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Non, EarthGang n'est pas le nouveau OutKast et tant mieux
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Earthgang - Bet Awards 2019 (Amy Sussman)
Earthgang - Bet Awards 2019 (Amy Sussman) ©Getty

Non, EarthGang n'est pas le nouveau OutKast et tant mieux

On les compare sans cesse à OutKast, le duo légendaire du rap d’Atlanta. Pourtant, EarthGang sont plus que des porteurs de torche de l’héritage laissé par la Dungeon Family. Retour sur l’histoire du tandem signé sur le label de J. Cole.

C’est le genre de débat futile qui agite Twitter pour disparaître immédiatement quelques jours plus tard. Le 10 septembre dernier, YesJulz, une célèbre influenceuse américaine et manageuse d’artistes, a souhaité déclarer son appréciation d’EarthGang. Le duo d’Atlanta venait de sortir leur premier album officiel sur le label Dreamville de J. Cole. La jeune femme a alors usé d’une comparaison aussi flatteuse que peu adroite. “EarthGang est le OutKast de cette génération, mais avec deux Andre 3000. C’est tout ce que je veux. Et me mentionnez pas”. Sauf que dans la jungle twiterresque, c’est précisément le contraire qui arrive dans ce genre de situations. La jeune femme a eu droit à des réponses cinglantes, sur deux points : le manque de respect envers Big Boi, l’autre membre d’OutKast qu’elle a clairement snobé, et surtout cet énième rapprochement d’EarthGang avec leurs illustres aînés. Ces comparaisons à Big Boi et Andre 3000, Olu (anciennement Johnny Venus) et WowGr8 (Doctur Dot) y sont habitués. Déjà en 2014, lors d’une interview, Johnny Venus avait répondu à cette comparaison : On apprécie vraiment d’être cité aux côtés d’OutKast, mais ils ont leur propre identité. Je trouve ça injuste pour des jeunes artistes comme nous d’être déjà classé quelque part sans qu’on ai eu notre chance d’imposer nous aussi notre nom”. Une réponse qu’ils répètent ad libitum depuis cinq ans. Sauf qu’entre temps, EarthGang s’est davantage affirmé.

Éclectisme et débrouillardise

Le parallèle avec OutKast n’est pourtant pas, il faut bien l’admettre, qu’une paresse de l’esprit. L’histoire de la création d’EarthGang ressemble ainsi à celle du duo d’East Point. Comme Big Boi et Andre 3000, Olu et WowGr8 ont grandi dans la banlieue sud-ouest d’Atlanta, la “zone 4”. Les membres de la Dungeon Family ont popularisé cette grande ère semie-urbaine par un surnom, S.W.A.T.S., pour “South West Atlanta Too Strong” (“sud ouest d’Atlanta, trop fort”). EarthGang viennent, eux, de Cascade Heights, un coin un peu plus au Nord que celui de la famille du donjon. Comme leurs aïeux, Olu O. Fann et Eian Undrai Parker se rencontrent alors qu’ils sont au lycée, pendant un voyage scolaire. Le sujet de leur discussion ? La musique. L’un et l’autre en sont boulimiques, à une époque où Internet est un champ à ciel ouvert où l’on peut télécharger illégalement des gigaoctets de MP3. Ils écoutent de tout : du jazz, de la soul, de la funk, du rock psychédélique. Et évidemment du rap. C’est alors le milieu des années 2000, période qui marque le début de la suprématie d’Atlanta avec des artistes comme Lil Jon, Young Jeezy, et évidemment T.I., dont les deux futurs EarthGang arborent fièrement le même dégradé. Pourtant les deux ados ne sont pas du tout de jeunes “dope boys” comme T.I. et certains de leurs amis. “Beaucoup de nos potes charbonnaient dans des trap houses, mais moi je savais déjà que c’était pas pour moi, raconta WowGr8 à RedBull en 2015. Faut déjà avoir des planques pour ça. Et puis de toute façon, je fume bien trop d’herbe pour pouvoir vendre quoi que ce soit”. Ils ont déjà l’impression d’êtres des vrais “outcasts”, des gars un peu en marges. Spontanément, les deux se mettent à rapper ensemble quelques temps après leur rencontre. Le nom de leur groupe trouve un écho à leur ouverture d’esprit : EarthGang, un “gang de la Terre” cherchant des connexions et du sens partout autour d’eux, bien au-delà de leur propre horizon.

