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Nas : comment l'album "The Lost Tapes" a sauvé sa carrière
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NAS en 2002
NAS en 2002 ©Getty

Nas : comment l'album "The Lost Tapes" a sauvé sa carrière

Alors que Nas a annoncé début juin la sortie imminente de "The Lost Tapes II", retour sur l’histoire de la première compilation "The Lost Tapes", album majeur dans la carrière du légendaire rappeur, sorti à un moment délicat de sa carrière.

Entre deux mains gantées, une cassette blanche comme du marbre, ébréchée, comme s’il elle avait été érodée par le temps, à l’image d’un monument antique. Dessus, une inscription dans un lettrage rappelant d’ailleurs des ruines romaines : “THE LOST TAPES II”. Et au-dessus, un logo tenant en trois lettres : “Nas”. C’est l’illustre rappeur new-yorkais, vêtu d’une blouse de scientifique, qui tient d’ailleurs cette supposée relique entre ses mains. La vidéo de quelques secondes, dans laquelle il présente son futur projet, a enthousiasmé sa fan base et une partie du monde du rap. Pourquoi ? Parce que The Lost Tapes II_fera suite à un premier album du même nom sorti en 2002 et qui a rendu ses lettres de noblesse à un Nas en pleine reconquête de sa place parmi les plus grands rappeurs de l’histoire. Pourtant simple compilation de titres jamais sortis officiellement, parfois vieux de cinq ans à l’époque de sa mise en bacs, _The Lost Tapes est devenu pour beaucoup un album culte, proposant une alternative, comme un univers parallèle, au parcours discographique chahuté de Nas à la fin des années 1990.

Un mythe émoussé

La genèse de The Lost Tapes débute vers 1998. Auréolé d’un statut de légende du rap grâce à son premier album sorti en 1994, Illmatic, et fort du succès commercial et critique de l’album qui a suivi, It Was Written, Nas fait déjà partie des grands rappeurs incontournables et incontestables. Il est alors considéré par ses pairs, la critique et le public comme l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur parolier du rap depuis Rakim. Une réputation obtenue grâce à ses albums oscillant entre observations, introspection, egotrip et storytelling, entourés des meilleurs producteurs du rap new-yorkais de l’époque, de DJ Premier à Large Professor en passant par les Trackmasters et Havoc. Passé de Nasty Nas, la petite frappe aux talents d’observateur du Queensbridge, au costume trois pièces de Nas Escobar, parrain de la drogue qui disserte sur la vie, la mort, le succès et l’infortune, le rappeur doit confirmer. D’autant qu’il a affronté un premier léger revers : la semie-réussite de l’album de The Firm, super groupe réunissant autour de lui AZ, fin rimeur découvert sur Illmatic, Foxy Brown, jeune femme pleine de promesse, et Cormega, pote et futur ennemi de Nas, ensuite remplacé par Nature, autre rappeur du QB. L’aventure collective a abouti en 1997 avec The Firm : The Album, produit par Dr. Dre et les Trackmasters, qui décrocha un “modeste” disque de platine, tout de même en dessous des attentes liées à ce block buster.

Nas commence en 1998 à travailler sur un double album, qui aurait dû s’appeler I Am… The Autobiography. Il enregistre alors de nombreux titres… qui sont piratés et finissent soit sur des mixtapes (à l’époque où c’étaient encore vraiment des cassettes mixées), soit sur le net en fichiers MP3, de plus en plus échangés illégalement sur des plateformes de peer-to-peer, dont Napster. Nas retourne alors en studio créer de nouveaux morceaux, et lui et son management décident de finalement sortir deux albums à quelques mois d’écart, comme l’a fait DMX en 1998. I Am… sort en avril, suivi de Nastradamus en novembre. Deux disques qui se vautrent trop souvent dans l’auto-célébration et le nombrilisme, à l’image de leurs pochettes présentant Nas tantôt en pharaon, le visage paré d’or, tantôt en prophète, mystérieux, sous une capuche. Au-delà de l’image, les deux albums montrent surtout une panne d’inspiration chez Nasir Jones.

