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Kanye West : après une décennie épique, est-il à bout de souffle ?
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Kanye West - The Metropolitan Museum of Art (Gilbert Carrasquillo)
Kanye West - The Metropolitan Museum of Art (Gilbert Carrasquillo) ©Getty

Kanye West : après une décennie épique, est-il à bout de souffle ?

Alors qu’est sorti début novembre son neuvième album, "Jesus Is King", et qu’il continue ses explorations œcuméniques étranges, retour sur la décennie 2010 de Kanye West, entre coups d’éclats, coups de gueule et coups de mou.

Depuis le début de sa carrière de rappeur, Kanye West entretient un rapport particulier avec la figure du Christ. Dans Jesus Walks, sur son premier album, il affirmait que le Messie marchait à ses côtés et qu’il avait autant le droit de rapper des louanges à son égard que d’autres de rapper sur des sujets profanes. Plus tard, sur le remix de I Don’t Like de Chief Keef, il prétendait que “les medias voulaient [le] crucifier comme ils l’ont fait au Christ”, avant de carrément se prendre pour l’égal du Sauveur avec son album Yeezus, et d’y taper la conversation avec lui dans I Am a God. Mais depuis deux ans, le chemin de croix, c’est à son public que Kanye le fait subir. Au-delà de ses sorties médiatiques polémiques, notamment en soutien à Donald Trump, ses deux derniers albums, Ye et Jesus Is King, ont atteint des limites créatives que le rappeur/producteur n’avait jamais montré en quinze de discographie officielle. Il commence à s’enfermer doucement dans une prison d’autosatisfaction qui plombe son talent. 

Pour mesurer la place de Kanye West sur cette dernière décennie, on pourrait imaginer un cinq majeur des rappeurs les plus influents des années passées, dont Kanye West ferait partie. Drake a poussé un peu plus le rap dans la pop globale en mâtinant constamment sa musique avec d’autres genres (au point d’en être, à juste titre, critiqué). Kendrick Lamar a donné de nouvelles lettres de noblesse au rap avec des albums conceptuels portant des messages forts sans être pompeux, glanant récompenses et marques de reconnaissance. Future a créé la musique diaboliquement parfaite de la trap star de cette décennie, entre nihilisme et romantisme toxique, avec un réel succès commercial. Young Thug a réinjecté une dose d’exubérance et d’imprévisibilité dans l’art du rap, du flow à la performance vocale, en plus d’influences caribéennes qui ont infusé la décennie. À leurs côtés, Kanye tient toute sa place, mais il a été le seul à avoir connu le succès dès la décennie précédente. Et sa deuxième partie a été non moins importante, si ce n’est même plus prouvant encore que lors de la décade précédente qu’il est un artiste aussi agaçant qu’audacieux, en une dizaine de disques solo ou en collaboration avec d’autres artistes. 

"My Beautiful Dark Twisted Fantasy", le nouveau départ

La discographie de Kanye West est, depuis le blues robotique de son 808’s & Heartbreak en 2008, une série de virages en épingle, que le rappeur a habilement pris en drift. Au baroque ardent de My Beautiful Dark Twisted Fantasy a suivi la froideur bruyante de Yeezus, puis la synthèse The Life of Pablo, explorant à la fois la foisonnance du premier et l’outrance du deuxième. Mais plus encore que ces albums majeurs de sa carrière et du rap, ce sont les phénomènes créatifs qui ont précédé ou succédé ces albums qui ont défini et installé un peu plus la vision de Kanye West. My Beautiful Dark Twisted Fantasy n’a pas seulement redoré l’image de Kanye West après son fameux coup de gueule éméché MTV Video Music Awards de septembre 2009, ternissant durablement sa réputation. Les “Good Fridays” pour annoncer l’album ont proposé une nouvelle manière de promouvoir un album, en livrant chaque semaine des morceaux inédits, dont certains n’ont finalement pas trouvé place dans le tracklisting final de son cinquième album. Un disque puissant, choral, où la science du sample et de l’orchestration de Kanye West s’expriment à leur pleine amplitude, comme s’il avait compressé toutes les leçons accumulées avec ses premiers albums : le son chaud et poussiéreux de The College Dropout, l’aspect symphonique de Late Registration et la grandiloquence de Graduation.

