MENU
Accueil
DaBaby : entre humour et insolence, il décoince le rap US
Écouter le direct
DaBaby au JMBLYA le 3 mai 2019
DaBaby au JMBLYA le 3 mai 2019 ©Getty

DaBaby : entre humour et insolence, il décoince le rap US

Avec son large sourire et sa musique efficace, DaBaby a réussi à décrocher une place au top 10 américain avec son morceau "Suge". Un rappeur qui déride le rap américain actuel, sans être pour autant une parodie.

Le clip a été posté sur sa chaîne YouTube le 10 juin dernier. Dans Carpet Burn, dernier single de son album Baby on Baby, DaBaby est fidèle à lui-même. Le rappeur de Charlotte, en Caroline du Nord, met en images son histoire de plan cul - qui lui laisse des “brûlures de moquette” - à sa manière : avec dérision. Il campe le rôle d’un plombier lubrique venu dépanner une cliente peu vêtue, comme dans le plus mauvais scénario d’un film porno. Puis, au milieu de la vidéo, arrive le mari cocu, qui, pour se venger, tente le lendemain d’afficher le rappeur dans une story Instagram, avant de se faire tabasser par le rappeur.

La scène n’est pas anodine : c’est une reconstitution d’un fait divers qui l’a impliqué le 25 mai dernier. Sur sa propre story, un autre rappeur de Charlotte, Cam Coldheart, nargue DaBaby dans un magasin Louis Vuitton. S’ensuit une série de menaces, un échange de coups, puis un DaBaby qui filme son concurrent à terre, humilié, le nez en sang et le pantalon aux genoux. “Je l’ai couché, tout seul !, crie DaBaby, victorieux. De la violence à la dérision : l’anecdote résume bien le rappeur et son univers, alors que sa musique gagne en popularité. Suge, un autre de ses singles, est entré il y a peu dans le top 10 des morceaux américains - un classement ou les autres titres rap tirent vers le chant hybride, entre Lil Nas X et Post Malone.

Le rap comme nécessité et défi

On sait peu de choses sur le passé de DaBaby, Jonathan Lyndale Kirk de son nom civil. Né en 1991 à Cleveland, dans l’Ohio, benjamin d’une fratrie de trois garçons, il grandit ensuite avec sa famille à Charlotte, en Caroline du Nord. Dans la famille Kirk, certains de ses oncles se sont faits une réputation dans les braquages. Un entourage criminel qui a sans doute influencé sa jeunesse : si l’on en croit ce qu’il raconte sur Next Song, lui aussi a tenu en joug du bout de son flingue ses victimes pour les déposséder de leurs biens - et a vécu la même situation en retour. DaBaby raconte aussi être toujours sous contrôle judiciaire. La raison ? Dans Blank Blank, il confie avoir fait un tour par la case prison après avoir oublié qu’il avait un flingue sur lui au moment de prendre un vol. Sur de possibles activités illégales, rien n’a, de fait, réellement été dévoilé. Mais elles l’ont suffisamment marquées pour qu’il s’en détourne, raconte-t-il. Et se tourne vers le rap, par nécessité et défi. “Les trucs que je faisais dans la rue m’ennuyait, dit-il début 2018 à Mass Appeal. Soit les keufs allaient me serrer, soit j’allais tirer sur l’un d’eux et finir en prison. Je me suis dit : tous ces trucs dont parle les rappeurs, je le vis vraiment. Je parie que je peux traduire ça en mots et en musique et être meilleur qu’eux. Et c’est ce que j’ai fait.

Jonathan se lance dans le rap en 2014, à l’âge de 23 ans. Il adopte le nom de Baby Jesus, pour souligner son sens du sacrifice et de l’altruisme à l’égard de son entourage. Sûrement aussi, déjà, pour son goût de l’absurde et la provoc. Il signe alors avec un label indépendant, South Coast Music Group, avec lequel il sort une première mixtape en 2015, Nonfiction. La cassette présente un rappeur qui manque encore de personnalité, proposant une trap conquérante sous Auto-Tune influencée par les hommes forts de l’époque, de Future à Young Thug en passant par Rich Homie Quan. Sur les conseils des membres du label, pour éviter toute controverse et accusation de blasphème, il supprime début 2016 le “Jesus” de son pseudo pour devenir DaBaby. Il était de toute manière déjà convaincu qu’il avait déjà créé des “croyants” à sa musique, comme il l’annonce en intro de God’s Work Resurrected, premier projet sous son nouveau nom. Sur cette minute et trente secondes, son style commence alors à s’affirmer, en jouant sur l’aspect granuleux de sa voix basse, tout en développant un flow sautillant et élastique, et l’impression de l’entendre rapper d’un sourire insolent aux lèvres.

