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Dix producteurs majeurs du rap US des années 2010
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Mike Will Made It, Metro Boomin et The Alchemist (photos : Prince William / Bertrand Rindoff Petroff / Johnny Nunez)
Mike Will Made It, Metro Boomin et The Alchemist (photos : Prince William / Bertrand Rindoff Petroff / Johnny Nunez) ©Getty

Dix producteurs majeurs du rap US des années 2010

Entre trap dominante, cloud rap novateur et nouvelles expériences sonores, voici dix producteurs ou équipes de production qui ont marqué durablement le rap américain des années 2010.

En dix ans, le rap américain (et… canadien) ont connu des mues sonores confirmant des tendances nées la décennie précédente, mais aussi inédites. D’abord, les années 2010 sont celles de l’avènement de la trap comme esthétique dominante du rap. Les premiers sursauts de ce genre né à Atlanta, qui mêle beats lents et secs, basses pachidermiques et mélodies souvent épiques ou terrifiantes, ont totalement façonné une grande partie du rap, créant un petit frère à Chicago avec la drill et influençant même la musique électronique. La trap a surtout permis à certains producteurs de créer des teintes multiples au sein de son esthétique et de s’imposer comme les nouveaux maîtres du beat rap. Pourtant, malgré cette hégémonie, d’autres compositeurs ont su se faire une place en cherchant d’autres univers sonores, moins agressifs, plus diffus, la décennie écoulée étant aussi celle du cloud rap. Un sous genre aux frontière vagues, mais qui retranscrit surtout l’idée d’une présence de plus en plus importante d’un son en apesanteur, moins marqué par des gimmicks secs. Si résumer la production française était hardue, créer cette sélection pour le rap américain l’a été davantage, laissant de côté des producteurs tout aussi talentueux comme DJ Dahi, Mike & Keys ou encore London On Tha Track. Cette sélection de dix producteurs ou entitées de production raconte les évolutions sonores du rap US des dix dernières années et leurs ouvriers principaux.

Noah “40” Shebib, Boi-1da, T-Minus et Nineteen85

Si l’on a parlé de “son OVO” et même de “son Toronto” cette décennie, c’est grâce à eux. En s’ajoutant tour à tour aux crédits des albums de Drake, de So Far Gone à Scorpio, Noah 40 Shebib, Boi-1da, T-Minus et Nineteen85 ont défini tout à la fois l’esthétique de l’un des artistes rap les plus plus populaires et influents de cette décennie, mais aussi la couleur musicale de toute une ville dans l’esprit du public. Chacun de ces musiciens a apporté sa pierre à la construction de ce mur du son, fait de nappes vertigineuses et de samples r’n’b filtrés. Noah “40” Shebib a été l’architecte en chef en élaborant dès les premiers albums de Drake des textures nouvelles, peut-être parce qu’il a commencé comme ingénieur du son. Il a ainsi travaillé sur des fréquences basses, des boucles qui donnent l’impression de flotter, des batteries qui ne cognent pas, comme sur Houstatlantavegas et Marvin’s Room alors que le rap était en pleine explosion trap et que le r’n’b flirtait avec l’EDM. Pour le percussif, c’est du côté de Boi-1da que ce son OVO a trouvé son ouvrier-maître, en tapant des rythmiques puissantes aussi bien sur de belles boucles (Best I Ever Had) que sur des ambiances ternes (The Blacker The Berry, Know Yourself).

De Jay Rock à Big Sean en passant par Cardi B et ScHoolboy Q, de nombreux rappeurs vont le chercher pour son sens du beat qui tabasse et de la boucle originale. T-Minus, lui, a apporté à cette identité sonore brumeuse des aspects plus dynamiques grâce son goût pour les jeux de cymbales rapides et ses synthés intempestifs, entendus sur I’m On One de DJ Khaled, HYFR de Drake, Swimming Pools de Kendrick Lamar. Enfin, Nineteen85, producteur du groupe R&B dvsn, a ramené à partir de 2015 des rythmiques plus brillantes et métalliques accompagnant des textures soyeuses, tirant encore plus son inspiration dans le R&B des années 1990 et la soul (Hotline Bling de Drake, Tricks On Me de Future) et même la musique électronique anglaise (Truffle Butter de Nicki Minaj, One Dance de Drake). Son travail sonore sur les albums de dvsn est aussi l’un des plus remarquables sur le R&B de cette décennie, donnant corps aux vertiges sentimentaux chantés par Daniel Daley. Ainsi, chaque producteur travaillant dans ce collectif informel proche du label OVO a rebondi sur les idées des uns et des autres pour forger une identité sonore qui a su évoluer en dix ans.

