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Avec Pop Smoke, le rap new-yorkais a-t-il trouvé sa relève ?
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JACKBOYS, Pop Smoke, Travis Scott - Capture d'écran clip "GATTI"
JACKBOYS, Pop Smoke, Travis Scott - Capture d'écran clip "GATTI"

Avec Pop Smoke, le rap new-yorkais a-t-il trouvé sa relève ?

Pop Smoke est arrivé de presque nulle part, mais est déjà porté comme un nouvel espoir.

Sorti le 27 décembre dernier, l’EP Jackboys de Travis Scott se conclue sur Gatti, sursaut rugueux après des ambiances gothiques et grandiloquentes ; en somme, tout à fait “travis-scottiennes”. À peine une dizaine de jours plus tard, Freeze Corleone lançait Welcome to the party (freestyle), retour en force de la tête de proue du 667. Le point commun entre le morceau du français et de son homologue d’outre-Atlantique ? Le rappeur new-yorkais Pop Smoke, 20 ans, présent en featuring sur le morceau de Travis, et dont Freeze a repris l’instrumental de son plus gros hit pour son freestyle. L’été dernier, Welcome To The Party a été un tube surprise à New York. Surprise, parce qu’en dépit de son titre évoquant un accueil chaleureux à une fête, l’ambiance y est glaciale, entre la voix d’outre-tombe de son interprète et l’instrumental où une mélodie lente et une voix spectrale se cognent à une rythmique drill et un synthé grime. Surprise aussi, parce que Pop Smoke est arrivé de presque nulle part, mais est déjà porté comme un nouvel espoir du rap local, signe que New York se cherche toujours sa nouvelle tête de proue… et peut-être plus largement un nouveau style pour relancer sa vivacité créative en ce début de décennie 2020.

Drill de Brooklyn

Pop Smoke, mais aussi 22Gz, Sheff G, Casanova, Fivio Foreign, Sleepy Hallow… Toute une nouvelle génération, à peine âgée de 20 ans et venant de Brooklyn commence doucement à remuer le rap new-yorkais. La plupart viennent des quartiers de Flatbush et Canarsie au Sud-Est de Brooklyn, où vit une grande communauté d’immigrés caribéens (Haïtiens, Panaméens, Trinidadiens, etc.). Depuis environ 2016, les rues de ces quartiers connaissent un bouillonnement dont le récent succès de Pop Smoke est le fruit : celui d’une scène drill locale. Née à Chicago en début de décennie, évolution viscéralement plus violente de la trap d’Atlanta, la drill a doucement pris ses marques à New York en quelques années. Don Q, un rappeur du Bronx, avait par exemple déjà montré des signes d’adaptation de ce genre, remarquables sur ses mixtapes Don Season et Corner Stories. Mais c’est à Brooklyn que le genre de Chicago a pris le mieux racine. “Tout a vraiment changé quand le quartier a découvert Chief Keef. D’un seul coup, partout, tout le monde faisait péter sa musique”, se souvenait Sheff G dans une interview pour Pitchfork en mai 2019. Mais pour lui, la révélation est venue d’un autre morceau emblématique de cette scène : Kill Shit de Lil Herb et Lil Bibby. “Kill Shit a été l’un de premiers morceaux à me faire sentir… normal. Ces mecs de Chicago traversaient la même merde que moi. Je devais faire la même musique”. Avant de préciser : “Des gens disent que la drill de Brooklyn est une copie de celle de Chicago, mais en fait la dril, c’est l’expression de notre vie et de ce qu’on traverse. Ça parle de la manière dont on a grandi et comment ça a affecté notre vie. Les gens s’y reconnaissent”.

Ce mode de vie, c’est celui de petites bandes de crapules qui se mènent des guerres de territoires, de coins de rue, avec en conséquence un goût trop prononcé pour les armes à feu. Ainsi, Pop Smoke et Sheff G ont tous les deux été virés de leur lycée à cause de leur possession d’armes à feux. 22Gz a été impliqué puis acquitté dans une affaire de meurtre en 2017, en Floride. Et leur musique reflète ces réalités. Dès fin 2016, c’est 22Gz qui a, d’une certaine manière, officialisé les hostilités avec son titre Suburban. Référence au SUV de la marque Chevrolet, le morceau n’a rien d’un sujet d’une émission sur les automobiles. “On couche un mec quand on guette le coin, on débarque sapé en noir et on purge, on débarque dans un Suburban noir, si le gars est pas mort, on fait marche arrière”, rappait alors le rappeur de 18 ans de Flatbush, membre des Blixky Boys. 

