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Pluto : la première vision codéinée et autotunée de Future
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Future - (photo : DR)
Future - (photo : DR)

Pluto : la première vision codéinée et autotunée de Future

Il y a dix ans sortait "Pluto" de Future. Un premier album studio visionnaire qui propulsa le rappeur d'Atlanta parmi les plus gros influeneurs du rap US des années 2010.

Longtemps marginalisé de la scène rap américaine au profit des mastodontes New-York et Los Angeles, le sud des US est devenu l'épicentre du hip-hop dans les années 2010. L'amorce de ce changement a eu lieu le 5 août 1995 lors des fameux Source Awards. Ce jour-là, alors que la guerre East Coast / West Coast fait toujours rage, Outkast remporte le trophée du meilleur groupe de l'année. Au moment où Andre 3000 monte sur scène pour récupérer son prix, il se targue d'une phrase devenue légendaire « The South Got Something To Say » qui place instantanément sa zone sur la carte. A l'époque, Future avait seulement douze ans, mais à la vue de tout ce qu'il a accompli, on est persuadé qu'il était devant sa télé, et que les paroles de celui qu'il considérait déjà comme son idole ont résonné en lui tels les mots d'une prophétie.

La genèse d'un génie

Nayvadius DeMun Wilburn dans son nom civil a toujours baigné dans la musique. A vrai dire, il est le cousin de Rico Wade, l'un des membres du groupe de producteurs Organized Noise, eux-mêmes architectes du son et co-fondateurs de la Dungeon Family, ce collectif historique du sud des Etats-Unis. Rico au début des années 2000 savait-il que son cousin allait devenir le leader de toute une génération de rap ? Probablement puisque c'est lui qui a tout fait pour lui ouvrir le chemin.

Pour l'éloigner définitivement de la rue et des conséquences nocives de son enfance tumultueuse, son cousin l'encourage à développer ses talents d'écriture. A l'époque, Future est surnommé Meathaed The Phuture par Wade et le reste de la Dungeon Family. Déjà parce qu'il a une grosse tête, mais surtout parce que ses compagnons de studio croient dur comme fer qu'il porte sur ses épaules non moins que l'avenir du hip-hop. Toujours humble malgré le poids des espoirs placés en lui, le jeune rookie prendra le temps de développer son univers. Longtemps inspiré des flows d'Andre 3000 au sein du groupe Da Connect (et sans autotune), il penchera progressivement son art vers quelque chose d'hybride, entre rap et chant. Une identité plus street, remplie d'autotune et de codéine.

Poussé par Rocko, son nouveau producteur chez Atlantic et l'un des plus grands OJ de la scène sudiste, l'artiste nouvellement baptisée Future est ultra-productif. Ses huit premières mixtapes lâchées entre 2010 et 2011 vont rencontrer un petit succès, notamment grâce à la force de frappe de son premier gros banger Tony Montana. Plus qu'un hit, c'est ce titre qui va donner naissance à un nouveau sous-genre de rap, un style autant décrié qu'adoré : le mumble rap. Ce succès lui vaudra le privilège d'être sélectionné parmi la prestigieuse liste des XXL Freshman l'année suivante, en dépit d'une réputation d'homme toxique qui lui colle déjà à la peau.

On y est, tous les voyants sont au vert pour la sortie de son premier album Pluto. Grâce à une utilisation exacerbée de l'autotune couplée aux effets psychotropes de la lean, Future a trouvé sa formule. Bien sûr, il compte bien s'en servir pour braquer ce foutu rap game et prouver au monde que son disque est un OCANI : un objet codéiné et autotuné non-identifié venu d'une autre planète.

De la lean, des bangers et un projet visionnaire

Impossible il est vrai de dissocier l'univers musical de Future de la lean. Déjà présente au cœur de son projet Dirty Sprite, cette boisson violette psychotrope née à Houston et popularisée par DJ Screw sera le carburant indispensable du rappeur pour faire le la musique. C'est effectivement ce breuvage qui va le défoncer, donner cet aspect mâché à ses flows et cet effet cassé à sa voix. Quand bien même on ne rappellera jamais assez que la drogue c'est mal, dans le cas de Future, c'est elle qui lui a permis de faire des merveilles et de renouveler complètement la musique trap. Car si aujourd'hui, le style du rappeur a été surexploité à la limite de l'overdose, il faut bien comprendre qu'au début des années 2000, c'était complètement nouveau, original, futuriste et à des années-lumières des tendances du moment.

Attention cependant, au même titre que Future fait fondre son cerveau quand il enregistre, il vous faudra à votre tour débrancher vos neurones pour apprécier sa musique. Pour sûr, ne vous attendez pas à une plume fine et des textes puissants, ce n'est clairement pas sur ces qualités-là que repose le succès du rappeur. Sur le fond, il n'invente rien et se contente de surfer sur ce qui fait le sel de la trap d'Atlanta : des frasques légères à la gloire de la rue, l'argent, les femmes, la fête et la drogue.