Clams Casino

Parmi tous les sous-genres de rap qui ont fleuri cette décennie, le cloud rap a été l’un des plus cités, discutés, et souvent le plus mal compris. Mais s’il y a un producteur qui a donné ses lettres de noblesse à ce style éthéré et planant, c’est sans doute Clams Casino. La légende raconte qu’en 2009, Lil B, influent rappeur de la Bay Area, aurait voulu décrire sa musique à un journaliste en pointant du doigt l’image d’un château posé sur un nuage. Par déformation, le terme “cloud rap” est né, indéniablement collé à ses morceaux les plus illustres alors, notamment I’m God, produit par Clams Casino. Le morceau contient en substance, dès 2009, tout ce qu’a développé la décennie écoulée le producteur du New Jersey : des nappes floues, issus de samples vocaux déformés téléchargés aléatoirement sur Internet en tapant des mots clés. Clams Casino les pose sur des beats souvent lents, au rendu lofi, donnant une impression de brouillard constant dans ses sons. Il a ensuite décliné cette signature sonore si particulière avec toute la nouvelle garde du début des années 2010. Pour A$AP Rocky, il livrera parmi ses réalisations les plus hallucinées sur son LIVE.LOVE.A$AP ; pour Mac Miller, ses instrus au rythmes les plus enlevés (Bird Call, My Team).

Difficile de ne pas imaginer que son style si particulier n’ait pas influencé un producteur vétéran comme No I.D. pour ses productions sur le Nobody’s Smiling de Common en 2014 et Summertime ‘06 de Vince Staples en 2015 - album sur lequel Clams Casino a déposé parmi ses plus grandes productions, entre entre le bounce industriel de Norf Norf et le blues sous cachetons de Summertime. Si la suite de sa décennie a surtout été constituée de projets instrumentaux, son influence a été considérable.

DJ Mustard

Si le rap de la grande aire urbaine de Los Angeles a connu cette décennie un foisonnement créatif, avec des identités musicales hétérogènes et bien marquées, c’est sans doute le son de DJ Mustard qui a été le plus iconique de cette décennie de rap sud-californien. Le producteur a su synthétiser et maximiser d’autres grandes tendances sonores qui ont existé avant lui, tout en y imposant sa propre patte : les basses collantes et le groove dodelinant du rap de la Bay Area, l’efficacité musicale de Lil Jon, les sirènes traditionnelles du rap de Los Angeles, l’énergie et le dynamisme de la bounce de la Nouvelle-Orléans. En passant tous ces ingrédients dans son mixeur, Mustard a créé sa propre sauce, le son “ratchet”, embryonnaire en 2011 avec YG et Ty Dolla $ign, et qui va véritablement décoller à partir de son premier tube : Rack City de Tyga. De là, il a livré d’autres hits à la pelle du rap au r’n’b pour 2 Chainz, Jeezy, Trey Songz, Tinashe, Omarion.

Mais c’est son travail avec YG qui lui a permis de passer une nouvelle étape, en réalisant l’album My Krazy Life, pour lequel Mustard a gardé ses meilleures compositions, se nourrissant de ses expérimentations sur sa mixtape Ketchup et de celles de YG. Moins répétitives et épurées que sur ses précédentes productions, les teintes et rythmiques sont plus riches sur My Krazy Life, tout en gardant sa touche si particulière. Il en fera aussi bénéficier les nouveaux talents ou artistes moins exposés de L.A., comme RJ, Jay305 et Joe Moses, influencera beaucoup d’autres producteurs à adopter ce son ratchet, dont DJ Swish, compositeur important du Still Brazy de YG, et aura un impact même dans nos contrées, de Disiz à Rohff en passant par Alonzo. Et lorsque le rap s’est lassé de cette formule (à moins que ce ne soit lui-même qui se soit lassé du rap), Mustard a su trouver avec Ella Mai de nouvelles sensibilités à développer autour de la voix cristalline de la chanteuse. Une musique plus chatoyante, à l’image de son tube Boo’d Up et de l’excellent premier long format d’Ella Mai, sorti l’an dernier.