Ce disque a également ouvert une trilogie, à l’image de celle de 2005, entre son Late Registration, le Be de Common et le Get Lifted de John Legend. En 2011, Watch The Throne avec Jay-Z va maximiser le son haute couture de My Beautiful Dark Twisted Fantasy, avec plus de grandeur et de décadence, entre tube émeutier (Niggas In Paris), message politique (Murder to Excellence) et contre-pieds musicaux (Otis). Puis en 2012, la compilation Cruel Summer va pousser cette esthétique de parvenu vers des territoires plus synthétiques grâce aux coups de jus de Hit-Boy (Clique), !llmind (The Morning), Lifted (Mercy) et Hudson Mohawke (Bliss). Avec cette trilogie, Kanye West a donné à son label GOOD Music une vraie griffe, notamment déclinée ensuite sur les albums de Pusha T et Big Sean les années suivantes, et même de 2 Chainz, dont Kanye West s’est rapproché.

Yeezus, l’album radical

Au micro du DJ et journaliste Zane Lowe, dans une interview pour BBC Radio 1 passée à la postérité, Kanye West déclare fin 2013 : Je sais faire du parfait, je l’ai montré avec My Beautiful Dark Twisted Fantasy. Mais je ne suis pas là pour ça : je suis là pour fissurer le sol et créer de nouveaux terrains sonores et culturels”. Ces espaces, Kanye West va les formaliser non plus à Hawaï, mais à Paris. Déjà pour My Beautiful Dark Twisted Fantasy, Kanye West avait raconté avoir été inspiré par ses visites des maisons de haute couture à Milan. Trois ans plus tard, en découvrant le travail de l’architecte français Le Corbusier, Kanye West développe pendant son séjour à Paris l’idée d’un son différent. Il veut renverser la table de la musique luxuriante de ses précédents albums et se rapproche de producteurs de musique électronique comme Daft Punk, Gesaffelstein, Evian Christ, Arca. Avec eux, il compose un son plus abrasif, brutal et viscéral, et s’enregistre dans un hôtel particulier à l’acoustique médiocre. Sur l’ouverture de l’album, le furieux On Sight, il déclare sa note d’intention : “A quel point je m’en branle ? Je vais vous montrer avant que vous laissiez tomber”, et lance derrière un sample de gospel louant les choix du Seigneur, avant de remettre les sons stridents de l’instru et balancer qu’il met son pénis dans la bouche d’une conquête. 

Yeezus est ainsi construit : outrancier, provocateur, radical. Kanye West hurle ou fait saturer son auto-tune (Blood On The Leaves) et mêle aussi bien une critique (bancale) de la société de consommation à des paroles explicitement sexuelles. La version CD de l’album est vendue sans pochette, dans un simple boitier cristal épuré. Surtout, la musique tranche avec le reste de sa discographie. Les basses grésilles, les synthés sont glaciaux. Parallèlement au son développé par El-P dans son aventure en binôme Run The Jewels avec Killer Mike, difficile de ne pas penser que cet album a préparé le terrain aux directions prises sur des albums comme Summertime 06 de Vince Staples et DS2 de Future, puis sur les basses grésillantes développées plus récemment par un producteur comme le floridien Ronny J. Pourtant, le processus de création de cet album montre les premières limites de la recherche continuelle de nouveaux territoires sonores de Kanye. Quinze jours avant la sortie de l’album, Kanye West doit faire appel au producteur Rick Rubin pour “réduire” son album. Yeezy apporte à ce maître de la réalisation d’albums (de LL Cool J à Adele en passant par les Red Hot Chili Peppers et Johnny Cash) trois heures de musique. Rick Rubin va en retirer près de 80%, aussi bien en résumant l’album à dix morceaux qu’en supprimant le superflu dans les morceaux. Une question se pose alors : sans l’aide du gourou mélomane et sa capacité à dire non à Kanye West, le rappeur aurait-il pu sortir un album aussi définitif ?