Non pas que ces troisième et quatrième albums ne livrent pas des moments de grâce propres à Nas : les storytelling de Small World, Undying Love et Last Words, les egotrips chirurgicaux de Nas Is Like et Shoot ‘Em Up, sont autant de preuves d’un Nas toujours incisif. Mais le rappeur semble globalement caler dans son écriture. N.Y. State of Mind, Pt. II tente sans succès de dupliquer la magie du premier du nom, sur Illmatic. I Want To Talk To You enfonce des portes ouvertes, à la limite du complotisme. New World empile les poncifs sur les problèmes à l’échelle du globe. Il pêche aussi sur la direction artistique de ces albums, où il essaie de raccrocher les wagons avec un rap new-yorkais en pleine métamorphose musicale et l’arrivée de sonorités synthétiques. Sauf que Nas ne montre pas de goûts assez affirmés en la matière, et ses incursions vers un son plus froid tombent à côté. Alors que Jay-Z place ses pions album après album depuis 1996, que DMX est devenu le nouvel homme fort après trois premiers disques redoutables, et que toute une nouvelle génération de rimeurs inspirés par Nas émerge ou cartonne (Eminem, Mos Def, Ja Rule, Pharoahe Monch, Jadakiss…), Nas semble n’être plus que l’ombre de lui-même.

Adversité et plan marketing

En 2000, Nas pilote une compilation de rappeurs du Queens, QB’s Finest, portée par un single paillard, Oochie Wally. Il se dit alors qu’il travaille sur un nouvel album, appelé The Death of Escobar. Le magazine américain Vibe chronique même une démo, probablement envoyée par sa maison de disque, en février 2001. On retrouve sur la tracklist des morceaux inédits de Nas, absents de celle, quelques mois plus tard, de son véritable cinquième album officiel, Stillmatic. Le plan avait l’air simple : déconstruire l’image bancale construite par Nas depuis quelques disques, pour réaffirmer son essence, souligner qu’il est toujours le même rappeur que celui d'Illmatic. Mais The Death of Escobar ne sort pas, et un événement va changer le plan pour Stillmatic. 

Après des années à s’envoyer des piques subliminales, Jay-Z provoque en septembre 2001 son rival sur le morceau Takeover, sorti sur son album The Blueprint. Dans le troisième couplet, Jay-Z s’en prend frontalement à Nas, en remettant en cause sa pertinence artistique depuis son premier album tant loué - “tu sors un bon album tous les dix ans”, lui dit-il en substance. Mais aussi en s’attaquant à sa vie privée et en sous-entendant qu’il a couché avec la mère de son enfant - la fameuse conclusion “tu-sais-qui a fait tu-sais-quoi avec tu-sais-qui, mais gardons ça entre nous”. Pour laver cet affront, Nas répond à Jay-Z avec Ether, diss particulièrement virulent. Et surtout en sortant Stillmatic, son cinquième album.

Stillmatic est alors plus inspiré que ses albums précédents, et montre un Nas dos au mur, qui n’a plus d’autre choix que de rappeler qui il est. Il le fait en levant le menton (Ether, Got Urself A…, Destroy & Rebuild dans lequel il règle ses comptes avec les autres rappeurs du Queens) et en retrouvant des angles d’attaque originaux : l’histoire à l’envers de Rewind, la posture militante de One Mic. Mais l’album est encore miné des choix musicaux douteux : un Braveheart Party montrant le pire de Swizz Beatz (Mary J. Blige, en featuring, demandera qu'il soit retiré pour "raisons personnelles" sur les nouveaux pressages du disque, début 2002), un Rule reprenant la pop FM de Tears For Fears, et des choix instrumentaux en dent-de-scie et inégaux. Preuve d’une direction hasardeuse : trois très bons morceaux, Everybody’s Crazy, No Idea’s Original et Black Zombie, sont relégués en bonus tracks de l’édition japonaise de l’album. Salute Me, banger ultra efficace produit par Swizz Beatz et lancé quelques mois avant, ne se retrouve même pas sur l’album. Mais Nas réussit globalement son pari, en tenant tête à Jay-Z, en décrochant un disque de platine en un mois, et surtout en rappelant sa place dans le rap new-yorkais et américain.

