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Comment Outkast a changé le rap US à tout jamais ?
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Outkast - (photo : DR)
Outkast - (photo : DR)

Comment Outkast a changé le rap US à tout jamais ?

Il y a vingt-huit ans déjà débarquaient sur notre planète deux OVNIs du rap, Big Boi & Andre 3000 du groupe Outkast, avec leur premier album Southernplayalisticadillacmuzik.

Me croiriez-vous si je vous disais que les aliens étaient parmi nous depuis bientôt trois décennies ? Allez-y, traitez-moi d'illuminé ou de complotiste, je n'en démordrais pas. Preuve à l'appui, la première véritable rencontre du troisième type a eu lieu en 1994, lorsque deux extraterrestres de la musique ont débarqué chez nous. Vous les connaissez forcément, il s'agit bien sûr de Big Boi et Andre 3000, les deux freluquets qui forment ensemble le duo légendaire Outkast.

Actif ensemble jusqu'en 2006 avec la sortie de leur ultime album Idlewild, le groupe a complètement chamboulé les codes du hip-hop de l'époque, en osant proposer une troisième voie face à l'hégémonie des raps new-yorkais et californien. Osons le dire, si le sud et plus spécifiquement Atlanta ont obtenu une place de choix sur la carte du rap américain, c'est clairement grâce à eux.

Bien que leur impact sur la culture soit incontestable, voilà plus de 15 ans que le tandem n'a plus sorti d'album et est officiellement dissous. En cela, le temps qui passe a fatalement fait oublier à la postérité le poids et l'importance de leur œuvre musicale, notamment chez les plus jeunes. Pour autant, même si la jeunesse des années 2010 n'a pas grandi avec la musique d'Outkast, rappelons quand même que c'est à Andre 3000 et Big Boi qu'elle doit l'explosion de cette scène trap qui l'a autant fait kiffé

Et puisqu'en ce jour, nous célébrons l'anniversaire de leur premier album Southernplayalisticadillacmuzik, revenons ensemble là où tout a commencé et tentons de comprendre comment Outkast est devenu l'un des plus grands groupes de tous les temps, grâce notamment à une proposition musicale hors des sentiers battus et du temps. Prenez place, ceci est un hommage aux allures de cours d'Histoire du rap.

L'avènement d'Outkast

Notre histoire commence dans un donjon, mais pas n'importe quel donjon puisqu'il s'agit DU donjon. Ce studio bien connu d'Atlanta dans lequel la Dungeon Family, un mythique collectif local a posé ses valises au début des années 90. Bien installée dans leur quartier général, la famille musicale fondée par les producteurs d'Organized Noize s'emploie déjà à réunir les artistes les plus frais du sud. Le but de cette alliance ? Partir en croisade contre la suprématie du gangsta rap de Los Angeles et du boom bap de New-York. Dans leur quête de nouveaux talents, ils vont croiser la route de deux potes de lycée, les MC's qui ensemble deviendront légende : Outkast.

Remettons les choses dans leur contexte. En 1993, le rap game est gouverné sans partage par New-York et Los Angeles, et la scène d'Atlanta ne possède pour ainsi dire aucune part du gâteau. A l'époque, les seuls artistes ayant bénéficié d'un relatif rayonnement national sont les Kris Kross. Désireux de faire changer les choses, Andre 3000 et Big Boi vont arriver avec un son nouveau, particulièrement inspiré par le groupe de Houston UGK, célèbre pour sa musicalité futuriste et ses histoires de pimps.

La hype autour d'Outkast commence avec le morceau Player's Ball. Lorsque les Organized Noize le font écouter à L.A. Reid, célèbre producteur de R&B cofondateur du label LaFace Records, celui-ci devient immédiatement accro et écoute leur titre en boucle. Musicien de formation, il est complètement hypnotisé par l'énergie nouvelle que propose Outkast. Pour cette raison, il les veut absolument dans son équipe et propose carrément de mettre leur titre en avant via une compilation des artistes de son label A LaFace Family Christmas en 1993.

Au début, malgré les diffusions en radio, la mayonnaise ne prend pas, mais le producteur continue d'y croire. Après la période de Noël, il orchestre quelques modifications mineures sur le morceau et repart en guerre. Sa persévérance finit par payer puisque les chiffres de ventes vont monter progressivement.

Voulant surfer sur le succès du single, le producteur sollicita ensuite Puff Daddy pour réaliser le clip. Dans une logique de faire percer ses poulains sur la scène nationale, il va capitaliser sur les tendances du moment et proposer un visuel dans la pure tradition du gangsta rap issu de la west coast. Véhicules luxueux, house parties et session freestyle dans la luxuriante forêt d'ATL, il n'en faudra pas plus pour que le single cartonne et ouvre la porte au premier album d'Outkast, un classique au titre à rallonge et illisible, Southernplayalisticadillacmuzik.

Quand le projet sort le 26 avril 1994, difficile de le qualifier tant il était moderne, inventif et avant-gardiste. A l'époque, personne n'avait encore entendu quelque chose du genre, mais la claque fut d'autant plus forte. Pour faire simple, le dirty south d'Outkast mélange brillamment les sonorités g-funks du rap californien et les codes de la soul traditionnelle. Le tout bien sûr orné de l'identité culturelle, du style, des expressions et de l'argot venu d'Atlanta et du sud des US.

