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Metro Boomin et 21 Savage : la bromance de l'année ?
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21 Savage et Metro Boomin à la Fashion Week à New York en 2018 - (photo : Roy Rochlin)
21 Savage et Metro Boomin à la Fashion Week à New York en 2018 - (photo : Roy Rochlin) ©AFP

Metro Boomin et 21 Savage : la bromance de l'année ?

Ils avaient déjà frappé un grand coup en 2016, ils ont récidivé en se plaçant numéro 1 du billboard en 2020. Retour sur une fusion réussie.

"Instead of simply adding one’s common attributes to another’s, they somehow tend to multiply all attributes of both" (au lieu de simplement ajouter les capacités de l’un aux capacités de l’autre, ils arrivent en quelque sorte à multiplier leurs forces à tous les deux), nous informe la voix légendaire de Morgan Freeman dès l’intro.

Lors du combat contre Bu, Sangoku et Vegeta n'ont d'autre choix que d'allier leurs forces en fusionnant. Le résultat est un nouveau guerrier, avec une force de frappe plus puissante que lorsque les deux se battent côte à côte.

L'association entre le producteur Metro Boomin et le rappeur 21 Savage fonctionne selon le même procédé. Pas dans le sens où ils ont été forcés de porter des boucles d'oreille magiques mais simplement parce que chacun trouve chez l'autre une complémentarité particulièrement bienvenue. Ça mérite que l’on s’y intéresse de plus près.

L'alchimie

D’un point de vue musical, la rencontre entre le rappeur et le beatmaker a lieu officiellement en 2015 sur Drip. Le courant passe bien à tous les niveaux ; on ne va pas tout récapituler (trop de feats et de singles au total) mais dans les rendez-vous marquants, outre évidemment l’album commun Savage Mode, le compositeur finit par produire plus de la moitié de l’album Issa, puis les deux se retrouvent en compagnie d’Offset pour un autre projet commun, Without Warning, le MC rappe sur 3 sons de l’album de Metro Not All Heroes Wear Capes, avant que le producteur réponde présent lui aussi par deux fois sur l’album suivant de 21, I Am > I Was.

Metro a une capacité assez folle à s’adapter à des profils atypiques et 21 en est le meilleur exemple. Exit les prods ultra-calibrées pour plaire au plus grand nombre, en sa compagnie, le beatmaker se laisse entraîner dans son monde et crée peu à peu des atmosphères troubles ponctuées de cloches funèbres façon revival gothique. Quant au rappeur, il s’en donne à cœur joie et déploie de plus en plus de talents de mélodistes sans rien perdre de ses punchlines hardcores.

Bon par contre, contempler cette alchimie et le résultat qui en découle nous fait encore plus regretter l’arlésienne Metro Thuggin, mais ça c’est une autre histoire.

Une vraie direction artistique

Savage Mode 2 n’est ni une playlist, ni une compilation de sons que les deux auraient enregistré lors de sessions communes sans réflexion pour ensuite en sélectionner une sorte de best-of à balancer en croisant les doigts pour le top stream. Qu’on l’appelle mixtape ou album, la chose a été conçue pour être un ensemble cohérent, et ça ne tient pas seulement à la narration de Freeman (pas celui-là, l’autre).

Cela vient d’un aspect finalement assez rare chez les têtes d’affiche actuelles du rap US : les deux loustics ont carrément su prendre leur temps, sans se précipiter. Il aurait été très tentant d’enchaîner au rythme d’un Savage Mode par an depuis la sortie du premier, et les chiffres de vente auraient probablement suivi. Sauf que le soin apporté à l’œuvre en aurait pâti. Pour mémoire, le second couplet de My Dawg date minimum de novembre 2019 si l’on se fie à ce qui avait été teasé sur instagram.

On sent qu’ils n’avaient pas envie d’accoucher d’un doublon du premier malgré le succès de la formule de 2016. Pour accompagner l’évolution de Shéyaa au micro, les instrus de Leland se devaient d'évoluer ; il aurait été assez stupide d'imposer un beat d'une noirceur minimaliste pour un texte comme celui de Said N Done.

La mixture est sans doute moins évidente, surtout pour une suite directe. Ils ont fait le choix plutôt malin de ne pas miser sur un simple prolongement de leur première expérience, mais d'une évolution qui ne s'interdit pas la case du renouvellement. En témoigne l'utilisation des feats (à l'exception de Young Nudy, cousin de Savage déjà proche de son univers) de célébrités. Par exemple Drake fait un pas vers eux autant qu'ils font un pas vers lui : la mélodie se fait plus douce mais Metro et 21 ne se forcent pas à adopter la formule du fameux tube-featuring-Drake.

