MENU
Accueil
"The Marshall Mathers LP" d'Eminem : quel héritage laisse-t-il 20 ans après sa sortie ?
Écouter le direct
"The Marshall Mathers LP" d'Eminem
"The Marshall Mathers LP" d'Eminem

"The Marshall Mathers LP" d'Eminem : quel héritage laisse-t-il 20 ans après sa sortie ?

Sorti il y a 20 ans, "The Marshall Mathers LP", troisième album d’Eminem, a été celui de la consécration pour le rappeur de Detroit. Un album qui a laissé une marque importante aussi bien dans sa carrière que dans le rap.

Que dire qui n’a pas déjà été raconté et écrit sur Eminem ? Plus de vingt ans de carrière, dix albums solo et une quinzaine d’albums en tout au compteur, l’un des artistes au plus grand succès commercial à l’échelle mondiale tous genres confondus, rappeur durablement influent qui a permis de briser la barrière de la couleur de peau dans le rap, un film inspiré de son parcours pour lequel il a gagné l’Oscar de la meilleure chanson originale, pour Lose Yourself. Mais aussi une deuxième partie de carrière plus discutée depuis quelques années sur la qualité de sa musique.

Le succès d’Eminem a immédiatement commencé avec The Slim Shady LP en 1999, premier album en major et deuxième de sa discographie, porté par des singles redoutables (My Name Is, Guilty Conscience, Role Model) et par l’effet de surprise d’un rappeur blanc porté par Dr. Dre, chantre du gangsta rap dans les années 90. Mais c’est avec The Marshall Mathers LP, sorti il y a vingt ans le 23 mai 2000, qu’Eminem s’est installé comme un artiste majeur. 

Plus poussé, plus maîtrisé, The Marshall Mathers LP est la version maximale du Eminem mêlant humour noir grinçant et irrévérence envers la bienséance et les institutions de son pays - une attitude qui deviendra plus politique à partir de The Eminem Show en 2002. Si The Slim Shady LP a été sa présentation à la face du monde et The Eminem Show sans doute son album le plus abouti, c’est sans aucun doute The Marshall Mathers LP qui reste jusqu’à aujourd’hui son album le plus emblématique (le fait qu’il ait sorti en 2013 un Marshall Mathers LP 2 n’est évidemment pas anodin) et celui a l’influence durable. Au-delà du fait qu’on parle encore aujourd’hui d’un stan pour parler d’un fan aveugle depuis le single iconique de cet album, l’héritage du Marshall Mathers LP peut être décliné en quatre volets.

Rappeur underground au succès mainstream

L'ascension d’Eminem à la fin des années 1990 correspond à un phénomène global dans le rap US : celui de l’émergence de rappeurs qui emmènent encore plus loin les techniques de rimes, de plus en plus complexes et denses, mais aussi textuelles. À l’ouest (Hieroglyphics) comme à l’est (le label Rawkus), ils sont nombreux à avoir fait partie d’une catégorie de rappeurs à tort ou à raison qualifiée de backpackers, les porteurs de sac à dos, du fait de l’accessoire porté par une partie de leur public hétéroclite brassant des intellos du rap, des skaters ou des zonards peu clients d’une partie du rap “jiggy” ou gangsta de l’époque. 

Un public qui fréquente les open mics et les battles comme ceux dans lesquels Eminem a aiguisé son style à Detroit ou s’est fait repérer à L.A. lors du Rap Olympics en 1997 par des employés d’Interscope, label sur lequel il signe sous la houlette du Aftermath de Dr. Dre. Eminem a d’ailleurs posé avec des rappeurs étiquetés backpack rap à la fin des années 1990 (Outsidaz, The High & Mighty, Shabaam Sahdeeq) et est apparu sur des compilations comme Soundbombing II du label Rawkus ou This or That de Sway, King Tech et DJ Revolution. Son rapprochement puis son affrontement avec Cage, figure de la scène indé new-yorkaise, est révélatrice aussi de cette proximité de style entre Eminem et tout un pan du rap US de l’époque.