Pour pérenniser ce retour en grâce, le label de Nas, Columbia, propose alors de sortir deux projets annexes dans sa discographie : un EP de remix, durant l’été 2002, et surtout la fameuse compilation The Lost Tapes, en septembre de la même année. Un album qui réunit douze morceaux, dont un caché, et qui raconte autant l’histoire de Nas que toutes ses pérégrinations dans l’industrie du disque depuis 1997. Car les plus vieux morceaux, U Gotta Love It et Blaze A 50, sont déjà vieux de cinq ans au moment de la sortie de la compilation. Fetus, Poppa Was a Player et Drunk By Myself ont tourné sur l’un des fameux bootlegs de I Am… The Autobiography, fin 1998. Les bonus tracks de l’édition japonaise de Stillmatic se retrouvent également sur la compilation, de même que des titres enregistrés pendant les sessions de ce cinquième album, dont My Way, produit par The Alchemist. Pourtant, réunis ensemble, ils forment un album plus solide que I Am…, Nastradamus, et peut-être même Stillmatic.

Nas millésimé

On retrouve sur les morceaux de The Lost Tapes tout ce qui fait les qualités de rappeur de Nas. Notamment son don pour croquer les détails de la vie urbaine ; comme, pour évoquer le taux de criminalité de son quartier, un détour avec une périphrase : “Homicidal feds on the blocks where I played b-ball”. La figure de Nas Escobar, grand bandit fantasmé, semble s’estomper sur des titres comme My Way et U Gotta Love It. Sans pour autant renier les nouveaux étages qu’il a atteint grâce à l'ascenseur social, sur Nothing Lasts Forever, il disserte sur l’évanescence des richesses matérielles, entre détachement et épicurisme. 

Malgré le texte sur l’alcoolisme de Drunk By Myself, Nas semble avoir, ici, décuvé de son ivresse des sommets, et regarde son ancien quartier avec un regard neuf, mais un peu désabusé. Dans Doo Rags, il exprime un certain fatalisme devant le cycle de la vie qui l’entoure, tout en continuant à vivre la sienne de star de la musique. Dans Nothing Lasts Forever, l’image mentale qu’il garde de son quartier reste vive malgré les changements, les petits commerces devenus des centres commerciaux. On retrouve ainsi sur cet album le Nas nostalgique depuis son premier album, évoquant les flashbacks de son passé, et notamment son pote Ill Will, dont le fantôme traverse le titre My Way. Sur Poppa Was a Playa, il se remémore le train de vie de son père musicien, rentrant tard à la maison mais toujours présent, jusqu’à lui apprendre à se battre. En quelques morceaux, Nas livre un portrait de lui-même plus sincère que sur ses précédents disques, confirmant l’intention autobiographique de la première mouture de I Am… avant le piratage.

The Lost Tapes est aussi un bien meilleur disque que ses prédécesseurs grâce à une direction, paradoxalement pour une compilation, mieux affirmée que sur ses derniers albums officiels. Il n’y a ici aucune recherche de singles ou de tubes radio. Tous les morceaux épousent des angles précis, portés par la plume de Nas. Sur la piste cachée, Fetus, Nas écrit à la première personne dans la peau d’un fœtus depuis le ventre de sa mère, regardant le monde à travers son nombril. Blaze A 50 est un de ses meilleurs storytellings, imaginant une fin alternative à un coup monté avec une femme de sportif un peu trop vénale.