Ne trouvant personne pour leur fournir des beats, les deux lascars en bricolent eux-mêmes sur une version crackée du logiciel Reason. WowGr8 a l’oreille musicale, lui qui joue dans la fanfare de son lycée, activité scolaire traditionnelle dans le Sud des États-Unis. Malgré des capacités, les deux ados montrent plus d’intérêt pour les cours d’ébénisterie que ceux de maths. Pourtant, les deux gardent un souvenir vif de leurs années de lycée. J’y ai plus appris à propos de moi-même qu’à n’importe quel autre moment de ma vie. Tous nos profs étaient noirs, beaucoup étaient proches de la Nation of Islam, certains étaient d’anciens Black Panthers…”, se rappelait en 2017 WowGr8 pour le podcast KindaNeat. Une expérience de l’histoire et de la condition afro-américaine qui va nourrir leur parcours ensuite. À la fin du lycée, ils parviennent à obtenir des places à l’université d’Hampton, en Virginie, sans même s’être concertés pour y aller ensemble, disent-ils. C’est là-bas, à presque 1000 kilomètres de chez eux, que va se nouer leur destin dans la musique.

Collectif et open mics

À la fac, Olu et Eian bullent, fument, rappent beaucoup, et sortent ainsi début 2010 leur première mixtape, The Better Party, enthousiaste mais qu’on sent faite avec des bouts de ficelle. Pour financer leur train de vie de troubadours, ils enchaînent les petits boulots. Surtout, ils rencontrent l’un de leur camarade de campus, Destin, qui excelle dans l’équipe du football universitaire. Lui aussi vient d’Atlanta, et rappe sous le nom de J.I.D.. Au printemps 2010, il sort une première mixtape qui leur fait forte impression. Avec deux autres jeunes artistes et étudiants originaires de Baltimore, le producteur Hollywood JB and le rappeur/producteur JordxnBryant, ils décident de créer un collectif : Spillage Village. Ensemble, ils peaufinent leur musique, permettant au duo EarthGang de sortir une deuxième mixtape plus aboutie, Mad Men, au printemps 2011. Ils vont passer une première épreuve du feu à l’été 2011, de retour dans leur ville d’origine. Après leurs journées de boulot en tant qu’animateurs dans des centres de loisirs, ils filent à la boîte de nuit The Club Crucial. Située sur la route vers Bankhead, quartier chaud d’Atlanta d’où sont sorties des stars du rap, de D4L à Dem Franchise Boyz, de Young Dro à T.I., Club Crucial organise régulièrement des open mics pour les jeunes artistes qui veulent faire valoir leur talent.-bas, ils croisent d’autres artistes en développement comme Young Thug et Trinidad James, et confrontent leur musique à la foule. À leur retour à la fac, ils enregistrent et sortent fin 2011 une nouvelle mixtape, Good News__.

À chacune de ces sorties qu’ils sortent en indépendants, les deux potes font progresser leur musique, étoffant leurs rythmiques boom-bap spatiales de textures nouvelles et leurs textes de leurs expériences de vie. Ces dernières sont somme toute limitées à l’époque, entre crânerie d’étudiants et visions hallucinées sous drogues. Il faut attendre l’année suivante pour que les deux compères fassent passer un cap à leur musique. Ils diffusent sur leur compte SoundCloud plusieurs morceaux qui montrent une direction plus affirmée. Sur The F Bomb, ils balaient les incompréhensions exprimées par certains auditeurs devant leur musique, alors que le rap d’Atlanta est dominé depuis le début des années 2010 par la deuxième vague trap, portée par le Brick Squad de Gucci Mane et Waka Flocka Flame. EarthGang enfonce le clou dans la forme cette fois avec UFOs, balade de neuf minutes dans lesquels ils dissertent sur l’amour et le sexe, accompagnés par une musique délicatement plus psychédélique que dans leurs précédents projets. Les deux morceaux sont des notes d’intention idéales pour leur premier album, Shallow Graves for Toys, qu’ils sortent en juillet 2013. Ils y sont un peu plus ésotériques et perchés, tout en gardant des attaches avec leur quartier d’origines sur un titre comme 16 Albinos in the S.W.A.T.S.. De plus en plus, ils se rapprochent d’un de leur modèle, le rappeur Witchdoctor, également membre de la Dungeon Family, et notamment de son album A.S.W.A.T. Healin’Ritual, sorti en 1997.

