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Faut-il sauver le soldat Kanye West ?
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Kanye West - New York City - Novembre 2019 (photo : Brad Barket)
Kanye West - New York City - Novembre 2019 (photo : Brad Barket) ©AFP

Faut-il sauver le soldat Kanye West ?

Les dernières frasques de la star ont inquiété pas mal de monde. Avec un chouïa de recul et un zeste de mauvaise foi, on fait le point.

Observe and Report est une comédie où l’on suit Ronnie, agent de sécu d’un centre commercial qui rêve de devenir policier, sauf qu’il est profondément débile (ça à la rigueur ça passe) en plus d’avoir des troubles psy. Il échoue donc au test psychologique, et l’inspecteur Harrison, qui le considère comme une bête de foire, insiste pour lui annoncer en personne ses résultats afin de se moquer de lui, comme on le voit dans cette scène. Il appelle même son coéquipier Nichols pour qu’il profite de la scène.

Sauf qu’après quelques instants de solitude où Ronnie apprend la mauvaise nouvelle, Nichols quitte la pièce en disant ces mots : « je pensais que ce serait marrant, mais en fait c’est plutôt triste ».

C’est sensiblement la même chose avec Kanye West actuellement. A une époque ça aurait été très drôle mais là, entre la couverture médiatique désastreuse et les titres d’attardés qui vont avec, on ne sait plus trop si on doit rire ou pleurer, souhaiter qu’il aille mieux ou l’enfoncer. On fait le point.

LES POUR

Il a vraiment l’air de souffrir

Comme ça a été confirmé à de nombreuses reprises, y compris par l’intéressé, Kanye West souffre de troubles mentaux. Plus précisément, on parle dans son cas de bipolarité. On ne sait pas exactement quel type de bipolaire il est, et encore heureux d’ailleurs, le secret médical existe toujours. Cependant dans toutes les variations possibles, il faut suivre un traitement adapté, ce qui n’est pas son cas puisqu’il refuse de se soigner. Or cette maladie va affecter ceux qui en sont atteints en les faisant passer par exemple d’une phase dépressive à une phase maniaque, sur des périodes assez longues, sans pouvoir s’en rendre forcément compte immédiatement. Cela peut conduire à un sentiment d’invincibilité mais aussi à pas mal de paranoïa et, dans les pires des cas, à de sérieuses envies suicidaires. 

A part à ce niveau, Kanye coche quand même pas mal de cases : le côté mégalo, que ce soit dans ses déclarations les plus perchées (se présenter à la présidence, répéter jusqu’à plus soif qu’il est un génie dans tous les domaines artistiques possible, etc), le côté parano quand il accuse sa femme, sa famille et ses collègues rappeurs de comploter contre lui, sans parler du côté dépressif qui semble toujours planer sur lui à chaque baisse de régime... Une personne malade a avant tout besoin d’aide, pas que le monde entier le montre du doigt en se foutant de sa gueule et en lui jetant des cailloux ou des cacahuètes à chaque fois qu’il pète une durite.

C’est un musicien talentueux

C’est quand même la base, sinon personne ne parlerait de lui en premier lieu. Vu qu’on ne peut décemment pas le kidnapper, l’enfermer dans un studio, l’attacher à une chaise, rationner sa nourriture en cachant des médicaments dedans et le forcer à produire des morceaux dans ces conditions pendant un an, il faut faire preuve de patience, parce que tant qu’il est dans cette mauvaise passe, espérer le voir accoucher d’un chef d’œuvre est un poil utopiste. La preuve, même quand il a eu l’air d’aller un peu mieux, il a sorti un album orienté gospel que tout le monde s’est empressé d’oublier.

Quand il est en forme, il ne dit pas que des conneries

Il y a maintenant plus de cinq ans, en mars 2015, Kanye a été invité à la prestigieuse université d’Oxford pour y donner une conférence. Et il s’en est admirablement bien tiré à tous les niveaux. Pêle-mêle, il a affirmé que se faire éclipser par Nicki Minaj sur le single Monster lui avait fait du bien car son ego est son plus grand point faible ; que la plus grande richesse matérielle ne vaut rien si on n’arrive pas à être heureux en passant du temps avec ses proches ; que les idées qui contribuent au progrès de l’humanité ne devraient pas être brevetées mais laissées dans le domaine public ; que tout ce qui est beau ne devrait pas être considéré comme du luxe et ne pas être hors de prix, etc.

