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Juice Wrld, l’étoile filante
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Juice WRLD - Benjamin Franklin Parkway (Kevin Mazur)
Juice WRLD - Benjamin Franklin Parkway (Kevin Mazur) ©Getty

Juice Wrld, l’étoile filante

Le 8 décembre a été marqué par la triste disparition du rappeur Juice Wrld, à seulement 21 ans. Retour sur un parcours hors du commun et malheureusement trop court.

Cela fait plusieurs jours que les fans de rap sont en deuil :  Jarad Anthony Higgins aliasJuice Wrld est décédé le 8 décembre. Les causes de sa mort sont encore floues au moment où ces lignes sont écrites, la crise d’épilepsie, l’overdose et le malaise cardiaque ont été tour à tour évoqués, mais également la présence d’herbe en grande quantité, de sirop codéiné et de pilules. Si nombre d’auditeurs et de rappeurs ne cachent pas leur chagrin face à une telle disparition, elle met tristement en lumière une réalité indiscutable : à seulement 21 ans le jeune artiste était promis à un avenir hors du commun et jouissait déjà d’une popularité hors norme.

Fruit de son époque… mais pas seulement

Natif de l’Illinois, Jarad est élevé par une mère seule qui instaure une éducation assez stricte : plutôt portée sur la religion, elle lui interdit par exemple d’écouter du rap. En tout cas en sa présence, mais comme tous les gosses, Higgins contourne sa volonté dès qu’il fréquente ses potes et cousins, qui lui font écouter tout ce qu’il y a à connaître. Cela inclut évidemment la scène incontournable de Chicago, mais pas uniquement. Le jeune homme s’initie en cachette aux codes du rap et ne néglige pas les anciens. Ainsi il est fan de Tupac et son premier pseudo JuicetheKidd est inspiré du film Juice dans lequel jouait le rappeur. De la même façon, il est plus que jamais un rappeur moderne, dans l’air du temps, mais n’en oublie pas les bases. On s’en aperçoit facilement en constatant l’écart avec ses collègues du même âge autour d’un exercice : le freestyle. La discipline n’a pas toujours la côte auprès des jeunes artistes, mais pour lui, c’est essentiel. Il écume les rues, les voitures, les couloirs du bahut puis les radios de plus en plus grosses en enchaînant sans discontinuer. 

A côté de ça, une autre source vient lui apporter des références qu’on pourrait juger diamétralement opposées mais qui, pour le bonhomme, participent tout autant à son éducation musicale : les jeux vidéo, notamment Tony Hawk Pro Skater (Juice est un skateur lui-même à l’époque), lui font découvrir certains standards rock tels Blink-182, Megadeth, Billy Idol, Black Sabbath et bien d’autres. On pourrait croire que son rapport au rock est du coup assez superficiel mais ce serait une erreur : il a plusieurs fois déclaré que son featuring de rêve serait Kurt Cobain. Bon, de manière plus pragmatique, une de ses influences majeures serait plutôt à chercher du côté de Future, à tous les niveaux d’ailleurs. Juice n’a jamais caché sa fascination pour la musique du chanteur, au point de préciser que c’est en écoutant Dirty Sprite (sorti en 2011) qu’il avait eu envie de tester la lean (drogue).

On l’aura compris, le rappeur est un curieux voire un boulimique de musique. En plus de ses freestyles à répétition, il met un point d’honneur à jouer de la guitare, de la batterie et du piano ; il apprend tout ça en autodidacte. Le seul instrument qu’il a appris à maîtriser via des cours traditionnels, c’est la trompette.

Bref, un véritable melting pot d’influences qu’il revendiquait paisiblement, à sa façon. C’était le genre d’artiste totalement décomplexé qui pouvait lâcher en interview "j’écoute du Frank Ocean, Drake, Belmont (un groupe de rock de Chicago NDLR), Fall Out Boy, Black Sabbath, Gucci Mane, Migos, XXXTentacion" sans ressentir le besoin de justifier ses goûts. 