La longue route de l’indépendance

Ce premier album officiel leur sert de carte de visite. Leur nom commence à circuler jusqu’aux oreilles des personnes qui comptent dans l’industrie du rap. Notamment Coach K, manager de Gucci Mane, qui vient tout juste de monter son label Quality Control. Plus porté sur le son trap, il va pourtant filer un coup de main à Olu et WowGr8 en les présentant à Punch, co-président du label TDE, lors de leur premier concert à Los Angeles. Punch arrange alors une rencontre avec Ab-Soul, rappeur tout aussi perché du label californien. Le courant passe si bien entre les trois rappeurs qu’EarthGang embarque en 2014 sur la tournée d’Ab-Soul pour défendre son album These Days__. “Dès le premier concert, ça a changé notre approche de la musique, explique en 2017 WowGr8 à DJ Booth. Avant, notre musique était interne. On ne réalisait pas à quel point cela excluait l’aspect interactif de la musique”. Ils appliquent ces leçons aux trois projets collectifs qu’ils sortent entre 2014 et 2016 avec Spillage Village, qui s’est agrandi en accueillant la chanteuse Mereba et un rappeur en pleine transition vers le chant, 6lack, qui squatte alors sur le canapé de l’appartement d’EarthGang. Entre temps, le duo s’est aussi concentré sur sa propre musique. Début 2015, ils délivrent Torba, un EP de sept titres suivants les jours de la semaine, puis quelques mois plus tard Strays With Rabies, leur deuxième album. Ils y essaient de quitter doucement l’adulescence et les mondes imaginaires qu’ils ont créé depuis l’enfance pour embrasser pleinement leur statut d’artistes et les contradictions que cette vie sur les routes et en studio créent en eux. 

Et de plus en plus, dans leurs textes, se dégage une quête : celle de la liberté et de l’accomplissement de soi. Cela s’exprime aussi dans leur musique, de plus en plus foisonnante, leur flow, sautillants et encore plus chantonné, mais aussi leur travail de fond en toute indépendance, à tourner avec Ab-Soul, puis Mac Miller. Ce charbon en indé va porter ses fruits. Pendant la tournée avec Ab-Soul, J. Cole assiste à un concert du duo, à la suite duquel les artistes se rencontrent. Cole leur parle de son label, Dreamville, pour lequel il vient de signer un deal avec Interscope. Il veut développer des artistes, dont son pote de longue date Bas. Le tandem d’EarthGang décline d’abord poliment les appels du pied de J. Cole, eux qui ont depuis plusieurs années su développer leur carrière sans grosses structures. Mais à mesure des rencontres, notamment un passage à leur appartement de J. Cole lors d’une de ses dates à Atlanta en 2016, les liens entre Dreamville et Spillage Village se renforcent. EarthGang embarque avec Bas pour sa tournée européenne fin 2016. En 2017, le duo et leur comparse J.I.D. signent sur Dreamville. Leur transfert crée une dynamique intéressante pour le label, qui avait jusqu’ici un rappeur new-yorkais (Bas), un angelino (Cozz) et un nord-carolinien (Lute). Avec l’arrivée des trois ATLiens, la polarité du label revient doucement vers le Sud. Une situation idéale pour qu’EarthGang impose enfin leur son, sous les bonnes auspices d’un label qui, ces dernières années, a fourni un flopée de disques solo très souvent meilleurs que les derniers en date de sa tête d’affiche et président, J. Cole.