Succès 

Après la réussite du premier volume, Savage Mode 2 était un rendez-vous très attendu par les fans. C’est sans surprise que l’album s’est hissé au sommet des charts US dès sa première semaine d’exploitation, numéro 1 du Billboard sans effort. 

L’accueil public et critique a lui aussi été carrément positif. Mais plus encore, ce qui ne trompe pas, c’est la façon assez basique d’annoncer le projet : un tranquille "Savage Mode 2 arrive" en fin de concert en juillet 2019 pour annoncer leur retour, un simple tweet pour annoncer la cover, et le tracklist révélé à peine quelques heures avant la sortie. Les mecs n’ont clairement plus rien à prouver et ne courent pas après leur public. C’est là qu’on voit qu’il n’y a pas tromperie sur la marchandise ; les featurings avec des rappeurs stars comme Drake ou Young Thug n’ont même pas été utilisés comme appât, là où d’autres auraient au moins balancé un des deux extraits avant la sortie, sans doute illustré par un clip comme le veut la tradition. 21 et Metro n’en sont plus là.

La revanche d’un rappeur

Tout va mieux aujourd’hui mais 21 Savage a connu quelques mauvaises surprises ces dernières années. La pire étant une arrestation qui s’est soldée par une révélation inattendue : notre ami n’est pas réellement « born and raised in Atlanta » puisque c’est un ressortissant britannique. Cela a eu deux conséquences. D’abord les services d’immigration américains ont carrément voulu l’expulser du pays et même si ça s’est soldé par un échec, le rappeur a transité par l’équivalent d’une prison pour clandestins avant d’être tiré d’affaire, grâce, entre autres, au soutien de Jay-Z. L’autre effet peut sembler plus léger mais ça l’a pas mal agacé : beaucoup se sont foutus de sa gueule, remettant en cause sa légitimité à représenter les ghettos du sud des US, multipliant les memes : 21 Savage chez les Peaky Blinders, en garde royal de la reine, en train de faire un drive-by avec un fusil à mousqueton, bref toute la panoplie du mangeur de pudding. Alors que plusieurs rappeurs et simples habitants d’Atlanta avaient, eux, déclaré que c’était « un enfant d’ATL », vu qu’il représentait leur coin depuis ses débuts dans la musique et menait une action positive dans les quartiers ; le principal, à leurs yeux.

Sauf que le MC, de son point de vue, ne mentait pas : il a réellement grandi à ATL depuis son enfance, a vraiment connu les histoires de deal et de meurtres de proches, etc. Forcément, il en place quelques unes pour ses détracteurs, tout en ayant, sur la forme, de l’autodérision : dans le clip de My Dawg, lorsqu’il évoque ces critiques, des figurants en costumes de soldats anglais sont derrière lui, et tirent en direction de la caméra. 

En parallèle, il y a la réaction de l’artiste face à son succès et les tentations du tout-mainstream. Vu son style extrêmement sombre, la question se posait. Le parti pris symbolique d’amener son grammy et de faire tourner le trophée au sein des quartiers pauvres d’Atlanta remet les points sur les i : c’est sa ville, sa ville l’aime (« superhero in my hood, I don't need a cape ») et il ne compte a priori pas changer son fusil d’épaule en termes de lyrics et d’ambiance. Même lorsqu’il semble assagi, on reste sur des couplets très violents ou tourmentés. Plus blasé que menaçant, certes, mais toujours aussi inquiétant, y compris quand il parle d’amour. On est sur un profil qui illustre à merveille la phrase de Nessbeal : il « parle d’amour, tout ça pour dire qu’il y en a pas ».

La liberté d’un beatmaker

Metro a déjà travaillé avec Drake, Future, Travis Scott, Kanye West, Lil Wayne, The Weeknd, Migos, Post Malone, French Montana, Lil Uzi Vert, Big Sean, Rae Sremmurd, Nicki minaj et on en passe. Vu le statut de certaines têtes d’affiche, il ne peut évidemment pas faire exactement ce qu’il veut à chaque fois, son travail est dirigé voire retouché, c’est le jeu. Sur les Savage Mode, c’est différent. Il ne se contente pas de simplement fournir des instrus à un rappeur, c’est vraiment un travail à deux. Ca lui permet d’explorer d’autres sonorités, moins évidentes que ce qu’on lui demande sur des singles à la chaîne ; on sent que le bonhomme aime ce changement. Et puis bosser sans rechigner avec un immigré britannique, c’est faire preuve d’une certaine grandeur d’âme.

