MENU
Accueil
Pop Smoke, les rêves partent en fumée
Écouter le direct
Pop Smoke - Anniversaire ed Lil Uzi Vert en 2019 (Johnny Nunez/WireImage)
Pop Smoke - Anniversaire ed Lil Uzi Vert en 2019 (Johnny Nunez/WireImage) ©Getty

Pop Smoke, les rêves partent en fumée

Le meurtre du rappeur Pop Smoke a choqué le monde du rap qui voyait en lui le futur de Brooklyn. Retour sur un parcours beaucoup trop court.

La nouvelle est tombée hier, le 19 février. Bashar Barakah Jackson alias le rappeur new-yorkais Pop Smoke s’est fait tuer chez lui, au cours de ce qui semble être un cambriolage qui a mal tourné. L’émotion est encore vive parmi les auditeurs mais aussi les artistes qui lui prédisaient un avenir radieux. C’est bien normal : le rap a perdu un de ses rookies les plus prometteurs.

Diamant brut

Ça peut paraître étonnant mais Jackson ne s’est mis au rap que sur le tard. Ses premiers pas dans la musique remontent seulement à 2018. Comme bien d’autres de son quartier Canarsie, le bonhomme n’a pas eu la vie facile. Une jeunesse passée dans la délinquance et la sale réputation qui en résulte le forcent à changer 9 fois d’établissement scolaire. "J’étais le seul mec à venir au bahut en BMW" se rappelait-il, amusé, en interview. Il finit assigné à domicile avec un bracelet électronique et la permission de sortir uniquement pour aller au lycée, c’est dans ses conditions qu’il obtient son diplôme. De son propre aveu, ce n’était pas un bavard, plutôt renfermé, mais quand il était plus jeune il écrivait déjà de la poésie et du spoken word.

C’est donc tout seul qu’il se met au rap, et cherche un peu au pif des beats sur youtube qui lui correspondent. C’est là qu’il tombe sur les instrus de 808Melo, pose dessus, sauf que le producteur londonien le repère aussi et lui demande gentiment de passer à la caisse. Réponse fair-play du rappeur qui le fait venir aux USA pour bosser directement avec lui. "Quand tu prends ce style de rap et que c’est produit par un mec de Londres, c’est le feu", affirmait-il.

On ne le sentait pas encore vraiment habitué à la vie d’artiste, et il expliquera d’ailleurs en radio à DJ Kay Slay qu’il commence à peine à être à l’aise en interview : "si j’ai l’air pas commode c’est parce que je suis un mec de la rue__, les seules fois où j’ai été autour d’une table à répondre à des questions c’était face aux flics". Effectivement son ancien quotidien fait d’embrouilles lui a façonné un caractère discret, il a plusieurs fois clamé que s’il avait un problème avec quelqu’un, il n’en parlerait pas à répétition sur les réseaux sociaux, ne serait-ce que par précaution. 

Mais derrière la carapace de teigneux, on apercevait ici et là un gamin de Brooklyn qui ne peut s’empêcher de sourire jusqu’aux oreilles quand il évoque sa réussite. Plus encore quand il raconte sa rencontre avec ceux qui le faisaient rêver, comme Diddy, Jamie Foxx ou 50 Cent. Qu’il décrive leurs premiers contacts ou qu’il répète comme pour s’en convaincre lui-même "j’étais habitué au corned beef et là j’ai mangé des escargots à Paris, la semaine dernière, c’est fou", il redevenait instantanément ce gosse du block complètement dépassé et émerveillé par le tournant que sa vie était en train de prendre.

"Agression, action and fashion"

C’est avec ses mots que Pop Smoke décrivait son style de rap. C’est vrai qu’entre sa voix ultra grave, ses lyrics menaçants et ses choix d’instru, l’ambiance est pesante sur ses deux EP Meet The Woo 1 et 2. Viennent ensuite sa science des ad-libs, qui évoque plus ses collègues anglais et sudistes, mais aussi des choses plus improbables comme des imitations d’aboiements qu’il ne s’expliquait d’ailleurs pas lui-même : "je suis un peu fou, je sais pas pourquoi je fais ça", rigolait-il.

Il a déclaré avoir pris l’habitude de rapper sans écrire ses textes, ce qui peut peut-être expliquer le côté ultra naturel qu’il dégage au micro. Cependant il a aussi dit qu’il comptait se mettre à écrire certains textes pour aller plus en profondeur. Il avait également évoqué, face à Angie Martinez, de futures variations sur son style, la volonté de faire des "love songs", bref s’ouvrir un peu plus. Lorsqu’on lui demandait ses influences, il citait volontiers Jay-Z (Brooklyn oblige), mais aussi Meek Mill, Pusha-T, 50 Cent et DMX (une piste pour les aboiements), ainsi que Drake, Nicki Minaj et Cardi B. Un mélange entre rap plutôt street et machines à tube, en somme. A l’instar de ses potes qui le surnommaient Fifty quand il était ado, certains voyaient une filiation musicale et même dans l’attitude avec le rappeur de G-Unit. Même si la comparaison est un peu facile (les deux styles sont assez éloignés), il y avait effectivement quelque chose.

Pour le côté "agression, action", ça tombe a priori sous le sens, mais l’aspect "fashion" peut surprendre. En dépit de ce que l’on pourrait croire, c’était une de ses passions. "J’avais pas d’argent pour fringues de luxe avant de percer mais j’ai toujours aimé les trucs de designers__, je connais l’harmonie des couleurs qui vont ensemble, j’aime bien". Évidemment avec le succès il s’est fait plaisir, entre Christian Dior, Louis Vuitton et d’autres. Même chose côté sneakers, il a expliqué à Complex que la connexion avec l’anglais Skepta s’est faite en réalité via une connaissance commune en la personne d’un gérant de magasin de baskets. Il avait aussi révélé à demi-mots qu’il souhaitait collaborer avec Dior et qu’ils n’avaient pas l’air réfractaires à l’idée. 