Entre viralité et performance

Pour bien faire comprendre au public son changement de nom, il va alors développer une double stratégie, jouant à la fois sur la viralité et la performance. En mars 2017, il se promène en couche pour adulte et en paire de Jordan dans les rues d’Austin, au très scruté festival South By South West. Le déguisement fait son petit effet sur le net. D’autant que DaBaby vient de commencer un véritable marathon de mixtapes : sa série des Baby Talk. Il y reprend un aspect un peu oublié du rap lors de cette décennie : déchirer sur les instrus d’autres rappeurs. “Tous les deux/trois mois, je prends cinq ou six des meilleurs morceaux du moment et je fous la honte à vos rappeurs préférés”, explique-t-il à Mass Appeal. Bad and Boujee de Migos, The Race de Tay-K, Magnolia de Playboi Carti, même Who Shot Ya? de Biggie : sur les instrus originaux ou des contrefaçons un peu cheaps, DaBaby déroule et imprime peu à peu son irrévérence. Entre ces exercices de style, le rappeur enregistre des albums plus conventionnels, avec des morceaux inédits. Si Billion Dollar Baby ne marque pas par son originalité, encore trop marqué par l’influence d’Atlanta, Back On My Baby Jesus Shit, sorti fin 2017, montre déjà plus de caractère. Sean Da Firzt, producteur avec qui il travaille depuis God’s Work Resurrected, commence à affiner peu à peu sa patte sonore, en proposant des instrumentaux plus dépouillés, tenant sur trois ou quatre notes entêtantes, parfaits pour le rap écervelé et dynamique de DaBaby.

C’est enfin sur Blank Blank, sorti fin 2018, qu’il parvient à trouver son style, plus brut et direct, abandonnant quasiment l’usage de l’Auto-Tune et laissant exprimer un flow monocorde et haché pour raconter ses vantardises et bêtises. Notamment sur Walker Texas Ranger, single efficace, qui a tapé dans l’oeil d’Interscope. La major a alors officialisé début 2019 un partenariat avec lui et son label South Coast Music Group, très vite concrétisé par la sortie d’un premier album officiel, Baby on Baby, véritable carte de visite pour le rappeur. Suge, son premier single, cristallise la direction de l’album. Et d’après le producteur du morceau, JetsonMade, originaire de Caroline du Sud, le morceau définit même une identité régionale. “Quand j’ai commencé à produire, j’essayais de faire des beats trap pour les rappeurs qui font de la trap”, explique-t-il au site Genius. J’ai compris que c’était pas mon style. Je vais plutôt filer des prods joyeuses à quelqu’un qui va rapper comme sur de la trap, ça donne un vrai mélange. C’est ça le son des Carolines, un mélange. On fait des trucs inhabituels et on les rend cool”. C’est précisément ce qu’il se passe sur Suge comme de nombreux autres titres de l’album : un dérivé décalé de la trap d’Atlanta, où les motifs de l’argent rapide et en grande quantité, les performances sexuelles, et la violence crapuleuse sont à la fois pris au premier degré et à la plaisanterie. Un traitement qu’on entendait chez le Gucci Mane d’il y a dix ans, et qui, s’il n'atteint pas les mêmes sommets chez DaBaby, dénote dans un rap américain ces dernières années peut-être trop sérieux ou mélancolique.

Second degré et décontraction

La musique de DaBaby ressemble à s’y méprendre à celle de certains de ses contemporains qui ont fleuri dans le genre du Soundcloud rap. Même goût pour le flow mitraillette en trois temps que Migos a imposé cette décennie. Mêmes instrus minimales aux mélodies simples, efficaces, où les basses tapent souvent dans le rouge. Pourtant, là où ses jeunes collègues font souvent preuve d’ignorance crasse, DaBaby, proche de la trentaine, semble beaucoup plus jouer des codes du rap Internet, infusant beaucoup de second degré dans sa musique. Il y a évidemment ses clips, dans lesquels son large sourire extrapolé, serti de platine et de zircons, souligne leur aspect comique. Les mises en scène sont volontairement stupides : son jet rempli de poupons dans Goin Baby, son oncle qui vient l’interrompre pour parler business dans Gorilla Glue, son passage mouvementé dans un bureau de maison de disques dans Today, son périple en bagnole au fin de fond des montagnes américaines dans Walker Texas Ranger… Et évidemment Suge, avec cette panoplie gonflée rappelant les clips de Busta Rhymes et Ludacris, dans lequel il joue tout à la fois un patron de label crapuleux, à la Suge Knight, et un postier malhonnête. Les clips de DaBaby proposent une débilité maîtrisée, montrant un artiste qui possède une vraie dose d’autodérision et de second degré.