Tout ça en se moquant de lui-même par moment, comme quoi tout arrive. Ce qui nous amène au point suivant.

Il a de l’autodérision

Ou en tout cas, il en a eu. Par exemple il a participé à un sketch parodique du SNL où il interrompt plusieurs gagnants de récompenses lors de leur discours de remerciement, en beuglant que c’est lui qui aurait dû gagner et pas eux, le gag étant qu’il intervient dans une remise de Prix Nobel mais aussi dans une fête foraine où on couronne la meilleure peinture de citrouille. D’ailleurs pour la petite histoire, ce sketch date de 2 ans avant qu’il fasse ça au 1er degré face à Taylor Swift. On peut aussi le voir dans un petit rôle au sein d’une scène particulièrement absurde d’Anchorman 2 et l’entendre doubler sa version parodique Kenny West dans la série animée The Cleveland Show.

Plus étonnant encore, quand South Park l’a ouvertement parodié dans un épisode, il l’a bien pris et a dit publiquement que ça l’avait fait rire. C’est une des rares célébrités à avoir réagi ainsi, même si on se doute bien que son retour dans la série avec Kim Kardashian représentée comme une sorte de hobbit stupide et sans talent a dû être moins apprécié de son côté.

Le meilleur pour la fin : s’il est pris en charge convenablement il pourra enfin participer à la conception de son épisode spécial de Rick et Morty, promis par les créateurs de la série lorsqu’ils ont appris qu’il était fan.

Il est prisonnier des Kardashian

En parlant de South Park, dans un épisode, les enfants s’inquiètent pour leur pote Chef depuis qu’il est en couple avec une femme qu’ils ne connaissaient pas jusqu’ici. Leur théorie : « c’est une succube, une femme envoyée de l’enfer pour aspirer l’âme d’un homme ». Kanye n’a pas qu’une épouse construite sur ce modèle, il a sa belle-famille toute entière qui fonctionne pareil, voire pire. La malédiction des Kardashians/Jenner a déjà touché de nombreux soldats, mais Kanye est celui qui a pris le plus cher.

Le pauvre a vu son quotidien se transformer subitement en un mélange entre Dallas et Les Reines du shopping, il sert de caution automatique dès que quelqu’un les accuse d’exploiter la culture noire américaine… On pourrait croire que la solution serait le divorce, mais ça deviendrait le feuilleton juridique le plus médiatisé de la planète, avec des témoignages glauques, des accusations d’adultère dans tous les sens et probablement Drake convoqué en tant que témoin. Personne ne veut ça.

LES CONTRE

L’image de la bipolarité

Le souci c’est qu’il s’agit de l’un des artistes les plus médiatisés du monde. Du coup, à l’annonce de sa maladie, pas mal de gens mal informés ont conclu avec un magnifique raccourci : si Kanye West est bipolaire, alors la bipolarité = le comportement général de Kanye West. C’est évidemment faux mais étant de fait le malade le plus connu de la planète, ça n’a pas loupé. 

Or la bipolarité n’est pas une carte magique qui permet d’excuser à peu près tous les propos stupides qu’un homme peut tenir. Lorsque Kanye explique qu’il est complexé par rapport aux Kardashian et qu’il a honte d’avoir été avec Amber Rose juste avant, ça le regarde, quand il fait des discours pro-Trump, ça le regarde aussi, etc. Ça va souvent dans le même sens, et ça accompagne très souvent la promo d’un nouvel EP ou album (ou pire, une énième horrible création comme ses derniers modèles de chaussures), ce qui ressemble pas mal à du foutage de gueule.