Mais par-dessus l'exaltation du lifestyle gangsta, l'amour de la weed et la vibe « feel good » qui transpirent tout au long des dix-sept titres de ce disque, ce qui fait la force de cet album, c'est incontestablement la qualité, l'originalité et l'avant-garde de ses productions. Orchestré de main de maître par les musiciens d'Organized Noize, l'opus ne s'illustre pas par un habillage traditionnel fait de samples, mais par l'intégration d'instruments directement enregistrés en live.

Les basses et les cuivres sont omniprésents et donnent une profonde musicalité au rap de nos deux MC's. La formule est aussi novatrice que rafraîchissante tant elle s'éloigne des teintes de production binaires du rap de l'époque. L'originalité, si elle ne met pas tout le monde d'accord, finit par payer et en un éclair, Outkast est placé en roi sur le trône du sud.

De par sa parenté avec la g-funk californienne, la musique de Big Boi et Andre 3000 commence à trouver écho auprès du public de la west coast. En revanche, elle peine encore à obtenir la reconnaissance de la scène dominante de New-York. Tout va changer à l'heure d'un événement mythique : les fameux Source Awards de 1995.

"The south has something to say"

Le 3 août 1995, soit plus d'un an après la sortie de Southernplayalisticadillacmuzik, se déroulent les Source Awards, une cérémonie de récompenses dédiée à la scène rap et organisée entre 1994 et 2004 par l'un des plus grands magazines hip-hop de l'époque, The Source. Ici, on parle donc de la deuxième édition qui s'est tenue au Paramount Theatre de New York. Celle-ci était particulièrement attendue par les fans de rap puisque pour la première fois de leur histoire, les Source Awards seront diffusés en direct à la télévision nationale. Au même moment, la tension est palpable dans la mesure où les rivalités east coast / west coast sont à leur paroxysme et planent au-dessus de toutes les têtes.

Au beau milieu des huées provoquées par les prises de paroles musclées de Suge Knight et Puff Daddy, pour Outkast, c'est l'heure de vérité. Alors que le duo est nominé dans deux catégories dont celle du « meilleur album de l'année » face à Illmatic de Nas et Ready To Die de Biggie notamment, ils remportent finalement le prix du « meilleur nouveau groupe de rap ». A juste titre dirons-nous aujourd'hui, mais 27 ans plus tôt, leur couronnement a eu lieu dans la stupeur générale.

Les images parlent d'elles-mêmes. Quand Big Boi et Andre 3000 montent sur scène pour récupérer leur trophée, ils s'attirent les foudres et se font huer par les représentants des deux labels dominants, Bad Boy et Death Row Records. Des réactions surréalistes qui montraient qu'en dépit de la haine viscérale qui existait entre les deux camps, ils s'accordaient au moins sur un point : aucune autre force musicale ne devait entrer dans l'arène et bouleverser l'hégémonie de New-York et Los Angeles sur l'industrie.

Loin de se laisser intimider, Andre Benjamin a pris le micro et s'est laissé aller à un discours mémorable. « C'est comme ça et pas autrement. Je suis fatigué de ces gars à l’esprit étriqué. C’est comme si on avait une démo et que personne ne voulait l’écouter, mais on est là. Le sud à quelque chose à dire. C’est tout ce que j’ai à dire ».

Après quoi, 3 Stacks n'a pas risqué le « drop the mic », mais son coup d'éclat a purement et simplement fait taire les rageux. Ceux qui ne comprenaient pas leur musique au point d'affirmer qu'Outkast ne faisait pas du hip-hop ont bien été obligés de revoir leur jugement. Car la vérité est bien là : quand bien même leur son sonne différemment des tendances du moment, celui-ci vient de la rue et ne peut qu'être considéré à sa juste valeur. En définitive, même leurs détracteurs les plus farouches ont fini par se raviser et reconnaître leur talent.

A compter de ce jour, Outkast est entré dans l'Histoire du hip-hop. Envers et contre tous, Big Boi et Andre 3000 ont mis leur ville et tout le sud des US sur la carte du rap américain. Heureux d'avoir enfin obtenu le respect et la reconnaissance qu'ils méritaient, imaginaient-ils alors à ce moment-là que leur triomphe allait faire naître une ferveur quasi-nationaliste à Atlanta ? Un engouement tel que des années plus tard, leur ville deviendrait la seule et unique capitale du rap des années 2010. Difficile à dire.

Ce qui est sûr néanmoins, c'est que l'emblématique guerre east coast / west coast a donné une nouvelle énergie à la ville. Au même titre qu'elle a galvanisé la détermination du duo à viser encore plus haut :« À partir de là, toute cette haine n’était qu’une motivation pour nous. Alors on est allés au studio et ce n’était plus que moi et Dre, ensemble. », déclarait alors Big Boi lors d'une interview donnée quelque temps plus tard.

Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ensemble, ils en ont fait des merveilles. En témoignent la qualité et le succès de leurs projets successifs, ATLiens (1996), Aquemini (1998), Stankonia (2000), Speakerboxxx/The Love Below (2003) & Idlewild (2006), Outkast ne s'est jamais reposé sur ses acquis. Le duo a sans cesse cherché à renouveler son art, d'une part en remettant profondément en question son mode de vie et d'autre en dépassant systématiquement les limites de sa propre créativité. En cela, Andre 3000 et Big Boi n'ont pas seulement révolutionné le dirty south et permis l'émergence de la scène trap qui suivra, ils ont tout simplement défoncé les barrières du rap américain tout entier.