Au-delà de l’image, c’est aussi dans sa musique qu’il démontre son sens de l’humour. Celui qui se surnomme “the prettiest chocolate nigga alive” assaisonne ses coups de menton, prétentions et menaces de formules drôles. Ainsi, pour expliquer qu’il a beaucoup de tunes, il décrit sa mère lui demandant de remonter son pantalon, et lui répond qu’il ne peut pas tellement ses poches sont remplies de liasses. Sur Walker Texas Ranger, il admet que si sa fille lui ramenait dans quelques années un copain du même acabit que lui-même, il le tabasserait. Dans Baby Sitter, son duo puérile avec Offset, il se rend compte de sa propre vulgarité en se disant à lui-même “non c’est pas ienb, mêle pas les enfants à ça, mec”. Morceau dans lequel il lance aussi un subtil jeu de mots, “can't fuck with her, she messy, that's a hazard”, référence à Lionel Messi et Eden Hazard. C’est son aisance, sa décontraction qui fait aussi sa force. Lors de son passage chez Funkmaster Flex, il s'interrompt en plein freestyle pour balancer des conneries dans un style mi-rappé mi-parlé pour reprendre aussi sec derrière. DaBaby joue constamment avec des faux semblants : “Je suis le genre de gars qui fait croire à un autre que je suis fauché jusqu’à ce que je pète le million”, confie-t-il, sur Suge. Une diversion qui ne doit pas faire oublier le sérieux qui se cache derrière son sourire cartoonesque.

Pris au sérieux

Le 5 novembre 2018, une fusillade éclate dans un centre commercial de Huntersville, ville de la banlieue nord de Charlotte. Elle fait un mort, un jeune homme de 19 ans. La scène a été confuse, mais il semble alors que DaBaby soit impliqué dans cette rixe. Trois jours plus tard, le rappeur s’explique alors dans un live Instagram. Sans pour autant avouer les faits, il plaide la self-défense : “S’il n’y avait pas eu de coups de feu, ma fille aurait pu être touchée, ou mon fils, ou moi. [...] Si deux gars se dirigent vers vous et votre famille, et vous menacent, vous faites quoi ?”. Avant d’ajouter : “Je m’en bats les couilles de ce que vous pensez : un mec a essayé de me buter devant ma fille âgé d’un an”. En mars dernier, la justice semble avoir écarté l’implication de DaBaby, lui infligeant seulement une amende pour dissimulation d’arme à feu. Pas de quoi inquiéter pour le moment le rappeur, qui, en filigrane dans ses morceaux, semble dire qu’il a traversé pire que ça. 

Car au fond, derrière ce sourire communicatif et cabochard, DaBaby n’est pas un pitre. Si Baby on Baby est un album totalement fun, celui qu’il a sorti juste avant, Blank Blank, montrait par moments d’autres facettes. Sur Deserve It, il dissertait sur la trahison et les coups dans le dos de ceux qu’il prenait pour des proches. Dans No Tears, il montrait de la circonspection sur la mode des antidépresseurs dans le rap : “pourquoi meurt-il de ces pillules anti-douleurs ? Moi, j’ai tenu bon malgré la douleur”. Sur Next Song, il s’interrogeait même sur les conséquences de ses actions passées (“Je garde un oeil sur le karma. J’avais des bonnes intentions, mais je demande quand même à Dieu de me pardonner”). Une face B qui explique sans doute pourquoi un rappeur au pedigree aussi sérieux que Lil Boosie a montré, non sans humour, l’appréciation qu’il porte à la musique de DaBaby. Pourquoi Yo Gotti a posé gratuitement sur le remix de Light Show. Ou encore pourquoi 21 Savage a invité le rappeur de Charlotte a assuré la première partie de sa future tournée estivale à travers les États-Unis. Tout en en assumant totalement son personnage comique, DaBaby est, doucement mais sûrement, de plus en plus pris au sérieux, pour sa musique et ses choix de carrière. Car au fond, le ridicule ne tue pas. Des menaces devant sa famille, si.