveiller ses pulsions charnelles, les balles destructrices qui fusent entre les gangs, les problèmes financiers inhérents aux populations marginalisées des banlieues et la pression de son entourage et vous comprendrez à quel point il est difficile de ne pas vriller à Compton.

A l’écoute de l’album, l’immersion est de mise tant les détails du récit et la précision d’écriture de l’opus sont saisissants. La pièce maîtresse de cette maîtrise du storytelling est à n’en point douter « Sing About Me, I’m Dying of Thirst », un morceau de plus de douze minutes dans lequel le rappeur décrit la vie et les désillusions du ghetto au travers le parcours tragique de certaines personnes qu’il a réellement croisées à Compton. En relatant tout ça avec précision et émotion, il affirme sa renaissance spirituelle et justifie pourquoi il a préféré s’éloigner de la culture des gangs jusqu’à s’extirper des griffes de la rue.

En fin de compte, après avoir dressé le tableau noir et nostalgique de sa jeunesse tumultueuse à Compton, Kendrick, dans les morceaux de l’édition deluxe de son album parvient après moult péripéties à quitter son quartier. En témoignent le poignant « Black Boy Fly » et l’étincelant « Now or Never » avec Mary J. Blige, il décolle et prend enfin son envol pour un avenir meilleur.

Mais au-delà de ses qualités narratives incontestables, cet album, c’est aussi l’occasion pour le MC de TDE de confirmer ses skills fantastiques en kickage et en freestyle. Quand il laisse sortir sa rage au micro, il est inarrêtable. Prenez « Backseat Freestyle » et « M.A.A.D City » par exemple : Kendrick laisse de côté son flow glissant et sa sagesse lyricale pour une interprétation bien plus nerveuse et teintée d’egotrip. Pendant qu’il se surpassait et rappait avec ses tripes en studio, voyait-il déjà ses rêves de gloire se concrétiser, et qu’il allait se hisser jusqu’au sommet du rap game ?

Un carton critique et commercial

C’est une certitude, l’aura d’un classique ne peut et ne doit pas être mesurée uniquement par ses chiffres de ventes. Ceci dit, elle est d’autant plus brillante lorsque l’album en question parvient à conjurer à la fois succès critique et commercial. Poussé en grande partie par le single « Swimming Pool (Drank) », l’album a cartonné dans les charts et a unanimement convaincu la planète rap dès sa sortie.

Commercialement parlant, lors de sa première semaine d’exploitation, l'album s'est classé deuxième du Billboard 200 avec un score de 242 000 ventes. Un score plus qu’honorable tant le streaming n’avait pas encore il y a neuf ans, la place qu’il a aujourd’hui. Il a finalement été certifié disque de platine aux États-Unis le 21 août 2013, soit moins d’un an après sa sortie et triple platine en juin 2018.

Mais ce n’est rien comparé à ce que lui a offert la postérité. Preuve que l’album est un classique intemporel, en septembre 2019, on apprenait qu’il n’avait jamais quitté le classement des 200 disques les plus vendus aux États-Unis depuis sa sortie. Avec 358 semaines (soit plus de 2 500 jours) passées dans le classement, il devenait l’album ayant figuré le plus longtemps dans l’histoire du Billboard 200, détrônant par la même occasion l’ancien détenteur du record, un autre classique : l’album The Eminem Show d’Eminem.

La parenthèse des chiffres fermées, nombreux sont ceux dans la presse spécialisée à avoir salué le travail de Kendrick à sa sortie. Partout dans le monde, des publications de référence l’ont nommé « meilleur album de 2012 », la BBC, Complex, Fact, New York et Pitchfork entre autres.  Pour les autres médias internationaux, il n’a jamais été en dessous du top 10, voire du top 5.

Selon Acclaimed Music, ce site de référence qui regroupe des centaines de critiques émises dans le monde entier, l'album est le plus plébiscité de 2012, le troisième album le plus acclamé des années 2010 et considéré comme le 141e meilleur album de tous les temps. Pas mal pour un premier projet en major !

Qui dit succès critique et commercial, dit forcément trophées. Good kid m.A.A.d city a remporté de prix de « l'album de l'année » aux BET Hip Hop Awards de 2013 et Kendrick a été nominé à cinq reprises lors de la 56e cérémonie des Grammy Awards. Le rappeur et son projet concouraient dans les catégories « Album de l'année », « Meilleur Album Rap », « Meilleur Nouvel Artiste »,  « Meilleure collaboration rap/chant » (Pour « Now or Never » avec Mary J. Blige) et celle de la « Meilleure Performance Rap » pour « Swimming Pools (Drank) ». Il n’a malheureusement remporté aucun de ses prix mais cela n’a pas empêché GKMC d’être aujourd’hui considéré comme un classique incontestable.

Au final, dans ce flot de certifications, de reconnaissances et de critiques dithyrambiques, seule une personne n’a visiblement pas apprécié cet album à sa juste valeur. On s’en souvient, le lendemain de la sortie de l’album, Shyne, un rappeur originaire de Bézile en Amérique Centrale avait provoqué une levée de boucliers sur Twitter après avoir, entre autres, qualifié l’album de « Trash ». Une critique infondée et surréaliste qui lui a valu les foudres des OG de la west coast, Nipsey Hussle, Schoolboy Q et The Game. Ce dernier s’en est d’ailleurs pris directement à lui dans sa chanson « The Jig Is Up », au travers sa désormais célèbre punchline : "Je prie Dieu que ce beat soit assez bon pour Shyne". Le beef aurait pu s’arrêter là, mais le bougre a maintenu ses propos et le rappeur californien lui a répondu de manière virulente dans son freestyle « Cough Up a Lung ». Shyne clôturera les hostilités plus tard avec un ultime morceau intitulé « Psaumes 68 (Guns & Moses) »

De son côté, Kendrick a préféré rester silencieux et laisser parler son art pour au final, faire taire la concurrence et résister à l’épreuve du temps. N’en déplaise à Shyme, good kid m.A.A.d city est aujourd’hui un classique incontestable et une véritable masterpiece dans la discographie du rappeur. Fort d’un tel impact, on comprend pourquoi l’année suivante, il se sentira pousser des ailes. C’est effectivement quelques mois à peine après la sortie de cet album qu’il chargera frontalement le rap game dans « Control ». Un couplet légendaire dans lequel il se proclame envers et contre tous, « le King of New-York ». Mais ça, c’est une autre histoire.