Atlanta parallèle

Lorsqu’ils signent chez Dreamville, Olu et WowGr8 sont prêts. Dès le lendemain de l’annonce officielle de leur recrutement ils lancent un EP, Rags. Il sera suivi de deux autres : Robots en octobre 2017, puis Royalty e_n février 2018. Sur cette trilogie, pensée comme “un album déconstruit”, ils explorent des nouvelles pistes, synthétiques et spatiales, brisent la monotonie de leurs rythmiques, comme sur _So Many Feelings. EarthGang expérimente sans donner l’impression de tâtonner ou de chercher l’accident heureux. À cet égard, à l’écoute de Mirrorland, ces trois EPs donnent l’impression d’avoir été des séances d’entraînement pour la grande démonstration qu’est ce premier album officiel chez Dreamville. L’instrumentation y est puissante et variée, les deux rappeurs accompagnés par moments de choeurs. D’un morceau à l’autre, sur des rythmiques changeantes, on passe en un clin d’oeil à tous les genres musicaux qui composent leur héritage, du jazz au boom-bap, du gospel à la trap. WowGr8, voix plus basse que son comparse, donne l’impression de se rapprocher d’un DaBaby dans sa cadence et les aspérités de sa voix, là où Olu, de sa voix plus haute, s’approche presque par moment dans son interprétation d’un Young Thug, invité comme chez lui sur Proud of You. Ils ont d’ailleurs repris de Thugga une forme d'impressionnisme dans leur manière d’écrire et de construire leurs morceaux. Sur cet album, ceux-ci sont moins basés sur leurs expériences personnelles que sur une observation globale, qui construit tout un univers théâtral dont Atlanta est le décor.

Pour cet album, les deux rappeurs d’EarthGang ont raconté à Pitchfork s’être inspirés par de The Wiz, film des années 1970 présentant une version casting afro-américain du Magicien d’Oz. Là encore, on serait tenté de penser à OutKast et son pays imaginaire de Stankonia, nom de son quatrième album. Mais à l’image du “Monde à l’Envers” de Stranger Things, le Mirrorland d’EarthGang donne l’impression d'être leur propre version d’une dimension parallèle, leur vision d’ATL. Une ville où, pour eux, la liberté d’être soi-même quand on est noir, quitte à briser les codes dominants, est essentielle. En ce sens, le “pays miroir” d’EarthGang offre une réalité alternative, sans être un opposé frontal, au paysage rap d’Atlanta de cette décennie. Les années 2010 sont celles de la victoire écrasante de la trap sous ses différentes nuances dans le spectre musical d’Atlanta, de la musique de club sous stéroïde du Flockaveli de Waka Flocka Flame aux aventures psychédéliques de Future en passant par les récentes évolutions mélancoliques et mélodieuses de Lil Baby et Gunna. Partout, cette musique a envahi les radio et les clubs, influencé le monde entier, de Chicago à nos contrées. Le “trappeur”, ses réflexions diverses sur le capitalisme légal ou non et son excentricité froide, est devenu une figure incontournable. Le problème, c’est que cette esthétique dominante a écrasé en termes d’image les autres qui foisonnent dans “La Mecque noire”. De la même manière que des labels comme Rawkus ont offert une alternative au son dominant de Bad Boy à l’âge de platine du rap new-yorkais, le collectif Spillage Village, comme d’autres, montre lui aussi un autre visage de la scène musicale atlante, en attestent les albums de J.I.D. et de 6lack. En ce sens, Mirrorland_est une démonstration par les deux membres d’EarthGang de cette variété qui existe dans l’ombre de l’hydre trap. “Downtown Atlanta, underground sound. Ay, baby, what's happenin'?”, lance Olu sur _Wings, le dernier titre de l’album, au son d’un lick de guitare électrique planant. La réponse à sa question tient dans les quatorze titres de Mirrorland__.