MENU
Accueil
Albums posthumes : laissez les artistes reposer en paix ou respectez-les
Écouter le direct
Pop Smoke - show Louis Vuitton ( Bertrand Rindoff Petroff)
Pop Smoke - show Louis Vuitton ( Bertrand Rindoff Petroff) ©Getty

Albums posthumes : laissez les artistes reposer en paix ou respectez-les

Publiés soi-disant pour honorer la mémoire des artistes et perpétuer leur héritage, les albums posthumes révèlent surtout une facette bien plus sombre de l’industrie musicale. La réalité n’est pas toujours belle, mais assurément lucrative.

On connaît la chanson et à chaque disparition d’un artiste, c’est le même schéma qui se répète : les fans en larmes n’ont pas encore eu le temps de faire leur deuil que la machine marketing de certaines grosses maisons de disques est déjà en marche. Ces dernières années, proportionnellement aux nombres bien trop nombreux de rappeurs partis bien trop tôt, les albums posthumes pullulent dans l’industrie musicale. Lil Peep, XXXTentation, Juice WRLD, Mac Miller, DMX, Pop Smoke et tant d’autres… Tous ont vu leur repos éternel interrompu par la sortie d’un ou plusieurs disques après leur mort.

Malheureusement, en dépit que soient avancés les arguments de vouloir faire plaisir aux fans en prétextant un devoir de mémoire pour ces artistes morts prématurément, la réalité est bien plus sombre. La qualité souvent médiocre de ces projets en dit long sur les réelles motivations : elles sont bien souvent avides et purement mercantiles.

L'album posthume, une machine à fric

Ne soyons pas dupe : les projets post-mortems ont toujours été un business lucratif pour l’industrie musicale, particulièrement dans le rap d’ailleurs, 2pac & Biggie en tête. Ceci dit, force est d’admettre que le phénomène a pris de l’ampleur ces dernières années, avec l’avènement des plateformes de streaming. A l’heure où la musique est devenue un produit de consommation de masse, il faut produire, produire et produire toujours plus, quitte à faire des choix parfois moralement discutables.

Plutôt que de laisser les artistes reposer en paix, certaines maisons de disque cherchent à surfer jusqu’au bout sur les auras de leurs défunts poulains, en proposant toujours plus d’albums posthumes. Pour la simple et bonne raison qu’elles ont compris que les artistes prématurément décédés suscitaient systématiquement chez les auditeurs, une fascination morbide. Voilà un bon moyen d’amasser masse de moula sur le dos des défunts.

Étant donné que c’est une fois qu’on a perdu quelque chose ou quelqu’un qu’on se rend compte de sa vraie valeur, les artistes, et particulièrement les rappeurs obtiennent quasi-systématiquement un statut de légende après leur mort. Par exemple, combien d’entre nous sont devenus fans de 2pac et Biggie alors que nous n’étions même pas nés ou bien trop jeune au temps de leurs morts ? Combien parmi vous ont découvert Lil Peep, Juice WRLD, Pop Smoke, et même pour les plus jeunes, DMX, après leurs fins respectives  ?

Il n’y a qu’à regarder les chiffres. Pour Pop Smoke par exemple, le Billboard rapportait que ses streams avaient augmenté de 392% le jour de sa mort, soit un boom de 24,7 millions de d’écoutes en 24h. Pour les autres, de Lil Peep jusqu’à DMX plus récemment, même phénomène. Ce n’est évidemment pas une coïncidence. Rien d’étonnant alors à que certains acteurs de l'industrie du disque, parfois même avec la complicité de l’entourage des artistes, cherchent à tirer sur la corde des bénéfices, jusqu’à dénaturer l’essence de la proposition initiale.

La face sombre des albums posthumes

Dans un article publié en avril dernier, le magazine musical Antidote pointait déjà du doigt les dérives de l’industrie et sa folie maladive des albums posthumes. Dans leurs colonnes, ils déclaraient "Au sein d’une époque où il est plus facile que jamais d’enregistrer de la musique, où les rappeur·se·s composent à un rythme effarant et où les maisons de disques ont la possibilité d’accéder aisément aux archives numériques d’un·e artiste, tout l’enjeu est de cerner quel est l’intérêt de sortir des morceaux bruts, mal mixés, bien souvent semblables à des démos. " Comprenez ainsi que, puisque les artistes sont morts, les morceaux des albums posthumes sont rarement terminés et masterisés. Mais qu’importe tant que la mort rapporte.