Lex Luger, Southside et 808 Mafia

Dès l’ouverture de la décennie, un album a façonné une grande partie du rap pour les années suivantes. Flockaveli de Waka Flocka Flame a imposé à la trap de nouvelles pistes, plus brutales, plus viscérales, porté par l’énergie héritée du crunk de Waka Flocka Flame, mais aussi par la musique d’un producteur : Lex Luger. Le producteur de Virginie y décuple les ambiances films d’horreur et de guerre développées par ses aînés (Shawty Redd, Midnight Black, Drumma Boy) avec des orchestrations épiques et des rythmiques épileptiques. Couplé à ses livraisons pour Rick Ross la même année (BMF et MC Hammer), le travail de Lex Luger va être un vrai séisme dans la production rap, adapté deux ans plus tard par la scène de drill de Chicago (on y revient après).

Pourtant Lex va vite s’essoufler, et c’est un autre producteur avec qui il a fondé le collectif 808 Mafia qui va s’imposer comme l’un des plus influents : Southside. Plus étrange, plus spatiale, la trap de Southside (présente sur quelques titres de Flockaveli) va nourrir les mixtapes de toute la clique Brick Squad, notamment le Trap Back de Gucci Mane et son album commun avec Waka Flocka Flame, Ferrari Boyz. Signalées par une sirène stridente piquée à Quincy Jones, que Southside utilise comme tag, ses explorations vont bénéficier surtout à un artiste, le plus interstellaire de la trap d’Atlanta : Future. Sur Monster, 56 Nights et DS2, Southside va faire passer le rappeur dans des trous de vers et des portes interdimensionnels, sur des titres comme Monster, Fuck Up Some Commas, No Compadre, Groupies. Son travail avec le producteur boom-bap Jake One, devenu créateur de boucles pour d’autres musiciens, va lui offrir aussi de la nouvelle matière, plus organique, plus chaude, sur ses instrus à l’adresse de Future et 21 Savage, et surtout le I Got the Keys de DJ Khaled, Jay-Z et Future. Enfin, la 808 Mafia ayant été un collectif très mouvant, il est indispensable de citer deux grandes productions créées par d’autres producteurs du crew : le spatial March Madness de Future, signé Tarentino, et l’onirique XO Tour Llif3 de Lil Uzi Vert, par TM88. 

The Alchemist

Si la décennie 2010 a été celle de l’omniprésence et de l’omnipotence de la trap sous toutes ses déclinaisons, le son poussiéreux et millésimé du boom-bap a continué de briller grâce à des savants de la boucle. Du classicisme des beats d’Apollo Brown, Statik Selektah et Knxwledge au dépouillement des boucles de Roc Marciano, Ka et Daringer, ce son organique n’a pas cessé de faire preuve de créativité. Et s’il y a un producteur qui est sans doute capable de réussir toutes ces déclinaisons, c’est The Alchemist. Voilà vingt ans qu’Alan Maman continue de trouver des samples redoutables, qu’il découpe ou laisse immaculés, de composer des beats crasseux mais aussi de prendre des risques. Ses partitions sans faute sur des longs formats pour Prodigy (Albert Einstein), Boldy James (My 1st Chemistry Set), Action Bronson (Rare Chandelier), Curren$y et Freddie Gibbs (Fetti), Havoc (The Silent Partner) n’ont d’égales que sa capacité à collaborer avec les nouvelles têtes, des plus évidentes (Kendrick Lamar, Danny Brown, ScHoolboy Q, qui dit d’Alchemist qu’il est son producteur préféré) aux plus surprenants, du Perfectionist de Rick Ross et Meek Mill à Jabroni avec... Migos. 