Lui aussi habitant du quartier, le rappeur Sheff G, alors 22 ans et membre du M8V3N Gang rival, lui répond au printemps 2017 avec No Suburban. “On roule pas en Suburban, on déboule en tirant pour leur faire mal, TEC-9 dans la main pour nettoyer, s’il esquive, on le butera”. Et il en va ainsi de plusieurs autres morceaux de jeunes artistes du coin, qui sont des ricochets de réponses à des menaces sur des morceaux précédents. Le propos est direct, les surnoms ou sous-entendus des gangs rivaux perceptibles, la soif de représailles est palpable. Tous les éléments qui ont suscité le succès et les controverses autour de la drill de Chicago sont là, appliqués à leur réalité new-yorkaise. Meet The Woo de Pop Smoke, son premier projet sorti l’été dernier, est une référence directe à cette culture des gangs, les Woo dont il est question étant opposés aux Choo ; Woo et Choo étant des agrégats aux contours flous de bandes locales sous des mêmes bannières. Pour Pop Smoke, ces spécificités locales lui suffisent à tracer une ligne dans le sable quand on lui parle de la drill : Je fais de la musique de gangsta, précise-t-il au magazine The Fader. Une affirmation partiellement vraie, surtout quand on entre dans le détail de la musique qui accompagne ces rappeurs.

De Chicago à Londres

Retour en 2012, à Chicago. À côté du sismique et inévitable I Don’t Like de Chief Keef, Kill Shit, morceau de Lil Herb (devenu G Herbo) et Lil Bibby, a été l’un des autres titres notables de la drill naissante de Chicago. L’instrumental, produit par DJ L a une particularité : le rythme n’y est pas réellement donné par les kicks et les snares, mais par des percussions en calées entre les caisses, dont le jeu rappellerait presque celui de musiques caribéennes comme le zouk ou le dancehall. On peut également entendre ce détail dans une autre de ses productions pour Lil Heb, Gangway, “Les producteurs de la drill ont ternarisé la trap, estime Issam Krimi, pianiste, créateur des concerts Hip-Hop Symphonique et grand amateur de rap américain. Comme les tempos trap sont lents, les mecs peuvent jouer sur les temps ternaires et binaires, et ça donne une chaloupe qui rappelle les musiques caribéennes”. 

Pourtant, DJ L, enfant de Chicago, racontera quelques années plus tard à Vibe qu’il a surtout été influencé par le juke et le footwork, des musiques hybrides entre le rap et la house, où les batteries s’agitent constamment. Formé à la batterie dans l’orchestre de sa fanfare du lycée, le producteur a sans doute compris l’importance de ces contre-temps dans ses productions. Une subtilité qu’ont saisi quelques mois plus tard les producteurs du Chiraq de Nicki Minaj et Lil Herb. Des beatmakers français comme Wealstarr et 2031 ont eux aussi saisi ces subtilités rythmiques dans les instrumentaux de Houdini et Se-vrak pour Kaaris. Si les mélodies et les instruments funestes de Young Chop, autre producteur important de la drill de Chicago, ont donné le la à ce style, mais ce sont les graines de ces rythmiques saccadés qui ont fleuri à Brooklyn… mais d’abord au Sud de Londres.

Lorsque Drake a sorti son morceau War dans les derniers jours de 2019, de nombreuses personnes ont protesté sur les réseaux sociaux. De nouveau, Drake s’appropriait une tendance ; en l'occurrence, la drill britannique. Une nuance du rap de Chicago qui a émergé dans les quartiers populaires de Londres, où des rappeurs ont mêlé des éléments de la drill originelle à leur héritage grime. Le genre a défrayé la chronique outre-Manche en subissant la censure des autorités, entre concerts annulés, clips bannis de YouTube, et suspicion constante et injustifiée de nourrir la violence à l’arme blanche qui a malheureusement fait de nombreuses victimes ces dernières années dans les banlieues de Londres. Mais l’énergie de cette scène locale a dépassé ses frontières grâce à des producteurs du cru, notamment AXL Beats.

