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Kid Cudi, itinéraire d'un enfant lunaire venu sauver la Terre
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Kid Cudi (Simon Fraudeau)
Kid Cudi (Simon Fraudeau)

Kid Cudi, itinéraire d'un enfant lunaire venu sauver la Terre

Avec la sortie de "Man on the Moon III : The Chosen", Kid Cudi boucle magnifiquement sa trilogie musicale emblématique et nous apporte le réconfort dont nous avions besoin après cette douloureuse année 2020.

Kid Cudi est ce que l’on peut appeler un "game changer". Il est l’un de ces rares artistes dont l’œuvre a non seulement marqué son époque, mais également inspiré et redéfini les codes de tout un genre. Plus encore, par son art, le rappeur de Cleveland a carrément sauvé des vies. Son rap a effectivement trouvé écho auprès de la jeunesse désabusée de la fin des années 2000, une génération de plus en plus affectée par un quotidien toujours plus oppressant. Outre ses fans, de grands noms de la musique comme Drake, Travis Scott, Kendrick Lamar, ou encore toute la génération des rappeurs issus de Soundcloud, n’ont jamais caché l’impact qu’a eu Cudder sur leurs vies et leur musique.

Cela s’explique aisément. A une époque ou le rap mainstream était encore régi par le maternalisme, la superficialité et la devise "Pussy, Money, Weed", Scott Mescudi est arrivé avec une nouvelle proposition artistique. Il est l’un des premiers MCs à avoir osé montrer ses faiblesses émotionnelles. Sans tabou, il parle à cœur ouvert de problèmes existentiels, tels que la solitude, les angoisses et la dépression. Aucun artiste avant lui ne l’avait fait de manière aussi intime et assumée dans la culture rap.

Mais ne nous y trompons pas, il a beau être un original, sa musique n’a initialement pas pour but de redessiner les contours des tendances rap. Elle est pour ainsi dire, le seul moyen qu’il a trouvé pour canaliser un profond mal-être ancré en lui depuis sa plus tendre enfance.

Une existence tourmentée

Qu’on se le dise, dans sa jeunesse, Scott Mescudi était un garçon tout ce qu’il y a de plus banal. Loin d’être le plus populaire à l’école (notamment aux yeux des filles), il s’est très vite renfermé sur lui-même. Très proche de ses parents et de ses frères et sœurs, il put néanmoins compter sur sa famille pour égayer son quotidien.

Malheureusement, sa vie bascule à l’âge de onze ans, lorsqu’il perd son père des suites d’un cancer. Amputé de l’un de ses principaux repères, il fait alors la rencontre de ses premiers démons, la dépression et la solitude. Ravagé par des angoisses, des terreurs nocturnes et des idées noires de plus en plus pesantes, la musique sera sa seule échappatoire.

Influencé par le hip-hop, le rock alternatif et les films de science-fiction des années 90, il sort le 15 septembre 2009 son premier album Man on The Moon : The End of The Day. Sur ce projet, Kid Cudi nous fait voyager au cœur de ses nuits tourmentées entre rêves inaccessibles et cauchemars étouffants. Outre l’audace musicale dont fait preuve ce premier opus lunaire avec ses vibes psychédéliques, ce qui en ressort, c’est surtout la volonté dont le rappeur fait preuve pour quitter cette spirale infernale. Que ce soit par la consommation de drogues, de substances psychotropes ou par ses rêves, le kid au cœur de lion est prêt à tout pour s’extirper des ténèbres de ses angoisses. Par ses mots, ses onomatopées et son interprétation planante, Cudi se pose en guide pour aider ceux qui sont coincés dans le même trou noir que lui.

Mais dans les faits, sortir de la dépression est plus difficile qu’il n’y parait. Sur Man on The Moon II : The Legend of Mr. Rager, sorti l’année suivante, la noirceur reprend le dessus. Une fois sorti de ses rêves, Scott Mescudi subit de plein fouet le retour brutal à la réalité. En dépit de sa nouvelle renommée, il s’aperçoit que ses problèmes sont toujours là et que le bonheur effleuré grâce à la drogue n’est que factice, et surtout temporaire. Ainsi donc, ses expériences psychédéliques prennent de l’ampleur. Qu’il s’agisse de weed ou de substances plus hallucinogène, Kid Cudi s’enfonce, se laisse submerger par ses démons et embrasse définitivement son côté sombre. Au point que son double maléfique, Mr. Rager prenne le dessus sur lui. Bien que toujours animé par cette volonté inébranlable d’aider les gens à faire face à leurs difficultés quotidiennes, Kid Cudi est au plus mal et sombre progressivement dans les ténèbres du désespoir.

Entre expérimentations et égarements

Face à des addictions toujours plus importantes et une santé mentale qui se dégrade encore, Scott Mescudi lutte littéralement pour sa survie. La naissance de sa fille ne change quasiment rien. Il reste sous pression et a besoin de faire de la musique pour se décharger  de toutes les émotions négatives qui le submergent. Il va alors quitter G.O.O.D Music, le label de Kanye West pour voler de ses propres ailes et laisser libre court à ses envies artistiques. Malheureusement pour lui, le public ne suit pas. Entre ses expérimentations punk rock sur WZRD et Speedin’ Bullet 2 Heaven, et sa tentative ratée de renouer avec la lune dans Satellite Flight : The Journey to Mother Moon, il finit par se perdre dans les méandres du vide spatial.