Alchemist a surtout su travailler des ambiances plus psychédéliques et vaporeuses, totalement ancrées dans les nouvelles expériences sonores du rap de cette décennie, tout en soignant son talent pour les beats soulful sur les albums d’Evidence (The Red Carpet est sans doute l’une de ses plus belles productions). Et alors que la mode du beatless a conquis toute une nouvelle partie du gouffre du rap new-yorkais (Roc Marciano, l’équipe Griselda), Alchemist a aussi prouvé qu’il pouvait rivaliser dans cette discipline ardue où il faut être efficace avec moins, sur ses projets personnels comme The Good Book Vol. 2 ou Yacht Rock 2.

Young Chop et DJ L

La trap 2.0 offert au monde par Flockaveli et les sorties du Brick Squad de Gucci Mane s’est comportée comme une plante rampante, s’infiltrant dans plusieurs autres scènes musicales américaines et internationales. C’est à Chicago qu’elle a accouché de son plus turbulent rejeton : la drill musique des Lil Durk, Fredo Santana, Lil Herb, King Louie, Lil Reese et évidemment Chief Keef. Pour porter la fougue juvénile de la plupart de ses rappeurs, des producteurs ont réadapté les codes musicaux d’Atlanta en produisant un son plus martial, retranscrivant, malheureusement, l’ambiance de guerre de tranchées qui règne dans les quartiers sud de Chicago depuis plusieurs années, renommés “Chiraq” par ses habitants.

Le producteur le plus identifié de cette scène est, sans aucun doute, Young Chop. Avec des titres comme I Don’t Like de Chief Keef, OTF de Lil Durk et Gang Bang de Fredo Santana, il a donné à la drill ses codes musicaux les plus repris aujourd’hui : l’utilisation récurrent de tocsin funeste, de grosses cymbales crash, et une manière plus droite, presque militaire, de jouer les grosses caisses et les caisses claires. Un style qui lui a permis de produire pour French Montana, Rae Sremmurd et même Booba. Surtout, il a popularisé une caisse claire, renommée aujourd’hui “Young Chop snare” par de nombreux producteurs, mais dont l’origine remonterait à 2006. Ce son sec et métallique a depuis été repris partout et continue de nourrir les productions jusqu’en France et en Angleterre.

Moins connu, DJ L, lui, a également travaillé ce son guerrier en y ajoutant une touche personnelle. Sur les Kill Shit et Gangway de Lil Herb, DJ L a joué un élément rythmique particulier : des caisses claires plus légères en contre-temps, au jeu presque caribéen. Déjà adoptées à l’époque sur le Chiraq de Nicki Minaj et Lil Herb, elles ont ensuite été déclinées sur la version française par Kaaris, Se-Vrak, puis particulièrement reprises par la scène drill britannique et celle de Brooklyn. En quelques nuances, ces deux producteurs ont su démarqué la drill par des effets papillon qui se sont transformées en tornade sonore près de dix ans après.

Mike Will et Ear Drummers

Chaque génération du rap a connu son super-producteur. Un musicien et chef d’orchestre capable d’imprimer sa marque et d’être copié, de se renouveler à plusieurs reprises, d’être très demandé pour des placements tout en devenant réalisateur, et d’investir dans la pop. Celui de la génération trap de cette décennie écoulée fut Mike Will Made It. Aucun de ses collègues (808 Mafia, London On Tha Track, Metro Boomin) n'a réussi réussi à cocher toutes les cases comme Mike Will l’a fait, en livrant des tubes imparables, produit pour Miley Cyrus, lancé un groupe influent avec Rae Sremmurd et redéfini en partie le son de la trap. Après ses débuts à base de beats plutôt génériques avec Gucci Mane et son Brick Squad à la fin des années 2000, il marque un grand coup avec sa production mastodonte pour le Tupac Back de Meek Mill et Rick Ross en 2011. C’est à cette période qu’il va trouver l’une de ses signatures : l’usage de filtre passe-bas dans sa musique, qui donne l’impression à l’auditeur de plonger dans les abysses avant de remonter à la surface, lorsque l’instru explose. À cet instant, Mike Will ne joue plus seulement avec le temps de la musique mais aussi avec son espace. Un combo espace-temps qu’il va appliquer d’abord en développant le talent de mélodiste de Future sur Pluto, puis en livrant tubes sur tubes pour Juicy J (Bandz A Make A Her Dance), Rihanna (Pour It Up), Ace Hood (Bugatti), Lil Wayne (Love Me), Ciara (Body Party). Il travaille alors avec une flopée de producteurs signés sur son label Ear Drummers, qui lui apportent une somme de matière sonore qu’il triture à l’envie, comme Timbaland et Dr. Dre l’ont fait dix ou quinze ans avant lui. Et comme eux, il va développer de jeunes prodiges : les frangins de Rae Sremmurd, Slim Jxmmi et Swae Lee. Avec eux, Mike Will et son équipe développent des mélodies caoutchouteuses et sucrées comme du chewing gum sur leur premier album SremmLife, puis plus spatiales, psychédéliques, pop en étant ternes dans les mélodies sur sa suite, avec en sommet Black Beatles et sa mélodie de passage en hyper-espace. Revenu à des projets plus confidentiels en fin de décennie, comme le sombre Edgewood de Trouble ou la B.O. de Creed II, Mike Will continue à prouver son talent de réalisateur-producteur. 

