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6ix9ine : "Tattle Tales" ou l’itinéraire d’un flop prévisible
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6ix9ine - Capture d'écran clip "Gooba" (réal : CanonF8, David Wept & 6ix9ine)
6ix9ine - Capture d'écran clip "Gooba" (réal : CanonF8, David Wept & 6ix9ine)

6ix9ine : "Tattle Tales" ou l’itinéraire d’un flop prévisible

Malgré un retour aux affaires marqué par le buzz et les gros chiffres, le nouvel album de l’épouvantail du rap américain a reçu un accueil critique et commercial désastreux. Fallait-il espérer autre chose du "dummy boy" aux cheveux arc-en-ciel ? Récit d’une chute annoncée.

Ma mère pense encore que je suis un gagnant”, peut-on lire sous le dernier post Instagram de 6ix9ine. Au-dessus de cette légende, une courte vidéo dans laquelle le rappeur aux cheveux multicolores tente frénétiquement d’arracher les affiches publicitaires annonçant la sortie de son propre album Tattle Tales, le 3 septembre dernier. 

Derrière cette énième occasion d’amuser les réseaux se cache sans aucun doute une amère déception. Après plus de deux ans passés à squatter l’actualité hip-hop américaine et une copieuse communication destinée à mettre en lumière sa sortie de prison et son retour dans la musique, le New-Yorkais n’a vendu qu’un peu plus de 50 000 exemplaires de son dernier album. Certains médias spécialisés en annonçaient le triple. Le flop est d’autant plus surprenant que les singles qui devaient porter le disque ont affolé les compteurs à leur sortie cet été et que son auteur semblait réussir à jouer de son nouveau statut de snitch -balance en français - sans trop en pâtir. Certains éléments laissaient toutefois présager cette soudaine dégringolade.  

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My mom still thinks im a winner

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Un retour orchestré tout l’été

L’histoire a été racontée en long, en large et en travers. Le 18 novembre 2018, le sulfureux rappeur arc-en-ciel et plusieurs membres des Nine Trey Gangstas - une organisation affiliée au tristement célèbre gang des Bloods - sont arrêtés entre autres pour racket, détention illégale d’armes à feu et vols à main armée. L’artiste, passé en l’espace de quelques mois du statut de rappeur underground à celui de superstar planétaire, risque de passer le restant de ses jours derrière les barreaux d’une prison fédérale. 

Remonté contre ses anciens comparses, Daniel Hernandez, de son vrai nom, décide de collaborer avec la police. Cette manœuvre judiciaire lui permet de purger une peine extra-light au regard de ce qu’il risque : deux ans de prison seulement, qu’il termine d’ailleurs chez lui, assigné à résidence, grâce à une obscure histoire de problèmes d’asthme qui l’exposeraient davantage au Covid-19.  

Libéré, il n’a plus qu’à reprendre la carrière chaotique qu’il avait laissée devant les portes de la prison. Mais se défaire de sa nouvelle étiquette de snitch est un défi de taille. Si bien qu’il décide de complètement l’assumer. Le 8 mai 2020, lors de son live de retour réunissant près de deux millions de spectateurs sur Instagram, il ne dissimule pas son plaisir, danse devant la caméra, exhibe son bracelet électronique et provoque ses concurrents. Dans le clip de Gooba, sorti le même jour, il apparaît même grimé en rat durant quelques secondes. Avec cette vidéo, le rappeur cumule 43 millions de vues en 24h sur YouTube, battant ainsi le record précédemment détenu par Eminem avec Killshot.

La machine est relancée. Ses détracteurs, qui prétendaient qu’il ne pourrait plus jamais marcher tranquillement dans les rues de New York, restent bouche bée devant les images du clip de Punani, tourné le jour de la fin de son assignation à résidence. Il y célèbre la liberté retrouvée, en se pavanant dans les rues de Brooklyn. En guise d’ultime pied de nez, il profite d’un déplacement à Chicago - royaume de ses ennemis préférés Chief Keef, Lil Reese ou encore Lil Durk - pour annoncer la sortie de son prochain album. Le titre : Tattle Tales, ou Histoires de mouchard en français. 

Le cocktail explosif d’assurance, d’arrogance et de chiffres spectaculaires laissait présager un retour quasi-triomphal. Mais les méfaits du gamin aux deux cents tatouages "69" ont peu à peu pris le pas sur ses anciens coups d’éclat.  