"Emo"

"Emo-Trap", "Emo-rap", les contours musicaux sont imprécis mais les termes reviennent souvent pour qualifier la musique de Juice Wrld. Et pour cause, outre ses goûts musicaux suffisamment variés pour le rendre tout terrain, du freestyle au chant, il faut prendre en compte la configuration de ses débuts. Comme tant d’autres de son âge, c’est d’abord sur Soundcloud qu’il fait ses premières armes, à coups de mixtapes et EP gratuits (What is love, Juiced Up, Affliction, Heartbroken in Hollywood, 999...), et n’a pas de limites autres que celles qu’il se fixe lui-même, que ce soit niveau fond ou forme.

Juice Wrld n’a jamais triché en s’inventant une vie de voyou ; en interview il avait d'ailleurs lâché sans pression "pour être honnête, je suis quelqu’un de plutôt ennuyeux, je passe mon temps à enregistrer et faire de la bécane". Forcément, ce n’est pas pour ensuite jouer les super gangsters au micro, le jeune homme restait cohérent. C’est avant tout sa vulnérabilité qu’il met en avant, via plusieurs aspects qui pavent ce qui deviendra son style. D’abord il y a la romance triste, le thème de la rupture amoureuse et de la séparation qui revient souvent, et, comme en réponse, la consommation de drogues qui fait également partie de sa vie.

La différence est que Higgins ne va pas autant dans le trash que d’autres puisqu'il reste fidèle à sa propre expérience. Triste mais pas désespéré, sombre mais pas ultra violent, certains l’ont parfois identifié comme une version plus douce de ce que donnait un XXXTentacion. En revanche il avait le même rapport de proximité avec ses fans, qui se reconnaissaient de la même façon dans ses textes mélancoliques. Jarad n’hésitait pas à communiquer directement avec eux, en les encourageant à demander de l’aide s’ils se reconnaissaient dans certaines descriptions de la dépression, etc. Lui-même considérait sa musique comme thérapeutique le concernant. On peut citer le morceau Legends, mais aussi Candles, qui parlent respectivement de deuil et du besoin d’évasion via des paradis artificiels.

Destiné à briller

A partir de Lucid Dreams, Juice Wrld est officiellement un faiseur de tube. Sur un sample de Sting (Shape of my heart, déjà samplé sur The Message de Nas, mais ce n'est pas le sujet), le rappeur déroule son style, entre rap, pop et mélancolie autotunée. Carton plein à l’arrivée, le jeune public plébiscite le titre et l’album (son premier officiel) dont il est extrait : Goodbye and Good Riddance. Le tube devient carrément viral et sur Tik Tok il donne naissance au Seizure Challenge où des jeunes dansent sur le morceau et font semblant d’avoir une attaque en plein milieu. En fait c’est surtout de l’ironie tragique mais ça, personne ne peut le savoir à ce moment là. Il faut dire que Jarad s’est trouvé une équipe de choc pour l’encadrer : le beatmaker Nick Mira qui lui façonne des instrus sur mesure et le vidéaste Cole Bennett qui lui construit une jolie identité visuelle au fil des clips.

Pour être clair, tout le monde le voit comme la future poule aux œufs d’or de l’industrie, et c’est dur de leur donner tort. Concrètement il rappe depuis plusieurs années mais une fois qu’il a été remarqué, son ascension a été fulgurante. Un peu plus de 6 mois et hop, Interscope le signe (pour 3 millions de dollars) et niveau popularité, le bonhomme tape le milliard de streams dans le plus des calmes.

Consécration suprême pour celui qui ne jurait que pas Dirty Sprite : Future s’associe à lui pour l’album Wrld on drugs, et c’est évidemment un nouveau succès. D’ailleurs en 2019 c’est Juice Wrld que choisit Nicki Minaj pour remplacer Future lors de sa tournée européenne. Il est même sélectionné dans le classement Forbes des jeunes célébrités (moins de 30 ans) les plus influentes du monde. Le seul bémol serait que le succès semble parfois l’ennuyer à cause des contraintes de la célébrité : "je ne peux plus trop sortir… ça craint, parce que quand tu es bloqué chez toi, tu réfléchis trop, et c’est là que je prends les pires décisions". 