Metro Boomin

“Metro Boomin want some more”, “If Young Metro don’t trust you i’m gon shoot you”, “Young Metro, Young Metro, Young Metro” : trois tags pour un seul et même producteur. 808 Mafia ont apporté à la trap la brutalité, Mike Will un son plus large et plus pop, Zaytoven des mélodies classieuses et blues. Metro Boomin y a, lui, injecté une dose de gothique et de mystère. Passé de sa ville natale de Saint-Louis à Atlanta pour ses études supérieures, et surtout pour placer ses prods, c’est, là encore, grâce au Brick Squad de Gucci Mane et à la 808 Mafia que le jeune Metro va percer.

Dès son premier semestre à la fac, il signe son premier hit, Karate Chop de Future, qui signale ses intentions avec son univers fantasmagorique, sortant la trap des mélodies de films d’horreur pour se diriger vers des teintes plus gothiques, comme celles des B.O. de Danny Elfman. C’est ce qu’aime Metro Boomin : les mélodies étranges, distordues, déséquilibrées, comme celles pour Activist de Waka Flocka Flame ou Drug Dealer de ScHoolboy Q (co-produit avec Southside). Cela s’est surtout exprimé chez Metro Boomin par des synthés totalement vertigineux, parfois avec légèreté comme sur Tuesday de iLoveMakonnen, mais souvent avec pesanteur, comme sur Skyfall de Travis Scott et The B-Language de Young Thug. Il va même pousser le Future post-Honest, débarassé de ses rêves de devenir une pop star, vers des consistances sonores totalement accidentés, comme le bourdonnement entre un grognement bestial et un didjeridoo de Radical et le son de court circuit grésillant de I Serve The Base. DS2 de Future, en 2015, doit d’ailleurs beaucoup à ces expérimentations sonores étranges de Metro Boomin, dont il va totalement se débarrasser l’année suivante en dépouillant sa musique sur le Savage Mode de 21 Savage. Sa musique devient alors lugubre, portée par des mélodies en deux ou trois notes étendues et des rythmiques squelettiques. Un esprit dépouillé qu’on l’entendra avec succès dans une prod comme Bad and Boujee de Migos. Entre ses recherches de son de batterie s’écartant des motifs traditionnels de la trap (Know Ya de Ty Dolla $ign) et ses samples inattendus (l’hypnotique flûte du Mask Off de Future), Metro Boomin a su en à peine une moitié de décennie s’imposer en changeant constamment son propre son, mais aussi en influençant durablement celui du rap.