Pourtant, aucun autre qu’Eminem n’atteindra le succès qu’il a réussi à avoir avec The Slim Shady LP en 1999 - bien aidé alors, certes, par sa couleur de peau, les bonnes grâces de Dr. Dre, toute la machine Interscope et un fort soutien d’un media incontournable alors dans la pop culture, la chaîne MTV, qui diffuse en boucle ses clips provocateurs. Mais ce serait faire insulte à son talent de rappeur de ne résumer sa soudaine réussite qu’à une machine industrielle bien huilée, lui qui a trimé de nombreuses années à Detroit pour faire exister sa musique. Son premier album, Infinite, sort en 1996 en indépendant et est alors critiqué pour la trop grande ressemblance du rappeur avec les styles de Nas, AZ et Masta Ace. Des défauts qu’il a gommé sur The Slim Shady LP en digérant mieux ses influences. La force de l’album suivant, c’est qu’Eminem ne change pas sa direction d’obsédé textuel malgré son succès commercial l’année précédente. Il va même encore plus loin.

D’abord dans la forme, affinant encore plus son écriture faite d’assonances (“Six sick dreams of picnic scenes / Two kids, sixteen, with M-16's and ten clips each / And them shits reach through six kids each / And Slim gets blamed in Bill Clint's speech to fix these streets ?”) et rimes internes, particulièrement sur The Way I Am, où son flow épouse la cadence du piano. Mais aussi dans le fond, en déclinant encore des morceaux thématiques plus poussés : la fiction épistolaire de Stan, la semi-introspection revancharde de Marshall Mathers, le storytelling tragique de Kim, l’outrance jusqu’à l’absurde de Kill You et Criminal. Entre l’humour potache d’un Redman et la violence volontairement provocatrice des Geto Boys, Eminem démontre plus que jamais sur cet album son côté geek du rap, cherchant constamment la rime qui tue et le bon mot, même s’il est de mauvais goût. Autrement dit, dans le jargon du rap, un “lyriciste”, au point d’avoir sans doute avec son immense succès un peu trop implanté l’idée qu’un bon rappeur ne pouvait être que mouler dans ce modèle-- et à l’écoute de ses derniers albums, d’en être devenu souvent lui-même une mauvaise caricature.

Le son Aftermath… et Shady

Marshall Mathers est sorti six mois après 2001 de Dre, un album qui a profondément changé le son du rap américain et mondial en faisant évoluer le G-funk californien des années 1990 vers un gangsta rap incorporant des éléments divers (rugosité du rap new-yorkais, instrumentation plus riche et parfois symphonique). Sur The Slim Shady LP, les trois productions de Dre ont été essentielles (My Name Is, Guilty Conscience, Role Model), mais pas encore aussi affirmées que sur 2001 et, précisément, que sur The Marshall Mathers LP. Car ce troisième album d’Eminem est un disque plus équilibré entre les apports musicaux du binôme Dr. Dre / Mel-Man et ceux du quatuor Bass Brothers / Eminem / DJ Head, chaque équipe se partageant six productions. Dr. Dre et son équipe prolongent la synthèse des sons californiens et new-yorkais entendus sur 2001. Remember Me rappelle le style minimaliste et lourd en basse des Beatminerz, Who Knew le funk saccadé d’Erick Sermon. Le guitariste Sean Cruse reprend la sonorité de la guitare entendue sur le Bang Bang de 2001 pour rejouer ici la mélodie du compositeur français Jacques Loussier sur Kill You, quand Bitch Please II développe une version alternative du thème musical du titre original, sorti sur No Limit Top Dogg de Snoop Dogg un an plus tôt. Avec ses acolytes des Bass Brothers et DJ Head, Eminem va lui développer les aspects plus rugueux ou rock entendus sur The Slim Shady LP. Marshall Mathers sonne comme un prolongement de Still Don’t Give a Fuck, Kim offre une ambiance beaucoup plus virulente à l’histoire de meurtre domestique de ‘97 Bonnie & Clyde avec une batterie empruntée à Led Zeppelin et une mélodie angoissante.

D’une certaine manière, l’hybridation de ces deux influences va donner à Eminem son style de production, à la fois dans les progressions d’accord cinématographiques à la Dr. Dre et dans les influences plus rock des compositions des Bass Brothers. The Way I Am en est le plus illustre exemple, avec sa mélodie de piano entêtante accompagnée d’une guitare électrique et de cloches au refrain et son beat poisseux. Quelques mois plus tard, une production comme celle de Don’t Approach Me pour Xzibit, lui aussi transfuge de Detroit vers L.A., va de nouveau donner une bonne indication de l’évolution musicale d’Eminem. 

