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Lil Uzi Vert est-il devenu la "rock star" qu’il rêvait d’être ?
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Lil Uzi Vert - Austin City Limits Festival (photo : Erika Goldring)
Lil Uzi Vert - Austin City Limits Festival (photo : Erika Goldring) ©Getty

Lil Uzi Vert est-il devenu la "rock star" qu’il rêvait d’être ?

Véritable icône outre-Atlantique, Lil Uzi Vert est devenu en cinq ans l’incarnation la plus poussée d’une idée qui a fait son chemin depuis de nombreuses années dans le rap US : le rappeur rock star. Retour sur son parcours et sur l’accomplissement qu’est "Eternal Atake".

Constamment repoussé depuis 2018, le deuxième album officiel de Lil Uzi Vert, Eternal Atake, est enfin sorti le 6 mars dernier, tout juste agrémenté ce 13 mars de quatorze titres supplémentaires dans sa version Deluxe. Focus sur un phénomène tout droit venu de Philadelphie.

“Si vous signez, faites le avec une major, jamais avec un DJ et un producteur”. À peine cinq mois après la sortie de son premier album officiel fin août 2017, Luv Is Rage 2, et alors qu’il est sur le point de décrocher un disque de platine, Lil Uzi Vert s’en prend publiquement aux responsables de son label Generation Now sur Twitter. Ce conflit va durer ensuite plus de deux ans, et même avec la récente sortie de son deuxième album studio Eternal Atake le 6 mars dernier, la situation semble toujours confuse entre l’artiste et sa maison hôte. Depuis trois ans, il a régulièrement accusé ses responsables, DJ Drama et le producteur Don Cannon, de bloquer la sortie de sa musique. Ce à quoi ces derniers ont rétorqué que le problème venait d’Uzi, qui aurait explosé le budget des séances studio comprises dans son contrat.

Est-il un artiste capricieux ? Uzi Vert donne souvent l’impression d’être resté un adolescent turbulent, qu’il s’adonne à des fuites en pleine interview avec le Canadien Nardwuar, claque la porte au nez d’un journaliste de The Fader pendant un reportage, ou s’amuse à courir dans la foule d’un festival en plein concert. Il a fallu attendre la signature de Lil Uzi Vert sur la structure de management de Roc Nation, la société de Jay-Z, pour qu’enfin un accord soit trouvé, permettant à Lil Uzi Vert d’enfin sortir son attendu deuxième disque studio une semaine avant la date annoncée, et qui devrait, selon les prévisions, être numéro 1 du Billboard lors de la prochaine mise à jour du classement. La machine à streams devrait d’ailleurs être relancée avec la sortie ce vendredi 13 mars d’une version Deluxe de ce deuxième album studio, quatorze titres supplémentaires que Lil Uzi Vert considèrent comme la suite de sa mixtape Lil Uzi Vert Vs. The World, celle qui l’a fait exploser dans le monde du rap en 2016.

Rock star en puissance

Pour certains rappeurs, leur voie vers la musique a été une évidence, soit par passion, soit par nécessité. Pas pour Lil Uzi Vert. Le jeune Symere Woods, de son vrai nom, a bien écouté Mike Jones et les Ying Yang Twins pendant son enfance mais il a surtout commencé à rapper dans son lycée du Nord de Philadelphie pour impressionner ses camarades, jaloux de l’attention qu’arrivait à attirer un de ses potes. Ce besoin de popularité a créé un effet boule de neige : après quelques morceaux avec son camarade de classe vers 2012, celui qui s’appelle alors Sealab Vertical continue de rapper et se transforme en Lil Uzi Vert, référence à son flow haché et rapide (la partie “Uzi”) et à ses envies d'ascension sociale (la partie “Vert”, pour “vertical”).

En 2014, le morceau U.Z.I. tiré de sa première mixtape solo, The Real Uzi, passe sur une radio locale. Le producteur Don Cannon, originaire de Philadelphie mais implanté à Atlanta, est alors de passage dans sa ville natale, tombe sur le titre à la radio, appelle la station pour avoir le contact du jeune rappeur et lui passe aussitôt un coup de fil. C’est une opportunité en or pour Lil Uzi Vert : Don Cannon et son comparse DJ Drama sont depuis alors presque dix ans de vrais dénicheurs de talents grâce à leur label Aphilliates Music Group et leur série de mixtapes Gangsta Grillz. Ils ont ainsi accompagné, à l’époque où la mixtape régnait sur le rap, des artistes comme T.I., Young Jeezy et Lil Wayne. Leur travail de fond leur a permis d’obtenir des postes importants dans des maisons de disque, et de créer leur label Generation Now en 2014. C’est au sein de cette écurie qu’ils signent le jeune Lil Uzi Vert. Et Drama et Cannon ont une certitude : Lil Uzi Vert est une future rock star en puissance.

