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Les rappeurs qui se lancent dans le rock : le public adore, les critiques détestent
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Lil Wayne Rebirth - (photo : DR)
Lil Wayne Rebirth - (photo : DR)

Les rappeurs qui se lancent dans le rock : le public adore, les critiques détestent

Tour d'horizon des ponts entre le rock et le rap, deux styles musicaux souvent opposés, mais loin d'être incompatibles.

Dans le documentaire Orelsan : montre jamais ça à personne, Lomepal apparaît avec une casquette noire de son groupe préféré. Run D.M.C ? G-Unit ? NTM ? IAM ? Non, The Strokes. Le rappeur ne s’en est jamais caché : il est fan de rock. Si bien qu’il compte publier prochainement un album "un peu plus brut, un peu plus rock", comme il l’a annoncé à France Inter. 

Dans l’imaginaire musical, le rap et rock, c’est comme l’huile et l’eau : ils ne se mélangent pas. On a toujours opposé les deux styles. « Le rap est le seul son hardcore depuis qu’le rock n’a plus de couilles », clame même Youssoupha dans Menace de mort. Mais si l’on regarde de plus près, des ponts se sont déjà formés entre les deux styles musicaux. Petit tour d’horizon

Jay Z avec "Collision Course", en collaboration avec Linkin Park (2004) 

C’est un album légendaire, fruit d’une union aussi improbable que réussie. En 2004, Jay Z règne sur le rap. Il vient de sortir Blueprint, en 2001, puis The Black album en 2003. Quelques mois plus tard, il collabore avec Linkin Park. Le groupe de métal californien est, lui aussi, sur le toit de sa discipline. Il a vendu des dizaines de millions d’album avec Hybrid Theory (2000) puis Meteora (2003). 

En seulement trois jours de studio, Jay Z et Linkin Park enregistrent un album-concept : ils vont mélanger leurs chansons respectives. Ainsi Dirt Off Your Shoulder, du rappeur de Brooklyn, rencontre Lying from you de Linkin Park. Le résultat : un flow impeccable de ‘HOVA’, sur des riffs hyper-énergiques de métal. 

Les critiques n’ont pas vraiment aimé le concept. C’est d’ailleurs une constante, pour quasiment tous les albums mélangeant rap et rock. Le critique du magazine de référence Rolling Stone considère que « le flow de classe mondiale de Jay Z laisse Linkin Park dans la poussière » et que le résultat est « moins amusant que prévu ». 

Au niveau commercial, c’est une autre affaire. Le single Numb / Encore remporte le Grammy de la meilleure chanson de rap mélodique. Aujourd’hui, l’album s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires. Il aura aussi réussi un exploit : réunir des fans de rap et de métal au même endroit.

Disiz avec "Dans le ventre du crocodile" (2010)

Il est le seul français de cette liste. En 2010, Disiz La Peste s’ennuie ferme, dégoûté par un rap hardcore uniformisé et la crise du disque. Sa carrière décline petit à petit, comme sa crédibilité depuis qu’il a participé à la campagne de Ségolène Royal, la candidate du Parti socialiste en 2007.

Après avoir publié un bien nommé Disiz the End, il plaque tout : « J'arrête le rap dans sa forme définie dans cette pauvre France, mais je continue la musique dans son aspect général. » L’artiste d’Evry change donc de nom. Exit Disiz La Peste, bienvenue à Disiz Peter Punk. Il se laisse pousser les cheveux, coiffe un béret dessus. Changement de style musical aussi, puisque son nouvel album Dans le ventre du crocodile est résolument rock, avec batterie et guitare sur l’instrumentale. 

Onze ans plus tard, cet album est (un peu) parti aux oubliettes. Sa tonalité positive, joyeuse, a sans doute permis à Disiz de toucher un nouveau public, la preuve avec des commentaires YouTube favorables. Ce virage rock a aussi donné de la liberté artistique à Disiz, dans une période il en avait profondément besoin. Mais, commercialement, le disque est un flop. Il ne parvient même pas à se classer au top album, contrairement à ses autres opus. Deux ans après ce passage par le rock, en 2012, Disiz revient au rap avec le début de sa trilogie Lucide. Et aussi le début d’un large succès, qui lui donne un disque d’or pour Pacifique, en 2019.

Lil Wayne avec "Rebirth" (2010)

Contrairement à Disiz, ‘Weezy’ est au top de sa carrière lorsqu’il sort un album rock. Nous sommes, là aussi, en 2010, et le rappeur de la Nouvelle-Orléans vient de sortir Tha Carter I, puis le II, et le III. Tous des énormes succès critiques et commerciaux. Mais il n’y a aura pas de IV, et Lil Wayne sort un album rock à la place, Rebirth. 