Il y a sur The Marshall Mathers LP la fondation d’un son “Shady” qu’il va développer sur les albums suivantes (le Devil’s Night de D12, The Eminem Show, la B.O. de 8 Mile) mais aussi ses nombreux placements extérieurs (Jay-Z, Obie Trice, Nas, 50 Cent, 2Pac…), qui va avoir un retentissement jusqu’en France dans les années 2000. Enfin, la reprise d’une chanson de Dido pour Stan par le vétéran et électron libre The 45 King (auteur, deux ans avant, de l’imparable Hard Knock Life de Jay-Z) va ouvrir un peu plus la voie à des samples évidents de rock et pop sur les albums suivants d’Eminem (Sing For The Moment, Toy Soldier).

Le grand rappeur blanc

En 1999, à la suite du succès de son Slim Shady LP, Eminem est une curiosité pour les médias américains : un rappeur blanc. Avant lui, dans l’esprit du grand public, l’incarnation du rappeur “caucasien” était sans aucun doute Vanilla Ice, un type qui a eu un tube plutôt léger et accessible en rappant sur un sample de Queen et David Bowie. Après une décennie pendant laquelle le rap - en grossissant le trait - a généralement durci le ton en réponse aux difficultés rencontrées par la communauté afro-américaine, l’arrivée d’un rappeur blanc à l’humour corrosif et contant les maux de l’Amérique blanche et pauvre, produit par un des plus grands producteurs de cette musique et héraut du gangsta rap, était une surprise. “Il a grandi dans un quartier noir de Detroit ? Lequel ?”, demandera avec un mélange de (beaucoup de) cynisme et (d’un peu) d’incrédulité Robin Quivers, co-animatrice de l’émission radio du sulfureux Howard Stern, au moment d’accueillir Eminem au milieu de l’année 1999 dans leur studio. L’animateur fera aussi remarquer au rappeur de façon lourde, une dizaine de fois, qu’il “parle comme un noir”. 

Cette question de la couleur de peau d’Eminem était déjà présente dans The Slim Shady LP. Elle l’est encore plus sur The Marshall Mathers LP en conséquence de la notoriété qu’il a acquis et du poids important du symbole du “nouveau rappeur blanc” qui lui a été collé. “Je ne fais pas de la musique noire, je ne fais pas de la musique blanche : je fais de la musique de bagarre pour les gosses au lycée”, évacue-t-il sur Who knew, avec une pointe d’humour, avant de rajouter sur The Way I Am, de manière beaucoup plus enragée : “Je n’ai plus la patience de parler avec ces caucasiens arrogants qui pensent que je me prends pour un noir parce j’ai un accent”. Surtout, Eminem retourne cette question de race en une question de classe, à la lumière des fusillades qui avaient alors touché certains lycées américains. “Où étaient les parents ? Regarde où ça s’est passé : l’Amérique moyenne. Et d’un seul coup c’est une tragédie et triste parce que ça arrive dans une ville huppée”, ironise-t-il, amer, dans The Way I Am. Un propos qu’il va approfondir sur l’album suivant, The Eminem Show, deux ans plus tard.

Mais qu’importe : avec le succès encore plus retentissant de ce troisième album, Eminem confirme contre son gré son statut de grand rappeur blanc aux yeux du grand public et des médias. Depuis Eminem, chaque rappeur a l’épiderme peu concentré en mélanine est systématiquement comparé à lui : Bubba Sparxxx, Paul Wall, Asher Roth, Yelawolf, Machine Gun Kelly, Mac Miller, Logic… jusqu’en France, où la moindre apparition d’un rappeur blanc depuis le succès d’Eminem (Sinik, Seth Gueko, Orelsan, Nekfeu, …) est comparée à Eminem, comme si Akhenaton et Kool Shen n’avaient pas existé.