La possibilité d’une rédemption

Avant de devenir le troll le plus célèbre qu’Internet ait porté, la figure de Tekashi69 était celle d’un outsider ayant le potentiel de captiver une audience avide d’excentricité destructrice. Lorsque son premier hit Gummo déferle sur la toile, le personnage divise déjà. Son style "cartoonesque", ses lyrics belliqueux et son rapprochement avec les Bloods posent question. Mais quelque chose dans les sonorités macabres et hallucinées qu’il développe suscite la curiosité du public. 6ix9ine s’évertue à pousser au paroxysme une esthétique de l’extravagance, déjà esquissée par d’autres avant lui : Lil Pump, XXXTentacion, Lil Uzi Vert, pour ne citer qu’eux. Mais c’est avant tout une proposition artistique, celle d’un rap ultra-agressif, hurlé, qui séduit les amateurs de ce type de hip-hop largement influencé par le heavy metal (dans ce sérail : City Morgue, Scarlxrd, Ghostemane …). 

Day 69, sa première mixtape, sortie en février 2018, se hisse jusqu’à la quatrième place du Billboard Hot 200. Elle est portée par une poignée de bangers comme les fracassants Kooda et Billy. En novembre de la même année, son deuxième projet, le bien nommé Dummy Boy, comprend de multiples déceptions, mais aussi quelques bonnes surprises, à l’instar de ses collaborations plutôt réussies avec Kanye West, Gunna ou encore Lil Baby. 

Tekashi69 est conscient de l’image de clown terrible qu’il véhicule et de ce qu’il représente aux yeux de la communauté hip-hop. Placé dos au mur, il se montre toutefois capable de mettre son personnage de côté, et d’argumenter sérieusement. Interrogé par le New York Times sur sa collaboration avec le FBI, il déclare par exemple : "Quand on m’a kidnappé, étais-je la victime ? Oui. Est-ce que j’ai coopéré ? Non. Quand ils m’ont volé de l’argent sur les concerts, est-ce que j’ai coopéré ? Non. [] Je suivais le code de la rue, le défendais et le pensais réel. Avant que je ne le brise, combien de fois a-t-il été brisé contre moi ?"

Fidèle à lui-même

Le public oubliera peut-être que 6ix9ine a tourné le dos aux règles de la rue mais le rap ne lui pardonnera pas. À l’exception de Nicki Minaj, qui partage son dernier hit et premier morceau numéro 1 au Billboard Trollz, ses appuis dans la sphère musicale se raréfient. 50 Cent, qui l’avait repéré et pris sous son aile, a déclaré ne plus vouloir travailler avec lui. Meek Mill, Snoop Dogg, Blueface ou encore Rich the Kid se sont tous écharpés avec l’autoproclamé "Roi de New York" sur les réseaux. Mais faire profil bas est inconcevable. 6ix9ine répond, se moque des rappeurs qui vendent moins de disques que lui et les qualifie de "petits garçons". Verser de l’huile sur le feu semble être son seul crédo. Que penser de ce post Instagram filmé devant la fresque réalisée en l’honneur du défunt Nipssey Hussle, dans lequel il s’agenouille et mime un hommage ? Difficile de croire aux bonnes intentions de 6ix9ine lorsque l’on connaît la défiance qu’avait le rappeur californien à son égard.

La provocation fait partie du personnage de super vilain qu’il incarne, mais elle n’alimente plus la fascination atour de lui. Sa communauté, lasse, éprouve de plus en plus de difficultés à le défendre. Si bien qu’à la sortie de Tattle Tales, l’industrie décide – à tort ou à raison – de se ranger du côté de ceux qui l’accablent. 6ix9ine n’est invité ni au BreakfastClub, ni sur Hot97, ni chez Apple Music. Les morceaux n’entrent pas en playlist, et l’album ne figure pas parmi les sorties récentes que mettent en avant les plateformes. Ses frasques jouent un rôle dans cette éviction, mais le disque n’y est pas pour rien. A l’exception du remix bien senti du classique Locked Up d’Akon, peu de morceaux se démarquent. Les singles Gooba et Trollz surplombent le reste de l’album, mais n’égalent pas les hits de Day69. Quant aux quelques tentatives de tubes mélangeant sonorités reggaeton et mélodies artificielles, elles ne rehaussent pas la qualité globale de Tattle Tales. 

Résultat des courses : Tekashi 69 écoule 50 000 exemplaires de son projet en première semaine, alors que les sites spécialisés en prévoyaient 150 000. D’après DJ Akademiks, homme de médias proche du rappeur, un artiste de son envergure aurait dû en vendre entre 200 000 et 300 000. 

Mais 6ix9ine est un va-t-en-guerre qui ne craint pas de perdre une bataille. L’étonnante carrière de cette nouvelle icône de la pop culture a jusqu’ici montré que rien n’était figé dans une sphère de divertissement régie par le bruit des réseaux. 

La prison ne l’a pas arrêté, ses nombreux clashs, jusqu’à un certain point, ne lui ont pas porté préjudice et il a su jouer de son statut de "rat" sans se fermer toutes les portes. Mais un mauvais album et les chiffres qui l’accompagnent seront peut-être le premier élément à menacer sérieusement la carrière du rappeur aux grillz multicolores… en espérant qu’elle ne soit pas brusquement stoppée par une overdose de café et de pilules amincissantes.

Valentin Després