Dans Black Zombie, il invite ses pairs à faire sauter leurs barrières mentales face aux discriminations que subissent les Afro-Américains, tout en admettant lui-même être toujours un esclave de sa maison de disques. Et même si No Idea’s Original n’est qu’un long couplet, faisant penser à un freestyle, et que l’absence de refrain sur Purple fait penser qu’il est resté à l’état d’ébauche, ces morceaux sont assez bien réalisés pour ne pas sonner comme de banales chutes de studio. Les instrumentaux y sont pour beaucoup, fins, jamais tape-à-l’œil, mais parfaits pour Nas, entre boucles soul (Poppa Was A Playa, l’une des premières productions, non créditées, de Kanye West), composition synthétique équilibrée (Rockwilder sur Everybody’s Crazy), et instrumentation élégante sur Doo Rags. Il n’y a, en réalité, aucun morceau à jeter sur The Lost Tapes, ou qui ne donne envie d’appuyer sur la touche skip. À tel point qu’à sa sortie, Jon Caramanica, éminent critique du rap américain, qualifie l’album de “vrai Stillmatic”.

Album culte et attentes

Le même mois de septembre 2002 pendant lequel sort The Lost Tapes, Nas présente Made You Look, premier single de son futur sixième album God’s Son. Le morceau va recalibrer Nas en gardien du temple new-yorkais, venu rappeler à ses contemporains l’essence du rap sur une vieille boucle ralenti d’un breakbeat fondateur dans l’histoire du hip-hop. 

Avec très peu de promotion, The Lost Tapes se hisse à la dixième place du classement d’albums lors de sa première semaine, peut-être porté par la dynamique du nouveau single de Nas. Mais on peut aussi penser que d’une certaine manière, cette compilation a préparé la promotion de God’s Son en ravivant l’espoir des fans de Nas et en rappelant aux plus sceptiques le talent indéfectible du rappeur. À tel point qu’un volume deux est annoncé dès 2003. L’hypothétique suite devient un serpent de mer, un temps évoqué chez Def Jam, label sur lequel est signé Nas depuis 2006. 

En 2014, Nas co-fonde Mass Appeal Records, label dérivé du magazine du même nom, et qui va se spécialiser dans le développement d’albums au succès commercial limité  mais à l’accueil critique enthousiaste : Run The Jewels 2 de Run The Jewels, My First Chemistry Set de Boldy James et Alchemist, Fever de Black Milk, et surtout les projets de Dave East, nouveau crack de la scène new-yorkaise. Nas annonce alors la potentielle sortie d’un autre volume de The Lost Tapes.

C’est finalement cinq ans plus tard que ce souhait attendu de ses fans va enfin, peut-être, prendre forme. D’autant que Nas est dans un contexte assez similaire. Son dernier album, Nasir, produit par Kanye West pendant les fameuses Wyoming Sessions qui ont également engendré le Ye de Kanye et le Daytona de Pusha T, a globalement déçu. Nas annonce également depuis plusieurs années des albums collaboratifs qui n’ont jamais vu le jour. En 2005, lui et DJ Premier faisaient la une du magazine Scratch pour annoncer la sortie d’un album commun, véritable fantasme de ses fans les plus dévoués. On sait que Nas a aussi enregistré de titres avec les excellents producteurs Just Blaze (dont The Scientist) et DJ Khalil lors de la création de son album Untitled, entre 2007 et 2008. 

Depuis la sortie de son dixième album Life Is Good en 2012, Nas a également raconté travailler sur des albums communs avec Mobb Deep et Common. La sortie du morceau Nas Album Done sur le Major Key de DJ Khaled en 2016 a également laissé penser à l’arrivée d’un nouveau disque du rappeur. Des annonces si disparates qu’elles empêchent toute réelle spéculation sur la future teneur de ce The Lost Tapes II, mais qui laissent certain d’une chose : oui, Nas a encore de la matière pour une autre de ces compilations. Reste à voir si elle sera à la hauteur de The Lost Tapes, pièce maîtresse de sa carrière...