C’est d’ailleurs bien souvent pour cette raison que les labels comblent les brèches des morceaux non-terminés avec des couplets d’autres artistes assemblés à la dernière minute. A cause de cette facilité créative, on a assisté à la multiplication de projets montés de toutes pièces, fait à la va-vite, avec des guests pas forcément pertinents, car uniquement là pour engranger un maximum de bénéfices.

Prenons par exemple le cas Pop Smoke. Il y a quelques jours sortait Faith, son deuxième album posthume. Passé l’émotion et la hype d’entendre la voix du défunt prodige de la drill sur des morceaux inédits, le voile est tombé. Le disque donne la part belle à une panoplie de stars, des artistes que Pop Smoke n’a pour la plupart, jamais côtoyés de son vivant.  

Si la supercherie n’a pas échappé aux fans sur les réseaux, c’est carrément Mike Dee, l’un des plus proches amis du rappeur qui est monté au créneau. Il a fait part de sa déception et sa colère en assurant que Pop Smoke n’aurait jamais validé le projet en l’état : « «À tous ceux qui se demandent pourquoi j’ai laissé sortir ce projet, je n’ai pas eu mon mot à dire sur l’album de mon frère. Pour vous dire, je ne savais même pas qu’un album allait sortir avant de le découvrir sur Internet. Je suis énervé, je m’en veux parce que je sais qu’il n’aurait pas voulu de tout ça__».

Même constat pour DMX, dont l’album posthume Exodus est sorti le 28 mai 2021, soit à peine plus d’un mois après sa disparition tragique le 9 avril dernier. Bien qu’il fut admis que le rappeur travaillait déjà sur cet album avant sa mort, ce délai si court pouvait difficilement promettre un projet authentique et de qualité.

A la sortie, c’est la déception : l’album est insipide et quasi-uniquement garni de featurings, certes prestigieux sur le papier, mais fades une fois réalisé, car encore une fois purement opportunistes. Pour faire simple, même si DMX rappe bien, il n’est même pas maître de son projet et en est presque réduit à servir de faire-valoir pour les autres artistes.

Résultat ? Le disque n’a pas vraiment convaincu les fans. Il n’est bien sûr pas totalement mauvais et Swizz Beatz a réalisé une production remarquable, mais l’opus ressemble plus à un album de collaborations XXL qu’à un album de DMX en tant que tel. Non-content de surfer sans vergogne sur la mort d’une légende du rap, il a surtout terni son héritage musical jusqu’alors grandiose. La pilule est d’autant plus difficile à avaler que ce disque a été réalisé avec la complicité malfaisante de son entourage.

On s’en souvient : à l’annonce de l’arrivée imminente du skeud, Darrin « Dee » Dean, membre du collectif de DMX, les Ruff Ryders et l’un de ses collaborateurs les plus proches déclarait : "Cet album est spécial. Vous n’avez jamais entendu de sons comme ceux que nous avons concoctés pour cet album. C’est sans doute l’un de ses meilleurs disques. C’est un classique, c’est certain". Avec de tels propos, la hype était à son comble pour les fans qui n’avaient pas entendu la voix de leur champion sur un album depuis presque dix ans, mais ces mots n’étaient finalement que des mensonges au service d’une communication bien ficelée. Comment un proche a-t-il pu cautionner une chose pareille ? Le pauvre DMX s’est probablement retourné dans sa tombe.

La pire de ces tristes histoires de business macabre reste très probablement celles de XXXTentacion. Le bougre a malheureusement été essoré jusqu’à la dernière goutte. Le concernant, deux albums posthumes sont sortis à ce jour. Cela sans parler et de la réédition de son album ?, pourtant initialement sorti de vivant. Tous ces projets post-mortems n’ont fait que dénaturer son œuvre de base.

Ceci dit, la plus grosse supercherie dont le rappeur floridien a été victime reste Falling Down__, une collaboration fictive avec Lil Peep. Enregistré à l’origine aux côtés d’ILoveMakonnen, ce titre a été monté de toute pièce par la mère de Triple X, Cleopatra Bernard.