Producteur du War de Drake, il était déjà à l’origine des instrumentaux de Suburban et No Suburban trois ans plus tôt, puis a produit d’autres morceaux notables de cette scène, comme Big Drip de Fivio Foreignn ou OMBK de PNV Jay. Comme d’autres producteurs de la drill UK, il a exagéré les explorations rythmiques de DJ L sur Kill Shit et Gangway et y a apporté une légère nuance. Dans un beat rap classique, même drill, le schéma est routinier : poom-tac-poom-tac. Chez AXL Beats et ses collègues, la deuxième caisse claire arrive soit plus tard (poom-tac-poom-...-tac), soit disparaît par moment, rappelant certains rythmes de la grime. Ainsi, en accentuant une spécificité créée par un producteur de Chicago il y a sept ans et en appliquant leur propre culture rythmique, les producteurs anglais comme AXL Beats ont réussi à développer une nouvelle nuance de la drill totalement adoptée par les rappeurs de Brooklyn. Et on peut imaginer que les échos caribéens accidentels de ces rythmiques ont résonné inconsciemment chez ces enfants de l’immigration caribéenne, des deux côtés de l’Atlantique.

Envie de briller

Là où la hype autour de Pop Smoke est remarquable, c’est pour la radicalité de son choix sur sa première sortie. Sur Meet The Woo, les instrus du producteur anglais 808Melo fonctionnent comme des riddims de dancehall, développant un schéma rythmique similaire sur huit des neuf titres. Sur ces rythmiques affirmées, il développe des ambiances lugubres et froides, rappelant aussi bien celle de la drill anglaise que le rap new-yorkais de ces dix dernières années, des mixtapes de Lloyd Banks aux morceaux de Young M.A. Cette direction musicale nette tranche avec celles des autres artistes majeurs de la drill de BK, qui ont fait évoluer leurs formules sur les récentes sorties. Sur sa Blixky Tape, 22Gz quitte totalement la formule de la drill pur jus, se rapproche de Kodak Black, tout en se permettant un clin d'œil à un ancien morceau du Wu-Tang. Sur The Unluccy Luccy Kid de Sheff G, autre album important de cette scène sorti fin 2019, les instrumentaux sont plus colorés, variant les propositions rythmiques et mélodiques. Mais tous continuent de raconter les rues de leur ville comme des poilus revenus des tranchées.

Car derrière cette mutation musicale affirmée, Pop Smoke comme ses pairs ne créent pas une musique déracinée. Leurs codes et leur héritage rap restent profondément new-yorkais. Le récent freestyle de Pop Smoke sur la radio Power 106 en est une belle preuve : le rappeur y a des airs de rejeton du G-Unit, et pas seulement parce qu’il rappe sur l’instrumental du U Not Like Me de 50 Cent. L’agressivité nonchalante, les menaces musclées, le ton placide, le goût pour les traits d’esprit (“No Alicia, I got keys, don't get your car Swiss cheese”), la voix profonde rappellent les rappeurs rugueux du rap new-yorkais d’il y a vingt ans. L’argot qu’il développe est typique de son quartier, rebaptisé “The Floss” ou “Flossy” : les filles faciles sont appelés des “treesh”, les têtes brûlées des “ooters”. Un lexique pour raconter son environnement qui pourrait aussi lui jouer des tours, à lui comme à ses collègues. En octobre dernier, Pop Smoke, Casanova, Sheff G, 22Gz, mais aussi le rappeur du Bronx Don Q devaient jouer à l’édition new-yorkaise du festival Rolling Loud. Mais la police locale a interdit leurs sets, estimant que leurs présences menaçaient la sécurité du festival à cause des paroles de leurs chansons. The Fader raconte que Pop Smoke a subi une autre annulation de showcase à cause de cette réputation. Mais son ascension soudaine, si elle se confirme les mois prochains, seraient un bras d’honneur à la NYPD. “Je suis un diamant brut, tout ce que je veux, c’est briller”, clame-t-il dans Better Have Your Gun. Une affirmation qui pourrait s’appliquer à toute la nouvelle scène dont il est devenu l’icône, et qui pourrait offrir encore de nouvelles mutations musicales au rap new-yorkais.