Il ne ridiculise pas que lui-même

Ses prises de parole en tant que candidat à la présidence ont été un bourbier sans nom. On passe d’opinions anti-vaccins (qui implantent des puces qui empêchent d’accéder au paradis) et anti-avortement à une énième remise en cause de la vision de l’esclavage (il a expliqué qu’Harriet Tubman n’avait pas vraiment libéré d’esclaves, grand moment) et la volonté de rétablir la prière à l’école, en passant par le fait qu’il prétend être le « candidat de Dieu » et qu’il veut s’inspirer du Wakanda. 

A une époque où a priori il est parfois compliqué pour un contre-pouvoir ou simplement une parole contestataire d’émerger, particulièrement pour la cause noire-américaine, ce type est un horrible boulet : plus on lui donne la parole, plus il affiche tout le monde. Par-dessus le marché il peut se faire manipuler et entraîner des gens dans son sillon, c’est la pire situation possible. 

Ça n’a pas loupé puisqu’on a appris le 12 août qu’il a rencontré Jared Kushner, conseiller et gendre de Trump, dans le but de voir comment relancer sa campagne. Concrètement si ça aboutit ça servira juste à affaiblir la campagne de Joe Biden, candidat du camp adverse. En gros une bande de tacherons opportunistes républicains l’utilise comme un atout un peu bébête pour taper sur une bande de tacherons opportunistes démocrates.

Si tout le monde n’avait pas pitié de lui, Drake aurait sorti un clash de vicelard

Lors d’une énième interview où Drake tentait de faire bonne figure après le clash de Pusha-T, il a fait comprendre sans les nommer qu’il avait d’abord prévu une réponse, à la fois pour l’ex-membre de The Clipse (là il est probable qu’il mente, ses pics pour Pusha-T n’ont jamais dépassé le stade du « t’es pas un aussi gros dealer que tu le prétends », sic) mais aussi pour Kanye West qu’il rend personnellement responsable de la fuite d’information sur son fils caché. Et c’est là que Drizzy a lâché un mystérieux « les dossiers que j’ai déterrés, les choses que je m’apprêtais à dire, le style d’attaque que j’allais balancer, je ne me voyais pas leur faire ça ». Sans rien dire d’explicite, il affirme donc qu’il possède des infos qui pourraient faire beaucoup de mal à celui qu’il considère comme un ennemi. En gros il aurait sans doute évoqué :

  1. le fait qu’il aurait couché avec Kim K
  2. la période où Kanye était constamment sous drogue et où le milieu de la mode parlait d’une liaison avec un célèbre styliste

En gros Drake voulait soit traiter Kanye de gay soit dire qu’il l’a cocufié, soit les deux. Ce n’est évidemment pas bien de faire ça, mais imaginer Drake révéler au monde sa nature de gros haineux, ça aurait valu le détour. D’autant que la réaction de Kanye aurait été incroyable et il est certain que Pusha serait intervenu à nouveau avec une nouvelle fatality. Que ce soit la manie de Drake de sortir avec des filles qu’il a connues ados et qui ont la moitié de son âge ou un second bébé caché avec une autre baby mama, il aurait bien trouvé un truc. C’est uniquement parce que Kanye fait de la peine à tout le monde que ce divertissement de qualité nous a échappé, et ça c’est moche.

Ses fanatiques sont gênants

Vous trouvez la fanbase de Beyoncé aliénée ? Certains spécimens qui composent celle de Yeezy sont au moins du même niveau si ce n’est pire. Même dans ses pires moments de crise, quand il aurait eu besoin de tout sauf d’être encouragé, ils lui trouvent des excuses. Quitte à partir en théorie du complot : ils ont successivement affirmé que Kanye était un cerveau cosmique qui trollait le monde entier, que tout ça était une performance artistique voire une expérience sociale, que c’est un génie avec un esprit trop supérieur pour qu’on puisse vraiment comprendre ses propos… Vous voyez ces parents qui voient leur gosse en train de jouer avec son caca et qui disent « il est tellement créatif » ? On y est.

A l’arrivée, le choix est laissé à chacun de considérer Kanye comme une victime ou une calamité, en fonction de sa sensibilité. Mais n’oubliez pas l’essentiel : vous avez aussi parfaitement le droit de vous en contrefoutre.