Évidemment, l’affiche avait de quoi faire rêver les fans des deux emo-rappeurs, mais dans les faits, Lil Peep avait juré de son vivant qu’il ne collaborerait jamais avec XXXTentacion. Ces mots n’ayant pas été officiellement gravé sur un testament, sa volonté n’a pas été respectée et le titre a quand même été cuisiné. Après tout, pourquoi s’embêter à solliciter sa morale quand on sait que Falling Down a engrangé plus de 239,456,682 vues, rien que sur Youtube ?

La madre de XXXTentacion n’en est d’ailleurs pas à son premier coup opportuniste puisque c’est également elle qui a validé la création un musée éphémère dédié à son fils. Musée dans lequel on pouvait trouver la voiture dans laquelle il avait été assassiné. La fin justifie les moyens comme on dit.

S’il est légitime de critiquer la machine mercantile de quelques maisons de disques et la perfidie odieuse de certains proches d’artistes décédés, la colère nous ferait presque oublier que dans cette jungle sans pitié du business post-mortem, il existe des gens bienveillantes qui luttent corps et âme pour inscrire véritablement les artistes au Panthéon, en façonnant des albums posthumes authentiques et dignes de ce nom.

Un peu de lumière dans ce monde sans pitié

Si on l’a vu, la mort rapporte, il existe tout de même certains projets dont la réalisation n’est pas dictée par son potentiel commercial, mais bien par une volonté inaliénable de respecter coûte que coûte la vision initiale de l’artiste. Dans les rangs des bons élèves, on pense immédiatement au somptueux Circles de Mac Miller. Un disque que le rappeur de Pittsburgh préparait déjà dans ses studios, avant d’être brutalement emporté par les démons de ses addictions.

Dès le début, sa famille a mis en avant à quel point "il était important pour Malcolm que le monde puisse écouter cet album.” Si les plus sceptiques hurlaient déjà au simple discours d’intention, la réalité a montré que la démarche était sincère. Jusqu’à la sortie de l’album, aucune opération marketing d’envergure n’a été orchestrée, aucun single n’a été dévoilé en amont et aucun teasing spectaculaire n’a été effectué. C’est une évidence, seule la volonté de respecter le souhait et l’héritage musical du rappeur était au cœur du processus post-mortem. Il en a résulté un projet touchant, brillant et en phase avec l’œuvre entamée par Mac Miller de son vivant.

Il en va du même pour One of the Best Yet, l’ultime album de Gangstarr. Initié plus de dix ans après la disparition de Guru, DJ Premier a pris son temps et a attendu le meilleur moment pour offrir une renaissance digne de l’héritage musical de son collaborateur et grand ami le Jazzmatazz. Une authenticité créative visible jusque dans les clips du projet, toujours très émouvants à visionner aujourd’hui. Des exemples comme ça, le rap n’en manque pas, et heureusement.

Après ces belles histoires, comment ne pas évoquer celle de Népal et de son album Adios Bahamas ? Comme pour les proches de Mac Miller, l’entourage du membre de la 75eme Session s’est toujours montré irréprochable dans sa communication. Leur sobriété a prouvé que ses proches étaient bien loin d’une démarche motivée par des raisons purement financières. Ici encore la qualité du projet n’est plus à prouver, puisqu’il est en phase totale avec les idées originales de son auteur.

C’est cette honnêteté dans la démarche couplée à une authenticité sans faille qui donne du crédit et un supplément d’âme à tous ces projets magnifiques. Des qualités indispensables dont sont pourtant dépourvus tous les disques posthumes uniquement motivés par l’appât du gain.

N’est-ce pas cela finalement le secret d’un bon album posthume ? Soyez sûrs que si la vision de l’artiste est respectée de bout en bout, tout le monde a tout à y gagner. L’auditeur sera satisfait et les émotions qu’il ressentira pendant l’écoute seront naturellement décuplées. Aussi, l’artiste pourra reposer en paix et aura sa mémoire respectée, puis bien entendu, les retombées financières seront assurément à la hauteur du résultat.

Évidemment, dans le monde dans lequel nous vivons, l’argent reste le nerf de la guerre et ces mots seront probablement accueillis comme un discours de bisounours. Quand bien même, ça vaut le coup d’essayer de changer les mentalités non ? Que l’industrie musicale en prenne de la graine et s’en inspire pour l’avenir. Là et seulement là, nos artistes préférés pourront enfin et définitivement reposer en paix.