A noter qu’en bon producteur, il cherche à sublimer les performances de son rappeur fétiche, et pour ça, il sait aussi s’effacer et faire appel à d’autres pointures pour l’épauler sur des registres où il estime en avoir besoin. On retrouve des coprods avec Southside, C-Note, Zaytoven, et d’autres moins connus du grand public comme Prince 85 ou encore Peter Lee Johnson (habitué des collabs avec Metro pour le coup).

Le respect des anciens

Le duo est résolument moderne, mais ils ont appris leurs leçons sur le bout des doigts. Dans le registre « on connaît nos classiques », ils se posent là. Niveau samples, certains choix ne sont pas innocents. On passe de Diana Ross à un clin d’œil au style des prods old school west coast sur Steppin on niggas dont l’instru vient en partie du classique Everlasting Bass de Rodney O & Joe Cooley, un binôme de Compton du début des années 90.

En terme de rap, la voix de 50 Cent et son "Many Men" accompagne le titre qui, sans être une reprise, s’offre un lien de parenté assumé avec le classique de Curtis Jackson. Quant à la façon de poser de 21 Savage, il affiche sans complexe des références à ses influences made in ATL, on peut penser à du Gucci Mane première époque par moment (Snitches & Rat en tête). Le t-shirt 36 mafia dans le clip de Runnin n’est pas là par hasard non plus.

Même les interludes récitées par Morgan Freeman sont écrites par Big Rube, ancien membre de la Dungeon Family (crew légendaire d’Atlanta). C’est un peu l’équivalent de Furax Barbarossa qui a été appelé par Sch pour écrire les interludes lues par un acteur sur JVLIVS.

Enfin, comment ne pas évoquer la cover, hommage direct à la période 90’s des visuels signés Pen&Pixel qui a fait les belles heures d’une multitude d’artistes West et South ? Pour ceux qui ne seraient pas habitués : oui, le côté cheap et kitsch est volontaire, et non ce n’était pas de meilleur goût à l’époque. Mais pour une partie du public c’est une madeleine de Proust qui vaut son pesant d’or ; voir ça en 2020 pour deux artistes de moins de 30 ans, larmichette.

L'ombre de l'horrorcore

Il serait réducteur de catégoriser cet album dans le registre horrorcore pur et dur (si vous ne savez pas vraiment ce que c’est, suivez le guide) dans la mesure où le rap de 21 dépasse un peu du cadre. Cependant, en terme d’influence et d’esthétique, c’est bel et bien là. L’autoproclamé Slaughter King (« le roi de la boucherie ») a toujours joué sur ce registre, et Metro n’a aucun mal à en adopter certains codes pour produire des ambiances glaciales.

Évidemment, le côté ciné de l’œuvre va dans le même sens. Toutes les intros, outros et interludes signées Morgan Freeman sont aussi un moyen de s’offrir une narration qui achève de fermer l’album sur lui-même malgré quelques ouvertures. L’autre point commun avec l’horrorcore est plus subtil : c’est le second degré. Un film d’horreur sait qu’il comportera toujours certaines scènes trop sanglantes pour ne pas être drôles lorsqu’elles seront vues par une partie du public. De la même façon, Metro et 21 savent que placer une voix aussi classe et connue du monde entier sur des morceaux qui parlent de tuer des balances, de baiser des filles faciles et de rafaler des ennemis aura un effet de détente.

Vient ensuite le visuel, depuis le trailer de l’album façon Contes de la crypte jusqu’à des détails comme la fontaine de sang dans My Dawg. Même sur le dernier morceau pourtant le plus « positif », 21 Savage ne peut s’empêcher de rappeler « I'm the boogeyman, pussies can't spook me  » (c’est moi le croquemitaine, les salopes peuvent pas me faire peur). C’est peut-être un détail pour vous mais pour lui ça veut dire beaucoup.

En parlant d’horreur, outre Vegeto, il existe une autre fusion moins connue de la pop culture japonaise, celle de Sadako et Kayako. La première est la méchante des films d’épouvante Ring, qui ne parle pas et fige ses victimes de terreur quand elle ne les pousse pas au suicide ; la seconde, plus démonstrative, est l’antagoniste de la saga d’horreur plus mainstream The Grudge, qui rampe en émettant des bruits folklos avant de tuer tous ceux qui entrent dans sa maison. Dans 21 vs Metro, enfin dans Sadako vs Kayako, des crétins tentent de les faire s’affronter, sauf que manque de pot, les deux entités fusionnent et deviennent une abomination qu’on imagine invincible (parce que le film s’arrête pile sur la fusion, c’est très frustrant m’enfin c’est pas le sujet). C’est tout ce qu’on souhaite à l’association 21 et Metro. En attendant Savage Mode 3.