De là, la trajectoire du petit Uzi (littéralement : il mesure 1,63m) va être indubitablement verticale. Lil Uzi Vert n’est pas un artiste d’exception en terme d’écriture, de performances vocales ou d’acrobaties dans le flow - il peut avoir des fulgurances dans les trois, sans être un maestro. Mais en quelques années, il est pourtant devenu l’icône d’une partie du jeune public rap, peu à peu façonné par les excentricités d’artistes qui ont pavé la voie pour sa génération de rappeurs. En imaginant une frise de l’évolution des rappeurs calquée sur celle de l’évolution humaine, on pourrait imaginer que Lil Wayne a enfanté Future, qui a lui-même engendré Lil Uzi Vert. Tous les trois ont, dans un relai inconscient, développé une hybridation du rappeur comme rock star, transformant les excès sentimentaux, hédonistes, consuméristes et autodestructeurs des étoiles du rock d’antan des années 70 à 90 comme une norme pour une partie du rap, qui s’était pourtant construit en grande partie en opposition à cette musique blanche.

Ainsi, le nihilisme toxique et le romantisme désenchanté de Future se retrouvent chez Lil Uzi Vert - le mimétisme est troublant sur ses première mixtapes sorties chez Generation Now, Luv Is Rage et Lil Uzi Vert Vs. The World, mais en plus édulcorés et en moins destructeurs. Grâce au travail de son principal producteur d’alors, Maaly Raw et ses synthés stridents (Money Longer), l’univers musical de Lil Uzi Vert tire ainsi vers le psychédélisme électrique développé par Future de 2012 à 2015. Chez Uzi, cette trap mélodieuse prend alors des aspects par moments oniriques, tirant vers la musique de jeux vidéo ou de cartoons, comme d’autres artistes de sa génération, notamment Playboi Carti dont il a été proche un moment. Surtout, Lil Uzi Vert assume et affirme des influences rock claires depuis le début de sa carrière, allant de My Chemical Romance à Paramore en passant par Marilyn Manson qu’il vénère - il a un temps porté un pendentif à son effigie et s’est réclamé du satanisme comme son idole (au point que certains imaginent que Lil Uzi Vert était un détournement du nom Lucifer).

Son goût prononcé pour le rock s’exprime surtout dans les parties chantées de ses morceaux, et va véritablement exploser sur son tube incontournable de 2017 : XO Tour Llif3. Enregistré juste avant la tournée européenne de The Weeknd début 2017, pour laquelle il a assuré la première partie (certains passages du clip ont d’ailleurs été tournés à Paris), XO Tour Llif3 maximise toute l’esthétique de Lil Uzi Vert : la production mélancolique de TM88, qui pourrait rappeler la bande sonore du jeu vidéo Minecraft, le chant en deux hauteurs différentes d’un refrain à l’autre de Lil Uzi Vert, et surtout cette peine de cœur flirtant avec des pensées suicidaires noyées dans les drogues pharmaceutiques et des dépenses compulsives. XO Tour Llif3 a offert alors un canevas parfait pour le premier album officiel d’Uzi, Luv Is Rage 2, sorti un mois après ses 23 ans. Un album victorieux, couronné d’un succès public majeur (double disque de platine), pourtant né dans la souffrance.

Artiste hybride

Sur XO Tour Llif3, il racontait sa relation compliquée avec Britanny Byrd, sa copine depuis 2014. La passion adolescente qui se dégageait de ses complaintes était alors perceptible. Elles ont été décuplées sur Luv Is Rage 2 après leur rupture en juin 2017. Au milieu de morceaux où il enchaîne les banalités sur sa vie débridée de jeune rap / rock star, cette déception amoureuse mais aussi son envie de la surmonter ressortent de manière plus vive sur des titres comme The Way Life Goes, Feelings Mutual, de manière presque trop confiante sur X.