Non, la force de Future sur cet album c'est d'avoir été visionnaire en parvenant à créer un tout nouveau type de son. Aujourd'hui, si mélanger les genres peut paraître évident, il y a dix ans, personne encore n'osait mélanger proposer simultanément du rap taillé pour la street et du chant R&B. Même l'autotune intégral, au début des années 2010, seuls T-Pain et Kanye West avaient osé réellement franchir le pas. Et pour le mumble rap, n'en parlons pas : le monde n'était tout simplement pas prêt.

Il suffit de regarder en arrière : à la sortie du single Tony Montana, beaucoup de gens ont craché dessus. Il aura fallu que Drake, déjà influenceur de tendances, pose sur le remix officiel pour en faire un hit planétaire. De nos jours, même si une frange de puristes a toujours de l'urticaire en écoutant ce morceau, on ne peut nier qu'il demeure parmi les plus gros classiques du rappeur.

Évidemment, il n'est pas le seul et Pluto regorge de titres devenus cultes : Magic avec T.I., Neva End, Go Harder, Same Damn Time et son remix monstrueux avec Ludacris et Diddy... Mais surtout le robotique Turn On The Lights produit par Mike Will Made It dont le clip cumule aujourd'hui plus de 147 millions de vues rien que sur Youtube. Capable de mélanger les genres comme personne avant lui, Future venait de dessiner les contours de ce qu'allait devenir le rap mainstream des dix prochaines années. Un visionnaire on vous dit.

Classé à la place de numéro 8 du Billboard Hot 200, vendu à 41,000 exemplaires et certifié disque d'or aux États-Unis plus de cinq ans après sa sortie, Pluto, même s'il a propulsé son auteur sur le devant de la scène, n'a finalement pas connu un succès commercial tonitruant. Cela s'explique très simplement : d'une part, beaucoup en 2012 n'arrivaient pas encore à digérer cette proposition avant-gardiste. D'autre part, ce projet a tout simplement déçu une grande partie de la fanbase de l'artiste. En effet, beaucoup parmi eux voyaient d'un mauvais œil que Future s'éloigne de l'influence street de ses débuts pour édulcorer son art et faire les yeux doux aux radios. Malgré tout, les chiffres restent bons pour un premier album à l'époque et celui-ci ne sera finalement que la première pierre d'une carrière dorée qui le mènera jusqu'aux plus hauts sommets.

Back to the Future

Rappelons tout de même que le but de Future dans le rap n'était pas seulement de faire de la musique futuriste et en avance sur son temps. Lui ce qu'il veut depuis le début, c'est devenir une véritable rockstar, à l'instar d'un autre de ses modèles, Jimi Hendrix. Un statut qu'on ne peut aujourd'hui définitivement plus lui enlever et qu'il estimera avoir atteint dès 2017, en se rebaptisant lui-même Future Hendrix au travers son sixième album Hndrxx.

Certains trouveront sans doute l’appellation présomptueuse, mais le rappeur d'Atlanta ne l'a pourtant pas volé. Déjà parce que son plus gros hit, Mask Off, celui dont l'air de flûte enivrant nous a tous charmé comme des serpents venait de sortir, mais aussi parce que comme son homologue des années 60, il a en grande partie donné naissance et influencé toute la nouvelle génération de mumble rappers qui a suivi. Young Thug, XXXTentacion, Rich Homie Quan, Lil Yachty, Smokepurpp, Gunna, Playboi Carti, Kodak Black, Juice WRLD... Tous ces grands noms du rap US nouvelle génération ont un peu de Future (et de codéine) dans leurs veines.

Alors célébrer les dix ans de son premier album c'est bien, mais ne serait-il pas temps de nous tourner vers l'avenir ? Quasiment deux ans après la sortie de son dernier projet High Off Life, Future a d'ores et déjà fait savoir qu'il serait de retour prochainement. Les dernières déclarations du rappeur parlent même d'un neuvième album à paraître le 29 avril prochain. Si le succès de Nayvadius Cash n'est aujourd'hui plus à démontrer, il va devoir de nouveau se montrer visionnaire s'il souhaite continuer d'incarner et d'imposer les tendances du rap contemporain.

Dans cette optique, imaginez une seconde que Future revienne telle une chimère, en mélangeant sa trap autotunée à de la drill bien noire et à une vibe complètement nouvelle à laquelle personne n'aurait encore pensé ? Pour l'heure, le premier extrait Worst Day propose une douce mélancolie à laquelle il nous a déjà habitués certes, mais avec lui, on n'est clairement pas à l'abri d'une nouvelle frappe extraterrestre.