"The Life of Pablo", l’album évolutif

Après Yeezus, Kanye West va encore chercher un nouveau son. En travaillant avec Paul McCartney, il produit l’une des chansons les plus tièdes et fades de son répertoire, FourFiveSeconds, accompagné par Rihanna. Le titre, porté par une guitare sèche, est pourtant un tube. Les sessions avec McCartney vont également produire Only One, chanson dédiée à sa première fille avec Kim Kardashian, North. La radicalité et le baroque du Kanye West des précédentes années sont absents de ces titres, mais se retrouvent dans une autre tentative de single : All Day. D’une voix déformée par des effets similaires à ceux de certains morceaux de Yeezus, il reprend une mélodie autrefois sifflotée par Paul McCartney, accompagné par un beat drill, sur lequel il ressort sa pavane de nouveau riche. Le morceau, interprété avec fracas et en meute au BRIT Music Awards en février 2015, offre de nouvelles perspectives à la musique de Kanye West, en combinant mélodie pop et texture agressive. La sortie du morceau ouvre également la promo d’un nouvel album, appelé successivement So Help Me God, puis SWISH, puis Waves. Ces plusieurs tentatives de titre sont significatives de la difficulté de Kanye West à faire sortir le génie en se frottant la tête. Finalement, le 11 février 2016, Kanye West organise, peut-être, son moment de grâce, celui où toutes ses facettes de créateur ont réussi à s’exprimer en un moment unique. Le lancement de sa troisième collection Yeezy est l’occasion pour lui de jouer au public son septième album : The Life of Pablo.

Sur ce disque sorti uniquement en streaming, Kanye réussit une réaction chimique entre les dorures de l’ère My Beautiful Dark Twisted Fantasy et la tôle rouillée de celle de Yeezus. D’un côté, l’album reprend l’aspect chorale entendu sur MBDTF, en invitant de nombreuses belles voix du r’n’b, de Kelly Price à The Weeknd en passant par Rihanna, Ty Dolla $ign, The-Dream, Sampha et Chris Brown. Kanye West développe sur l’album un son globalement chaud et mélodieux, va chercher dans le gospel et la soul, mêle Nina Simone à Sister Nancy sur Famous, retravaille avec des producteurs rap (Madlib, Havoc, Swizz Beatz, Karriem Riggins, Metro Boomin), mais mêle à ces couleurs des sonorités synthétiques accidentelles, parfois directes (Feedback, Freestyle 4), parfois discrètes. L’album marque aussi son temps par les changements continus apportés par son auteur. Pendant les mois qui suivent sa sortie, Kanye West complète la tracklist avec de nouveaux titres (Saint Pablo, Frank’s Track) et modifie certains morceaux, comme Wolves, en y ajoutant des participations de Sia et Vic Mensa. Involontairement (ou non), Kanye crée alors l’album évolutif et dépasse la contrainte de la deadline, trop compliquée à tenir pour sa recherche de perfection.

Coup de la panne et deadlines

Sauf que cette recherche artistique toujours plus audacieuse et ce coup d’éclat permanent va amener Kanye à en perdre la raison. En novembre 2016, en plein milieu de sa tournée Saint Pablo Tour, Kanye West pète un câble sur scène et sort des propos incohérents, notamment sur Jay-Z, avec qui il est en froid depuis plusieurs mois. Le lendemain, il est admis en hôpital psychiatrique. Surmenage ? Crise de paranoïa après le braquage subi par sa compagne à Paris ? Effet secondaire des anti-douleurs consommés depuis une opération de chirurgie esthétique ? Quoi qu’il en soit, Kanye doit prendre un repos forcé pendant presque une année complète. Entre temps, l’idée d’un album appelé TURBO GRAFX 16 est avortée, de même qu’une nouvelle compilation GOOD Music, Cruel Winter. Kanye s’est alors installé depuis mai 2017 dans une ferme dans le Wyoming, où passent des artistes pour travailler avec lui. Mais la magie des précédentes sessions collectives depuis MBDTF à The Life of Pablo ne prend plus. Kanye s’enfonce dans des propositions artistiques étranges et médiocres, comme les morceaux Lift Yourself et Ye vs. The People. Il travaille alors sur un nouvel album, dans le cadre d’une série de disques devant sortir chaque semaine sur son label GOOD Music au milieu de l’année 2018. Si Daytona de Pusha T et K.T.S.E. de Teyana Taylor sont de véritables réussites, son huitième album solo, Ye, est poussif. Le peaufinage jusqu’à la dernière minute de ce disque atteint un point culminant d’absurdité, aussi haute que la ligne de crête de la pochette, photographiée au dernier moment pour la livraison de l’album et son écoute collective, le 1er juin 2018.  

