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Eminem : 25 ans plus tard, revenons sur Infinite, son premier album
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Eminem en 1995 - (photo : DR)
Eminem en 1995 - (photo : DR)

Eminem : 25 ans plus tard, revenons sur Infinite, son premier album

Il y a 25 ans jour pour jour, soit le 12 novembre 1996 Eminem posait les premières briques de son immense carrière avec l’album Infinite. Flashback.

Depuis plus de deux décennies maintenant, l’histoire d’Eminem a été racontée de très nombreuses fois. Dans des livres, dans des interviews, dans des documentaires, mais surtout dans ses textes. Quand bien même le parcours du rappeur de Détroit n’a aujourd’hui quasiment plus de secrets pour personne, il existe un moment de sa carrière encore méconnu de beaucoup. L’époque de son tout premier album, Infinite. C’était il y a exactement 25 ans.

Alors que le commun des mortels s’accorde en effet à dire que la carrière de Marshall Mathers a démarrée en 1999, au moment de sa signature par Dr. Dre couplée à la sortie de son premier single My Name Is, la vérité est ailleurs. Certes, c’est à ce moment-là que les projecteurs se sont posés sur lui, mais ne pas regarder en arrière serait faire l’impasse sur l’essence même du pourquoi Eminem est devenu Eminem. C’est pourquoi il est impossible de parler d’Infinite sans le replacer dans le contexte de son époque.

La genèse tumultueuse du projet

La genèse tumultueuse du projet

Avant de devenir la légende que tout le monde connaît, Eminem durant son enfance, est passé par toutes les galères possibles et inimaginables. Pêle-mêle : son père l’a abandonné alors qu’il n’avait que quelques mois, sa mère était une droguée qui peine à joindre les deux bouts, son oncle Ronnie s’est suicidé après une séparation trop douloureuse et il a subi un harcèlement violent lorsqu’il était à l’école. On vous l’accorde, ça fait beaucoup. Heureusement que le rap lui permet de sortir un peu la tête de l’eau et de s’évader de son quotidien tumultueux.

Seulement voilà, bien qu’Eminem ne tarde pas à prouver ses talents de MC dans les soirées open mic de clubs hip-hop de Détroit comme le Saint Andrews, le Shelter et le Hip-Hop Shop, il galère à s’imposer. Il a beau être bon au micro et bénéficier du soutien de son meilleur ami Proof,  le fait d’être un blanc dans une culture hip-hop à prédominance noire rendra les choses difficiles pour lui et sa couleur de peau sera un frein tenace à son ascension. En fait, il est ce qu’on pourrait appeler un zèbre blanc, un paria. Les blancs le rejettent car il fait de la musique noire et les noirs rejettent à leur tour ce blanc qui cherche à s’approprier leur culture. Eminem semble véritablement dans une situation sans issue.

Alors qu’il semble au fond du trou, pris en tenaille entre le racisme qu’il subit, les galères financières, les échecs dans la musique, les débâcles professionnelles et sa relation tumultueuse avec sa femme Kim, il trouve une nouvelle détermination le 25 décembre 1995, jour de naissance de sa fille Hallie Jade. Il n’a alors plus qu’une idée en tête : réussir là où sa famille a échoué en assurant au mieux son rôle de père.

Désireux d’accomplir cet objectif et d’en finir avec son petit boulot mal-payé au restaurant Gilbert’s Lodge de la Motor City, il persévère dans la musique et sort son premier disque, « Backstabber ». Un 45 tours qu’il presse en mille exemplaires, mais qui malheureusement s’écoulera à seulement 200 exemplaires. Non pas que le morceau soit mauvais, mais parce que le racisme anti-blanc omniprésent dans la culture hip-hop à l’époque l’a mis en face d’un véritable plafond de verre. En dépit de son talent déjà évident. Malgré ce nouvel échec, Eminem veut y croire et poursuivra sa carrière musicale quoi qu’il en coûte. Avec les frères Mark et Jeff Bass, les producteurs qui le guident depuis ses 15 ans, il sort l’album Infinite.

Infinite, chronique d’un échec salutaire

Infinite, chronique d’un échec salutaire

Qu’on se le dise : Infinite n’est peut-être pas l’album le plus connu d’Eminem, ni le meilleur de sa discographie, mais il n’en demeure pas moins primordial, tant c’est avec lui que tout a commencé. L’écouter, c’est découvrir les fondations de ce qui a fait le succès d’Eminem par la suite. En effet, sur ce disque composé de onze titres, le rappeur de Détroit cristallise son quotidien difficile en musique et transforme la pression qui en découle en une rage lyricale captivante et une énergie violente. De façon on ne peut plus authentique, il rappe l’état calamiteux de sa vie en 1996. Entre les difficultés qu’il a d’élever sa fille, les sentiments contradictoires entre amour et haine qu’il éprouve pour sa femme Kim, son attachement à l’égard de sa ville natale, ses petits boulots ingrats et les souvenirs de ses battles au Hip-Hop Shop de Détroit, Eminem nous propose un cocktail émotionnel à la fois sombre et puissant. Celui d’un homme artiste aussi abattu que déterminé, mais qui déjà à l’époque, ne manquait pas de piquant et d’humour.

Également, un morceau comme Tonite en disait déjà long sur ses talents d’écriture et son style à couper le souffle. Jeux de mots, flow rapide, rimes techniques, et multisyllabiques sont de mise.