Au programme : une batterie puissante, une guitare électrique nerveuse, et la voix rocailleuse et autotunée de Wayne par-dessus. Les rythmiques sont bien différents du dirty south et du tube A Milli, mais le mélange fonctionne. Pour durer dans le temps, un artiste doit se réinventer, parfois surprendre. Lil Wayne l’a compris. Pour enregistrer cet album, il s’entoure du groupe de rock Fall Out Boy, mais aussi de Travis Barker, le batteur de Blink 182. 

Pour la faire courte : les critiques ont absolument détesté, les fans ont adoré. L’album se fait détruire par la presse. Le critique du Los Angeles Time l’affuble d’un « pire album de l’année ». Rolling Stone relève que « le problème est que Lil Wayne a des goûts en rock très douteux ». En tout, l’agrégateur de critiques Metacritic lui colle un score de 37/100. Une misère comparée au 84/100 obtenu par Tha Carter III, l’album précédent, considéré comme son meilleur disque. 

Mais qui se soucie des critiques quand l’album se vend bien ? Dès sa sortie, Rebirth se classe 2ème au Billboard 200, le classement américain. Wayne vend 175 000 albums en première semaine, à une époque où le streaming n’existe pas. Aujourd’hui, ce disque certifié disque de platine, et a dépassé le million d’exemplaires vendu aux Etats-Unis. Pas si mal.

Machine Gun Kelly (MGK) avec "Tickets to my downfall" (2020)

C’est un album qui sent bon la saga American Pie, et donne l’impression de se balader dans un lycée américain avec des casiers bleus métallique dans les couloirs. En 2020, le rappeur de Cleveland choisit de ramener son public au début des années 2000. Il laisse tomber les grosses lignes de basse de Till I Die et se lance dans le pop-punk. Ce sous-genre du rock, extrêmement populaire chez les lycéens blancs américains, a été popularisé par les groupes Green Day, Fall Out Boy, Blink 182, mais aussi la chanteuse Avril Lavigne. 

L’album Tickets to my downfall sera entièrement produit par Travis Barker, un des principaux artisans du pop-punk puisqu’il était le batteur de Blink 182. Cette touche nostalgique fait mouche : l’album est un énorme carton. Les refrains chantés sont entêtants, les riffs de guitare électriques donnent de l’énergie. Tout colle bien avec le style de MGK. Logiquement, cet album sera le plus gros succès de sa carrière. 

Il commence d’entrée à la première place du Billboard 200, et vend 126 000 albums en première semaine. L’album s’exporte aussi très bien dans le monde anglophone, puisqu’il est premier au Canada, deuxième en Australie, troisième au Royaume-Uni. En France, pourtant l’album n’a pas trouvé son public : il ne se classe qu’à la… 111ème position. 

Contrairement à Lil Wayne et Jay Z / Linkin Park, les critiques apprécient Tickets to my downfall. Le magazine Rolling Stone, qui n’avait pas aimé le virage rock de Weezy, note que « Machine Gun Kelly essaye un nouveau virage, et ça marche étonnamment bien ».

Trippie Red avec "Neon Shark vs Pegasus" (2021)

Rien de très étonnant lorsque l’un des fers de lance du rap « emo » annonce, à l’été 2020, sortir un album rock. Ce disque sera la réédition de Pegasus, et sera renommé Neon Shark vs Pegasus. Rien d’étonnant aussi lorsque Michael White s’entoure de Travis Barker, encore lui. Après avoir aidé Lil Wayne, puis MGK, à se lancer dans les guitares électriques, il propulse un nouveau rappeur dans l’univers rock. 

MGK est d’ailleurs très présent dans l’album, puisqu’il assure deux featurings, dont l’excellente ballade Red Sky__. La voix éraillée, les paroles tristes, voire dépressives, de Trippie Redd collent parfaitement à l’univers punk amené par Barker. Contrairement à MGK, qui continue à avoir un phrasé influencé par le rap, l’interprète de Pegasus, lui, laisse complètement l’univers du hip hop et chante. 

Comme il ne s’agissait "que" d’une réédition, cet album n’a pas connu un immense succès comme Tickets to my downfall. Mais voir une icone comme Trippie Redd quitter totalement le rap va sûrement ouvrir la voie pour d’autres artistes.

Benjamin Boukriche