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Rap français et musique electro, un mariage qui roule depuis 20 ans
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Heuss l'Enfoiré - Gradur - Capture d'écran clip "Ne reviens pas"
Heuss l'Enfoiré - Gradur - Capture d'écran clip "Ne reviens pas"

Rap français et musique electro, un mariage qui roule depuis 20 ans

Les percées de Gambi et Michel, les connexions avec Vladimir Cauchemar, la folie autour de "Ne Reviens Pas", reprise d’un vieux tube eurodance : le mariage entre rap et musiques électroniques est au beau fixe.

La première connexion grand public : 113, "Les Princes de la ville" 

Symbole du succès du rap en France à la fin des années 90, l’album Princes de la ville constitue un point de bascule sur bien des plans : il amène la banlieue sur la scène des Victoires de la Musique ; constitue un pont entre les différentes vagues d’immigration (Afrique subsaharienne, Maghreb et Antilles) ; trouve à la fois le succès critique et commercial ; et enfin, marie musique électronique et rap français, deux mondes que l’on jugeait auparavant incompatibles. Véritable architecte de l’album, DJ Mehdi rompt en effet avec les codes du rap de l’époque et mise sur des sonorités électro inattendues, en allant par exemple chercher des samples du côté de la musique électronique de Kraftwerk ou du disco de Claudja Barry, mais aussi en transformant complètement des titres de Curtis Mayfield. Alors que les rythmiques du rap ont tendance à ralentir à la fin des années 90, abandonnant les 110 voire 115 bpm des premiers albums de NTM pour se calquer sur le standard US, DJ Mehdi fait le choix de -accélérer. Plutôt que de dénaturer le propos des trois rappeurs, ce parti-pris leur permet d’affirmer encore plus leur identité : argot purement vitriot, références directes à leurs origines plutôt qu’au modèle américain, propos très terre-à-terre. 

La tentative "Electro Cypher", le succès "Belsunce Breakdown"

Quelques mois après la déferlante 113, un projet tente de solidifier les liens entre rap et musique électronique : Electro Cypher, une compilation produite par Akhenaton pour réunir les deux scènes, très actives à Marseille. Avec le recul, on s’étonne presque que le rappeur, vu par certains comme un gardien du temple, ait pu prendre une initiative artistique si audacieuse et si éloignée de sa base. A l’époque, elle n’est pas si bien comprise par le public rap, mais reçoit un bon accueil du côté des amateurs d’électro. Entre titres purement instrumentaux et morceaux hybrides rap/électro (on y retrouve des couplets d’Akh évidemment, mais aussi de Freeman ou K-Rhyme le Roi), ce projet cache aussi un remix de Belsunce Breakdown, l’un des ovnis de la musique française du début des années 2000. 

Tiré de la bande originale (co-produite par Akhenaton) du film Comme Un Aimant (co-réalisé par Akhenaton), Belsunce Breakdown, du marseillais Bouga, cartonne sur les ondes dès l’été 2000, et reste classé dans les charts pendant 27 semaines consécutives. Entre le spoken-word de Bouga et la prod très électro, ce titre atypique est une surprise aussi bien pour les auditeurs que pour les programmateurs, et marque l’apogée du mariage entre rap et musique électronique pendant la période fin des années 90 / début des années 2000. 

DJ Mehdi, l’avant-gardiste. 

On l’a dit, le principal architecte du style electro-rap du 113 s’appelle DJ Mehdi. Encore inconnu du grand public au moment de la sortie des Princes de la Ville, il a pourtant déjà posé sa patte sur un autre classique du rap français, Le Combat Continue (Idéal J, 1998). Quand Kery James décide d’arrêter la musique, il se rapproche de la scène électro française, en plein boom, et notamment du groupe Cassius. Il se trouve alors de nombreux points communs avec les artistes de la French Touch, notamment dans la manière de travailler : “les mêmes samplers, les mêmes machines, les mêmes compresseurs, les même ingénieurs du son”, selon le témoignage de Thibaut de Longeville pour un article publié par Red Bull l’an dernier. Pendant toute la première moitié des années 2000, DJ Mehdi devient alors le point de rencontre entre rap français et musique électronique. On le retrouve évidemment chez les membres de la Mafia K1Fry (Karlito, Rohff, Manu Key) et en particulier le 113, dont il continue à définir le son sur l’album 113 fout la merde, et par petites touches ensuite (seulement deux titres produits sur 113 degrés en 2005). Sans se couper totalement de cette musique, puisqu’on le retrouve à la production de Couleur Ebène de Booba, ou sur la BO très axée rap du film Sheitan, il se concentre de plus en plus sur l'électro, avec de nombreux projets en solo ou en collab' entre 2000 et 2011. Depuis sa disparition tragique en 2011, sa mémoire continue d’être saluée par les artistes rap des deux genres musicaux, signe qu’il a marqué durablement son époque. 