C’est aussi sur ce disque qu’Eminem signe ses premiers clashs. Dans Backstabber par exemple, son premier morceau évoqué plus haut qu’il a gardé pour l’album, il charge frontalement Champtown, un rappeur de Détroit avec lequel il a déjà travaillé. Il l’accuse d’avoir tenté de coucher avec sa femme Kim, ce que l’intéressé niera catégoriquement.

Malgré tout, Eminem n’en démordra pas et ne lâchera pas sa proie. Non-content de le terminer dans un son, il est amusant de remarquer que dans les remerciements présents dans le livret de l’album, le rappeur place une ultime pique pour ce dernier : «Dédicace à ceux qui me plantent un couteau dans le dos, les jaloux chevelus qui essayent de baiser ma femme dans mon dos. Je le dis, "Eminem n'est pas  une merde, enfoirés de serpents sournois ! Merci pour la motivation. Je ne suis pas fou !!!!! ».

Rétrospectivement, il est évident que l’album était excellent pour l’époque. Il mettait en lumière les prédispositions d’Eminem pour le rap. Quand bien même le projet a été poussé par Proof, rappeur local et ami d’Eminem déjà influent à l’époque, Infinite sera un échec commercial. Le fait que l’album soit l’œuvre d’un rappeur blanc a tué le projet dans l’œuf et celui-ci ne se vendra qu’autour de 1 000 exemplaires. Bien que le racisme anti-blanc dont était victime Em à l’époque soit en grande partie responsable des faibles ventes, force est d’admettre que l’opus n’avait pas de single à succès qui aurait pu éventuellement mettre tout le monde d’accord à la manière d’un My Name Is quelques années plus tard.

Il n’empêche qu’Infinite s’est quand même offert quelques critiques positives de la part de ceux qui avaient fait l’effort de passer outre la couleur de peau d’Eminem. Dans sa chronique publiée dans le magazine rap basé à Détroit Undergroud Soundz, le journaliste Mark Kempf qui par la suite deviendra le premier manager d’Eminem a écrit « la maîtrise de la langue anglaise lui permet d'écrire des histoires cohérentes et pas seulement des divagations qui sont là juste pour rimer ».

Dans l’autobiographie de Debbie Mathers intitulée « My Son Marshall, My Son Eminem », la mère d’Eminem précise que son morceau « Searchin’ » était tout de même occasionnellement joué dans les rues de Détroit, mais pas suffisamment pour lui donner de la lumière à l’échelle nationale. Les avis encourageants dans la presse spécialisée et ces quelques élans de reconnaissance à l’échelle locale n’empêchera pas Infinite de faire un flop.

Affecté par ce nouvel échec, Eminem a failli abandonner. Il faut dire qu’au-delà de la musique, c’est tout son monde qui s’écroule au même moment. Il se fait virer du Gilbert’s Lodge, le restaurant où il travaillait, de surcroît, il ne parvient pas à subvenir aux besoins de sa fille et n’en finit plus de se disputer avec sa femme Kim. Trop c’est trop : au bout du rouleau et hanté par le souvenir de son oncle complice décédé, il tente de se suicider en prenant des cachetons. On pense souvent que l’overdose qu’il a connu en 2007 est la seule fois où Eminem a failli disparaître, mais c’est trop vite oublier que l’échec d’Infinite a, lui aussi, bien failli lui coûter la vie. Fort heureusement, le rappeur s’est vite relevé.

« Parfois tu te sens simplement fatigué, tu te sens faible, et quand tu te sens faible, tu as envie de tout abandonner. Mais tu dois chercher au plus profond de toi pour trouver cette force intérieure. La canaliser pour l’utiliser, trouver la motivation nécessaire pour ne pas laisser tomber. Peu importe à quel point tu as envie de t’écraser sur le sol et sombrer », tels sont les mots d’Eminem dans l’intro dans son morceau Till I Collapse. Bien qu’il ne les ait pas encore écrits à l’époque, sans doute a-t-il eu une prémonition à ce moment-là.

Comme en témoignera ce classique co-signé avec Nate Dogg en 2002, Eminem a trouvé en lui une force suffisante en lui pour ne pas lâcher et se relever. De cette tentative de suicide mêlée à la rage et au désespoir naîtra alors son alter ego démoniaque, Slim Shady. La suite de l’histoire on la connaît. Eminem et son personnage ont dit « fuck » au monde entier, jusqu’à être repéré et signé par Dr. Dre. Son talent ensuite a suffi pour écrire sa légende.

Aujourd’hui, Infinite a récupéré ses lettres de noblesse. Bien qu’il soit à ce jour le seul album d’Eminem à ne pas être certifié et à être absent des plateformes de streaming, il reste un projet de référence pour le rappeur et ses fans les plus engagés. Il y a cinq ans d’ailleurs, à l’occasion des vingt ans du projet, on se souvient que les producteurs de l’album, Mark et Jeff Bass avaient publié un remix actualisé de morceau éponyme, ainsi qu’un making-of édifiant sur la conception de l’album. La version remasterisée de Infinite était même parvenue à faire son entrée dans le Billboard Hot 100, à la 97eme place et en troisième position du iTunes Hip-Hop charts.

Rien que pour ça, si l’enfant terrible de Détroit devait un jour se retirer du game, sa chanson Infinite devrait être la dernière qu’il interprète sur scène. Imaginez la puissance et la symbolique que prendrait un tel moment... La boucle de son immense carrière serait magnifiquement bouclée et Eminem entrerait au Panthéon des plus grands artistes de tous les temps pour l’éternité.