De nouveau seul face à lui-même, il craque et tombe plus que jamais dans la dépression. Néanmoins, son cœur l’empêche de sombrer définitivement et le pousse à se reprendre en main. Cudder réalise alors que s’il souhaite de nouveau mener à bien sa mission de sauvetage des âmes égarées, il va devoir montrer l’exemple et se sauver lui-même.

C’est ainsi qu’en septembre 2016, il admet pleinement ses problèmes et prend la difficile décision de se faire interner en hôpital psychiatrique, après plusieurs vagues de pulsions suicidaires.

C’est cette expérience qui lui inspirera son album suivant, Passion, Pain & Demon Slayin. Sur ce projet sorti en 2016, il entrevoit enfin une once de lumière. Sa cure lui a permis de mieux gérer les difficultés de sa vie et ses troubles émotionnels. Il accepte son sort et prend conscience qu’il devra passer par la souffrance pour s’en sortir. Fatigué de courir après le bonheur, il se laisse emporter une dernière fois par ses démons pour pouvoir s’exorciser et embrasser définitivement la lumière.

La renaissance du phénix

La lumière, il la retrouvera enfin en 2018, grâce à son ami et collaborateur de longue date Kanye West. Alors que les deux hommes sont tout deux en proie à des troubles psychiatriques sévères, ils décident d’unir leurs forces pour s’en sortir ensemble. C’est dans cette logique qu’ils formeront le duo Kids See Ghosts et utiliseront la force de leur alchimie musicale pour occire définitivement les spectres qui les hantent. Sur ce projet de sept titres, Kid Cudi est de nouveau heureux et en pleine possession de sa verve artistique. Dans un élan intense de positivité, il clame haut et fort son bonheur retrouvé et sa renaissance, notamment dans le somptueux morceau Reborn. 

Après des années de lutte acharnée, Scott est enfin parvenu à toucher le bonheur réel. Même s’il a toujours des problèmes, il ne cesse d’affirmer chaque jour que sa vie est meilleure et qu’il est heureux. Il était donc temps pour lui de boucler la boucle et de terminer sa trilogie onirique et psychédélique entamée 11 ans plus tôt. Bien que Man on The Moon III était attendu depuis longtemps par les fans, Kid Cudi a volontairement repoussé l’échéance pour ne pas retomber dans ses travers émotionnels. Dans sa récente interview avec Zane Lowe, il explique : "J’avais besoin de temps avant de me replonger dans la trilogie Man on The Moon. Il me fallait faire autre chose entre temps, car y revenir trop vite aurait été dangereux pour ma santé. Je ne voulais pas me mettre en danger. Aujourd’hui, je me sentais prêt__".

A croire que les planètes et la lune se sont alignées puisque 2020 semble finalement être la meilleure année pour la sortie d’un tel projet. Conséquences directes de la pandémie mondiale de Covid-19, la solitude, l’anxiété et les angoisses touchent de plus en plus de personnes ces derniers mois. Qui de mieux alors que Kid Cudi pour nous apporter un remède contre ces mauvais sentiments ?

Sur ce troisième volet de sa série Man On The Moon, le rappeur a gagné en maturité et élève grandement son niveau de rap et de chant. Si ses "humming" sont évidemment présents à foison, il surprend également à signer des ad-libs et à poser sur des sonorités encore inexplorées. Qui aurait imaginé Kid Cudi proposer Show Out, un banger drill surpuissant en collaboration avec Skepta et le regretté Pop Smoke ?

Au niveau du storytelling, il poursuit la tradition des albums précédents en adoptant un fil rouge cinématographique en quatre actes. Lui qui est revenu des enfers après une succession d’expériences douloureuses est fin prêt pour nous conter son ultime récit.

L’opus sous-titré The Chosen s’ouvre sur l’acte 1, Return 2 Madness. Ici, Cudi danse une dernière fois avec ses démons, avec une succession de titres évoquant ses années de prise de drogue et de débauche. Dans l’acte 2 intitulé The Rager, The Menace, le rappeur élu illustre les effets de ses différents trips sous acide. Dans l’acte 3, Heart of Rose Gold, il exalte l’amour autour de lui et raconte comment ce puissant sentiment l’a aidé à rester en vie. Désormais riche d’expérience et plus fort que jamais, il réaffirme dans l’acte 4 baptisé Power, sa volonté de guider la jeunesse en détresse contre le fléau de la dépression.

Voilà pourquoi Kid Cudi est un artiste magnifique. Malgré des années passées à errer dans les limbes du désespoir, il n’a jamais perdu de vue son objectif initial, à savoir apprendre de lui-même pour pouvoir donner de la force et de l’espoir aux âmes en perdition. En laissant parler ses émotions et en livrant des messages positifs sous couvert de ses expériences traumatisantes, Scott a non seulement fini par s’en sortir, mais a en plus sauvé des milliers de vies. Sa trilogie Man on The Moon terminée, Kid Cudi peut enfin tirer un trait sur son passé et se tourner vers l’avenir. Qu’il se rassure, la lune ne sera jamais bien loin. Elle le regarde d’en haut, lui qui travaille encore sur sa série d’animation Netflix, Entergalactic.

Jérémie Léger