Musique thérapeutique, mauvaise influence et liberté d’expression

Dans la même interview controversée avec Howard Stern, l’animateur radio demande à Eminem si, au vu de la vie qu’il a vécu avant le succès, il a déjà pensé à consulter un thérapeute. Eminem lui répond alors que sa musique est sa thérapie. Tout comme sur son album précédent, Eminem rappe sur MMLP la colère, la frustration, l’adversité. Évidemment, ce n’était pas un motif nouveau dans le rap, ni absent à cette époque : un rappeur comme DMX usait des mêmes carburants dans sa musique, mais en ressortait un résultat plus direct, premier degré. Il y a tout de même une nuance sur ce troisième album : si If I Had et Rock Bottom sur The Slim Shady LP traitaient de la pauvreté du sous-prolétariat qu’il a connu à Detroit, Eminem affronte depuis 1999 sa nouvelle vie d’artiste épié et scruté. “Franchement, je comprends plus rien : l’an dernier j’étais personne, maintenant je vends des disques”, commence-t-il son morceau Marshall Mathers.

Dans son livre Angry Blonde, sorti quelques mois après la sortie de The Marshall Mathers LP, il raconte que commencer l’album avec Kill You était une manière pour lui d’affirmer qu’il n’allait rien compromettre de son univers musical malgré la pression du succès. “La presse se demandait : “sur quoi il va rapper maintenant ? Il n’est plus dans la détresse”. L’idée de cette chanson était de dire les trucs les plus tordus possibles, pour bien dire aux gens que je n’allais pas me compromettre. Au contraire, que j’étais pire”. C’est ce qui guide l’album : Eminem pousse tout à l’extrême et à l’absurde et décide d’enfoncer le clou au marteau-piqueur sur cet album. Sa maison de disques aimerait qu’il arrondisse les angles de son nouveau disque ? Il choisit plutôt d’en aiguiser les rebords à l’affûteuse rotative. Kill You et Kim étalent une misogynie meurtrière et outrancière ; Criminal idem sur l’homophobie. Sur Amityville avec Bizarre de D12 et sur Remember Me? avec RBX et Sticky Fingaz d’Onyx, lui et ses invités jouent à la théorie du fou en surenchérissant les pensées tortueuses et malsaines. Drug Ballad et Under the Influence sont des odes loufoques aux substances stupéfiantes. Mais la fin de Drug Ballad met de nouveau en perspective le cercle vicieux des addictions familiales : alors qu’il raconte souvent qu’il est tombé dans la drogue et l’alcool à cause de la négligence de sa mère, il imagine le même schéma se reproduire avec sa fille se démontant la tête lorsqu’il sera plus vieux.

C’est la force d’Eminem, encore plus sur cet album que le précédent : il y a toujours plusieurs degrés de lecture dans ses textes. Les frontières sont parfois floues entre la part démoniaque de Slim Shady, l’amour du bon mot d’Eminem et les aspects biographiques de Marshall Mathers. Mais il s’adresse brise souvent le quatrième mur pour tendre un miroir à son auditoire et à l’Amérique blanche. Celle qui accuse les rappeurs ou Marilyn Manson de mauvaise influence au moment de drames comme la fusillade de Columbine - Eminem y fait trois fois références dans l’album (The Way I Am, Who Knew et I’m Back). Il remet constamment en cause ces accusations, soit avec humour (Who Knew) soit avec véhémence (The Way I Am), et déconstruit cette influence dans Stan en racontant la déchéance d’un fan à la base paumé.

Reste pourtant une interrogation vingt ans après : pourrait-on imaginer un album avec des textes aussi violents, même enrobés de troisième degré (Kill You) ou de fiction (Kim) rencontrer un tel succès ? (Sans compter que la victime collatérale du coup de folie de Stan est… encore une femme.) Pour une télévision suédoise au moment de la promotion de The Slim Shady LP, il répondait à ceux qui critiquent ses textes : “qu’ils aillent se faire foutre. Ils ne savent pas ce que c’est d’avoir grandi en étant pauvre, élevé par un parent seul, avec seulement les aides sociales. Ils n’ont pas à me dire ce que je devrais dire ou non. Je veux pas faire chialer dans les chaumières, mais les gens ne connaissent pas mon histoire. Tout ce que je fais c’est lister ce qui se passe mal dans le monde et le tourner en dérision. La plupart des gens préfère ignorer la violence, la pauvreté, le viol. Moi, j’en parle”. Pour avoir constamment joué avec les limites de la liberté d’expression inscrite dans le 1er amendement de leur constitution et si chère aux Américains, Eminem a fait mieux qu’être le rappeur blanc dont l’apparence a profité à sa carrière : il en a usé pour faire avancer le rap, dans l’esthétique comme le propos. En ce sens, The Marshall Mathers LP a été un des disques pivots de l’histoire du rap.