Ce qui suit va être d’un particulier mauvais goût, notamment ses collaborations avec les nouvelles têtes cramées comme Lil Pump, 6ix9ine et le défunt xxxtentacion. Kanye semble chercher la dose d’adrénaline suffisante pour relancer une pulsation cardiaque musicale à plat. En vain. Yandhi, le supposé neuvième album de West, est repoussé mois après mois, pour finalement disparaître. Début 2019, Kanye se lance dans une nouvelle extravagance : des messes musicales chaque dimanche matin, accompagné par une chorale gospel. Un mélange entre des voix puissantes et ses inspirations rap qui a déjà fait des merveilles dans le passé, même récent, de l’artiste - Ultra Light Beam est sans doute l’un des derniers moments de bravoure de Kanye. Les différentes vidéos de ces événements spirituels teasent l’hypothèse d’un nouvel album qui suivrait ces nouvelles explorations. Elles prennent enfin forme début novembre 2019 avec Jesus is King, son neuvième album, supposé être un album de musique pieuse, loin des outrances passées du rappeur. Mais au lieu de de baisser la tête comme le font les gens humblement dévots, Kanye West y lève constamment le menton. Dans Yeezus, il s’affirmait en dieu créateur - l’article indéfini dans le titre I Am a God le déifiait, sans le rendre absolument divin et unique. Dans Jesus Is King, le centre d’attention est Kanye lui-même, donnant l’impression qu’il porte des versets de la Bible comme des accessoires de mode sorti de ses ateliers. Et très franchement, c’est aussi moche que ses nouvelles Yeezy.

Surtout, l’album ne propose toujours pas de nouveaux pas en avant musicaux. Kanye peine à tirer partie des nouveaux talents de la production que sont Pi’erre Bourne, Ronny J et FnZ. Certains passages de The Life of Pablo montraient un mélange plus convaincant et intelligent du rap et des musiques spirituels afro-américaines. Même la réunion tant attendue de Pusha T avec son frère No Malice pour reformer Clipse tombe à côté. Contrairement à la démarche qu’il a eu pour Yeezus, il manque à Kanye West un Rick Rubin, une autorité supérieure qui affirme à West ce qui va et surtout ne va pas dans sa musique - un rôle que ne parvient peut-être pas à remplir le producteur et ingénieur du son Mike Dean, fidèle de Kanye depuis les débuts. Ye et Jesus Is King sont des albums trop indignes de son talent, car remplis d’une suffisance médiocre. Non pas que Kanye n’aie pas fait preuve d’une haute estime de lui-même auparavant, mais il semblait constamment chercher à s’auto-défier. Il n’y a plus de traces de cette ambition dans ses récentes sorties. À croire que cette torche est entre les mains, à présent, de son disciple Travis Scott, dont le Astroworld porte l’héritage des travaux de Kanye West entre 2010 et 2016. En 2013, Ye expliquait sa démarche de musicien ainsi à Zane Lowe : “Je suis un producteur. Si je travaille sur un album de John Legend, je vais essayer de faire en sorte qu’il soit comme chez lui. Je vais essayer de pousser Pusha-T à faire ce que j’aime le plus dans sa musique”. Sur ce point, Kanye a en effet prouvé ses talents de réalisateur. Mais il ajoutait ensuite : “En ce qui me concerne ? Je dois foutre la mettre”. Force est de constater que Kanye West n’y arrive plus.