Ce qui faisait dire à pas mal d’observateurs qu’il ne pouvait qu’être une future tête d’affiche, c’est son ouverture. Comme on l’a dit plus haut, il a un style qui presque sans le vouloir tape pile dans les canons du moment et ce qu’attend une bonne partie des auditeurs, mais ça ne s’arrête pas là. Même en terme de collaborations, le garçon est loin de se limiter au rap ; on le retrouve également aux côtés des chanteuses Halsey et Ellie Goulding ou encore du groupe de K-Pop BTS. Prêt à conquérir le monde. Théoriquement. 

Rêveur lucide

Juice Wrld était loin de se cantonner au registre tristounet, cf son amour du kickage évoqué plus haut. Cependant il a déclaré que le morceau Legends était celui qu’il préférait faire en live, un "grand moment d’émotion" à chaque fois qu’il le chante, selon lui. Dans cet hommage aux défunts XXXTentacion et Lil Peep, Higgins a plusieurs moments de lucidité désenchantée : "what's the 27 club, we ain't making it past 21" (c’est quoi le club des 27 ? On dépasse pas les 21 ans), 'they tell me I'mma be a legend, I don't want that title now cause all the legends seem to die out' (ils disent que je serai une légende, je ne veux pas, parce que toutes les légendes ont l’air de mourir trop tôt) . Ces phrases prennent malheureusement un sens morbide à présent. Cependant, contrairement à d’autres, Jarad ne cultivait pas non plus la surenchère de l’imbécile heureux qui consomme tout et n’importe quoi (lean et cachetons en tête) sans penser au lendemain. En fait, c’était presque l’inverse, il semblait très conscient de ses addictions et n’en était pas particulièrement fier. Il a déjà comparé en interview les ravages de la codéine avec ceux du crack pour la génération précédente, en notant qu’en plus, la consommation étant moins tabou, c’était encore plus dangereux. 

Du coup, à la période de sortie de son second album Death Race For Love, le rappeur était allé jusqu’à promettre publiquement de se calmer sur le produit, pour sa santé mais aussi par amour pour sa copine et pour corriger l’influence néfaste qu’il pourrait avoir sur ses fans. Etant donné ce que les autorités ont retrouvé dans le jet privé où il a eu son attaque, il semble que Juice Wrld n’a pas pu gagner son combat. Parmi la ribambelle d’hommages qui ont fleuri parmi les célébrités de la musique (The Weeknd, DJ Snake, Juicy J, Action Bronson, Chance the rapper, Drake, Lil Nas X…) deux se différencient à leur façon : Trippie Red et Lil Mosey, qui ont déclaré vouloir arrêter la drogue (hors weed, faut pas déconner) suite à cette mort tragique. Ce qui correspondrait à peu près au point de vue que défendait Higgins de son vivant, à en croire une interview croisée avec Avril Lavigne (posez pas de question) : "pour aider sortir quelqu’un d’une mauvaise passe, tu dois être dans cette mauvaise passe avec lui. Par exemple, il y a beaucoup de conso de drogues dures aujourd’hui, donc je vais exorciser mes démons et en parler. Ça ne va pas marcher si tu pointes du doigt quelqu’un en disant ‘’t’es un camé’’. Quelqu’un qui ne comprend pas le problème dirait ça ‘’t’es con, tu dois arrêter’’. Ils ne savent pas ce que les gens vivent. Parfois leur seule évasion c’est les drogues. Donc je parle depuis ce point de vue : vous n’êtes pas seuls, j’essaie de mener ce combat moi aussi, avec vous, sachez que je suis là". 

Repose en paix Juice Wrld.