Cardo

Il a ouvert la décennie sur Mesmorized, un placement inespéré pour un jeune Wiz Khalifa encore rookie, pour co-signer huit ans plus tard God’s Plan, l’un des plus grands tubes de Drake. Le parcours ascensionnel de Cardo confirme son tag “Cardo got wings” : oui, ce producteur s’est laissé pousser des ailes pour prendre un sacré vol plané qui ne cesse depuis 2010. Originaire du Minnessota, tout au Nord de la carte américaine, Cardo s’est d’abord imposé en appliquant dans ses productions pour Wiz Khalifa, Smoke DZA et Dom Kennedy une sensation de fraîcheur à des instrus au groove funk inspiré de ses producteurs préférés : DJ Quik et Pimp C. Une esthétique vintage qu’il a développé plus tard avec l’une des stars de la nouvelle vague de Detroit, Payroll Giovanni, entre sons de 808 old school, sirènes aigues mais estivales, et l’une de ses signatures : un effet de “sidechain” sur ses grosses caisses, donnant l’impression d’étouffer quelques courts instants le reste de l'instrumental, comme si elles faisaient un trou au moment où elles tombent. On retrouve ces caractéristiques dans ses instrus plus lentes et sudistes, dans lesquelles il sample astucieusement (la voix de Sade sur BANned de Freddie Gibbs, le piano de Barry Manilow couplé à des synthés de trance sur Showroom de Curren$y) ou va chercher de longues nappes  lancinantes, comme sur le I’m Leanin’ en intro du Dreamchasers 3 de Meek Mill. Surtout, Cardo a compris comme d’autres de ses confrères que la réinvention passe par la collaboration. Son cousin Yung Exclusive lui a apporté des textures un peu titubantes, sous morphine, des mélodies qui donnent une sensation d'être saoul. Ils ont ainsi signé le Goosebumps de Travis Scott et Kendrick Lamar, le THat Part de ScHoolboy Q et Kanye West, ou encore le dernier morceau en date réunissant le Black Hippy, Vice City, de Jay Rock. Avec Johnny Juliano, il a développé des samples hyper mélodieux, comme celui de 100 de Game et Drake. Toujours à l’affût des nouvelles sonorités, il a très vite travaillé aussi avec des jeunes talents comme Pi’erre Bourne (on en parle ci-dessous) ou Baby Keem, rappeur-producteur talentueux qui s’est fait connaître sur le Redemption de Jay Rock et commence à connaître une cote grimpante aux États-Unis sur ses projets solo.

Ronny J et Pi’erre Bourne

Le rap de cette fin de décennie a connu des mutations musicales étranges, parfois extrêmes, qui ont émergées d’une scène à la fois très ancrée dans les expérimentations d’artistes du sud de la Floride, mais surtout hors-sol car intrinsèquement liées à Internet. L’étiquette “Soundcloud rap”, nom donné de la plateforme de streaming sur laquelle ont fleuri de nombreux de ces jeunes artistes bouillonnants et bordéliques, a ainsi englobé de Denzel Curry à XXXTentacion en passant par Lil Pump, Ski Mask the Slump God et Playboi Carti. Et ce sont deux producteurs, Ronny J et Pi’erre Bourne, qui ont incarné le mieux le son de ces nouvelles voix.

Le travail de ces deux producteurs est comme les deux faces d’une même pièce. D’un côté, Ronny J a développé un penchant pour un son criard, strident, qui tape dans le rouge des gauges de volume, avec ses basses saturées et ses beats affolés - il dit avoir été marqué par ses sorties dans des raves, où les décibels font trembler le sol. Depuis le Ultimate de Denzel Curry, il n’a cessé de supprimer des éléments de ses productions pour les rendre plus brutes, jusqu’à magnifier cette touche sonore sur son album solo OMGRONNY, où ses instrumentaux sonnent comme si ceux des Neptunes époque Hell Hath No Fury des Clipse avaient perdu des fréquences sonores, compressés dans un vieux jeu vidéo.

À l’inverse, si Pi’erre Bourne à lui aussi un penchant pour un grain proche des anciennes consoles de jeu, c’est en le développant dans des instrumentaux au son plus diffus, fluo, où la basse grésille mais traîne, sans à-coup. Son travail sur ses propres mixtapes et les albums de Playboi Carti, Young Nudy et Chavo sont autant de nuances de ces longues nappes oscillantes posées sur des beats squelettiques. Et ses contributions cette année à l’album So Much Fun de Young Thug ont révélées à quel point son style peut être malléable à l’envie. Pour lui comme pour Ronny J, c’est d’ailleurs peu surprenant que Kanye West soit allé les chercher pour explorer de nouvelles pistes sonores sur son Jesus Is King. Leurs explorations sonores tout en saturation ont d’ailleurs commencé, en cette fin de décennie, à créer des émules, chez un producteur comme Jetsonmade (DaBaby) ou même en France, dans les basses surchargées de Train de vie de Koba LaD.