Ces moments de ce premier album l’ont fait définitivement passé dans la catégorie des “emo rappeurs”, une génération d’artistes nés entre le milieu et la fin des années 1990 ayant développés une musique hybride, reprenant à la fois des codes propres à la trap de mélodistes des Future et Young Thug autant qu’au rock emo. Un peu plus âgé qu’eux, Uzi Vert a alors travaillé des motifs musicaux proches de ceux de Lil Peep, Juice Wrld ou encore xxxtentacion, des artistes légèrement plus jeunes que lui. Tous sont décédés trop jeunes, rattrapés par leurs addictions ou leur inclinaison à la violence autodestructrice. Uzi Vert, lui est resté sur le fil, parlant de suicide et de passion amoureuse dévorante tout en gardant sa flamboyance - son “I cannot die because this my universe” dans XO Tour Llif3 donne finalement l’impression d’un artiste maître de son esthétique. Il reste un artiste hybride jusque dans sa propre musique, naviguant entre le mélo et l’ego, entre la brillance de ses larmes et ceux de ses diamants, entre des mélodies rock et des instrus trap. À une échelle plus large, Lil Uzi Vert est aussi révélateur des imageries globales et dominantes du rap à un moment T : si la décennie 1990 a été dominée par la figure du gangster politiquement incorrect, les années 2000 par celle du pimp et du player, la décennie 2010 a été celle du mec bizarre, du nerd, du weirdo. Et sur l’échelle de l’étrangeté, Lil Uzi Vert a poussé le curseur loin, avec une grossièreté virile mais une dégaine et une gestuelle androgynes, des apparats hérités de la trap mais une imagerie tirée du rock (du look aux stage divings vertigineux), un semblant d'innocence tirée de mangas et dessins animés couvrant des pensées sombres et des images morbides.

En trois ans de hiatus forcé, le style de rap porté par Lil Uzi Vert et ses comparses a gagné en popularité alors que ses figures les plus illustres ont, donc, tragiquement disparus. À sa façon, Post Malone en est devenu une version aseptisée, adaptant ces codes dans une musique plus pop, moins clivante. Pourtant, avec Eternal Atake, Lil Uzi Vert ne change pas sa formule. Au contraire : en un sens, il la radicalise. La pochette a, un temps, été inspirée par Heaven’s Gate, une secte ufologique connu pour le suicide collectif de 39 de ses adeptes en 1997. Si ses membres actuels ont exprimé à Lil Uzi Vert un refus clair de l’utilisation de son logo et l’ont menacé de poursuites, le rappeur a gardé la thématique extraterrestre : la trame narrative assez peu contraignante de l’album, tenant surtout sur les interludes, voit Uzi kidnappé par un OVNI et s’épanouir peu à peu dans l’espace.

Ainsi, la première partie de l’album, pendant laquelle il a l’air de vivre le décollage, est la plus agressive en réunissant les morceaux les plus bruts, particulièrement le trio POP / You Better Move / Homecoming basés sur des instrumentaux bruyants et percutants. La deuxième partie montre la facette plus fleur bleue et mélodieuse de Lil Uzi Vert, particulièrement sur le titre I’m Sorry dans lequel il semble revenir sur son histoire avec son ex, empilant excuses, reproches et souvenirs douloureux (“Every time that you went out, you always linked up with a frenemy” [...] “Drowning all my sorrows up in rum”) mais aussi P2, reprise plus soft rock du XO Tour Llif3. La musique de cette seconde moitié devient plus onirique et colorée, construite sur des mélodies fluorescentes, des samples de voix féminines et accompagnés par moments de chorales presque gospel sur certains titres (Celebration Station, Bigger Than Life, Bust Me, Urgency).

Travaillés principalement avec Working On Dying, une équipe de jeunes producteurs de Philadelphie, chaques titres proposent des idées sonores plus poussées que sur l’album précédent. Si Eternal Atake propose musicalement des pas en avant, Uzi Vert, lui, présente un paradoxe : il semble resté coincé dans son état d’il y a trois ans, à la fois toujours plus décadent (il étale régulièrement sa collection de caisses dans les textes d’Eternal Atake) mais surtout toujours affecté par sa rupture avec son ex, sans pour autant donner l’impression de faire du surplace. Dans Chrome Heart Tags, produit par Chief Keef, Uzi compense sa peine de coeur en claquant sa thune dans des peintures de Murakami, puis dans Urgency clame : “You fog my brain, them chemicals made me heartless”.

Lil Uzi Vert n’est en fait pas une “star”, une étoile, figée dans une position stellaire : c’est une comète en plein orbite qui a réussi sa révolution pour revenir plus spectaculaire que jamais en frôlant l’atmosphère. Si les poussières qu’il a laissé dans la queue de sa comète, réunis dans la version Deluxe, ont plus des airs de fan service, il réussit avec Eternal Atake à rappeler que derrière sa posture de diva exubérante, il est un artiste avec une trajectoire claire. Et verticale, évidemment.