Ça nous donnait donc quelqu’un à la croisée des chemins entre Fifty et A$AP Rocky, et après tout pourquoi pas.

New York sur les épaules

Cela fait maintenant quelques temps que la Grosse Pomme se cherche en terme de style. Non pas qu’il n’y ait plus de stars du rap à NY, bien au contraire, mais Pop Smoke était vu comme un de ceux qui pouvaient potentiellement changer la donne en apportant un renouveau. Rappelons que son style s’inspire de la drill, mais pas n’importe laquelle. Par un retour à l’envoyeur plutôt rare, ce style de trap hardcore né à Chicago a inspiré les rappeurs Britanniques qui l’ont retouché (on parle donc de UK Drill) et ce sont ces sonorités que se sont appropriés des rappeurs new-yorkais de la nouvelle génération. Pour plus de détails sur l’évolution musicale qui a abouti à ce style hybride, ça se passe ici. Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas un cas de figure où Pop serait vu comme une sorte d’ovni bizarre qui dénote parmi la scène de la ville. C’est carrément l’inverse, il était fédérateur, et par-dessus le marché beaucoup de jeunes se reconnaissaient en lui, dans sa façon de parler ou même son parcours accidenté : "quand tu viens d’où on vient, tu n’as pas droit à l’erreur, parce que tout le monde n’attend que ça__".

Son style c’est le "Woo", terme argotique de son quartier qui veut dire beaucoup de choses mais surtout une façon de s’auto-désigner dès qu’on réussit, qu’on a du style et qu’on est bien : "Woo ça veut dire gagner__, je peux pas mieux l’expliquer". Smoke représentait ce concept et le concept représentait son quartier. Le bonhomme est donc devenu en un temps record à la fois le plus grand espoir et la nouvelle mascotte de la ville, et il lui rendait bien. Malgré le fait qu’il débute, il a par exemple plusieurs fois mis en avant en interview d’autres rappeurs de son âge voire encore plus jeunes là où d’autres les auraient vus comme des concurrents : Sheff G bien sûr mais aussi Sleepy Hallow ou encore Bizzy Banks, tous originaires de Brooklyn. Bref, il était porté par sa ville et lui rendait bien.

Les questions soulevées par sa mort

"J’ai pas l’impression d’avoir réussi. Pas encore. Il y a encore tellement de choses à venir, vous allez voir."

Une expression dit que quand on tue quelqu’un, on ne tue pas seulement ce qu’il est, mais aussi tout ce qu’il aurait pu devenir. Pop Smoke s’en était sorti, théoriquement. Son objectif, répété dans plusieurs entretiens : "dans 5 ans je veux être assis sur le trône__, et je m’arrêterai que quand j’aurai  823 millions".

Même s’il avait encore beaucoup à accomplir (malgré le talent évident, certains peuvent penser qu’il a trop peu de projets sortis dans un laps de temps trop court pour affirmer son style définitif), il était promis à un bel avenir, qui dépassait déjà le monde du rap. En effet en à peine deux ans, de nombreuses têtes d’affiche ont reconnu son talent, de Travis Scott à Nicki Minaj en passant par Quavo, avec qui il a enregistré plusieurs sons encore inédits à ce jour. Il avait bien entendu des connexions britanniques à exploiter encore plus, que ce soit au niveau des beatmakers comme des rappeurs, tant la filiation musicale coulait de source. Mais ce n’est pas tout, il était aussi intéressé par le monde du cinéma et a expliqué avoir joué un petit rôle de basketteur dans un long-métrage à venir. Enfin, il y avait bien sûr le milieu de la mode qui l’attirait et qu’il commençait à apprivoiser à son rythme. On l’a ainsi vu à Paris pour la Fashion Week, où Virgil Abloh lui a fait tourner une vidéo.

Sa mort, au-delà de l’émoi suscité, a dégoûté tout le monde tant elle s’inscrit dans une liste de récentes disparitions d’artistes (Nipsey Hussle, Juice Wrld, XXXTentacion, Mac Miller) mais aussi pour son côté complètement gratuit. Bashar ne s’est pas fait tuer dans son quartier mais dans sa propriété luxueuse de Beverly Hills. Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions mais nombreux sont ceux qui pensent que c’est son usage des réseaux sociaux qui est en cause. En effet, en recoupant plusieurs photos postées sur Instagram, on pouvait déduire très facilement son adresse. Certains questionnent le manque d’encadrement des très jeunes rappeurs qui n’ont pas conscience de la cible qu’ils peuvent potentiellement représenter… Quoi qu’il en soit, être mort pour rien à 20 ans, rappeur ou non, ce sera toujours tragique. 

On va lui laisser le mot de la fin, tiré d’une interview avec Tim Westwood : "il faut rester concentré sur ses objectifs. Si des jeunes me regardent, et ont envie d’avoir ces vêtements, ces chaînes autour du cou, pas de secret, c’est du taf, c’est tout. Ne rien laisser te faire perdre de vue ton but. La vie de rue n’apporte que du négatif. Je ne peux pas porter mes vêtements de luxe ou mes bijoux si je suis mort, n’oubliez pas ça.". 

Repose en paix Pop Smoke.