L’aventure du "rap alternatif" 

Au milieu des années 2000, le rap français classique perd peu à peu son souffle, mis à mal par une série de facteurs qui vont de la crise de l’industrie du disque à la prédominance d’un petit noyau de têtes d’affiches, mais la redondance de sa proposition artistique. Dans ce marasme général, une nouvelle scène émerge et malgré l’hétérogénéité de ses influences (plutôt electro côté TTC, plutôt rock côté Svinkels, etc), se voit réunie malgré elle sous la bannière du “rap alternatif”, l'appellation ne fait pas forcément sens, mais elle s’impose en opposition au rap français plus classique. Sous l’impulsion de TTC, La Caution, Grems, James Delleck, et autres, le rap français va donc s’enrichir de nouvelles sonorités, n’hésitant plus à se lancer dans la pure expérimentation. Le résultat, c’est une série d’hybridations avec la musique électronique sous toutes ses formes, de nombreuses collaborations avec la scène électro française et internationale, et même la naissance de nouveaux genres musicaux comme le deepkho, mariage réussi entre rap et deep house. Certains acteurs du rap français se tournent d’ailleurs à cette époque de manière assez franche vers la scène électro, on pense notamment à DJ Pone qui intègre le groupe Birdy Nam Nam ou les membres d’Hocus Pocus avec C2C. 

Les tentatives plus ou moins réussies de la fin des années 2000

La scène dite "alternative" du rap français ne tisse des connexions qu’en son propre sein, ou avec des artistes d’autres genres musicaux, et reste à la marge du reste du milieu rap. Pourtant, le grand public se laisse séduire par des tubes aux sonorités électro : c’est l’époque de l’explosion internationale de David Guetta, du succès critique de Justice, et de la deuxième vie de Daft Punk. Le rap français se laisse alors tenter par cette tendance, avec une réussite inégale. Si certaines connexions font sens (Orelsan et Toxic Avenger) et s’inscrivent dans une démarche artistique complète (le projet Very Insolent Personality de DJ Belek), d’autres laissent le public indifférent (Nessbeal, After) voire circonspect. Pire, elles impactent négativement l’image de rappeurs à l’univers plus street. On se rappelle par exemple des réactions ulcérées face au clip Ha Ha Ha de Mac Tyer, en décalage complet avec son passif. Sur le même principe, l’incompréhension globale face à Animal de Rohff cristallise la relation compliquée entre rap français et musique électronique à l’époque : le public lui rappelle qu’il chantait "fuck la techno, c’est de la musique de drogués" quelques années auparavant ; lui se défend en arguant qu’il s’agit de "black electro", et qu’il avait déjà expérimenté ce style sur TDSI en 2001. 

La décennie 2010, une séparation moins marquée

Si les titres faisant cohabiter grossièrement musiques électroniques et rap continuent d’affluer sur les ondes (Sexion d’Assaut, Wati House), et qu’une scène toujours considérée comme alternative explore les hybridations diverses (par exemple l’eurodance), le mariage se fait progressivement plus subtil, en particulier quand les sonorités trap débarquent en France. Le rap français se transforme en profondeur à partir de 2012, se divise d’année en année en une multitude de sous-genres. Une fois la mutation achevée, tout est permis : aucune tendance electro-rap ne se dégage particulièrement, mais le rapprochement entre les deux scènes est de plus en plus palpable. Ces dernières années, Vald cartonne avec Eurotrap (2017), puis Elevation (2019), Kekra explore les sonorités électro, se rapproche de DJ Orgasmic, Jul redonne un coup de jeune aux influences dance, eurodance, voire ghetto tech, au point de finir ce mois-ci en couverture de Trax, magazine spécialisé dans les musiques électroniques. 

D’année en année, les exemples de mariages réussis entre les deux univers se multiplient : Niska collabore avec Diplo, Heuss L’Enfoiré explose avec des hits aux rythmiques rapides et des sonorités club, tandis que PNL se place à mi-chemin entre le monde du rap et celui de la musique électronique (collaborations avec King Doudou, instrumentales sur-allongées pour correspondre au format long des clips, comparaisons -certes hasardeuses- avec Daft Punk). Très récemment, Gradur a misé sur une reprise très évidente de Blue (Da Ba Dee), tube du groupe italien d’eurodance Eiffel 65 sorti en 1999, pour réussir son retour au sommet des charts après trois ans d’absence. Single de diamant en seulement huit semaines (un record), le succès phénoménal de Ne Reviens Pas (feat Heuss L’Enfoiré) assoit définitivement la réussite du mariage rap / musiques électroniques. 

Gambi, Michel, Heuss, les connexions avec Vladimir Cauchemar : l'électro met la main sur le rap français

Qu’elle ait simplement cristallisé les envies du public, ou qu’elle ait imposé de manière significative une nouvelle tendance, la grosse portée populaires des tubes aux sonorités électro signés Vald, Niska ou Heuss L’Enfoiré ces dernières années a idéalement préparé le terrain pour les rappeurs de la nouvelle génération. Le raz-de-marée Gambi, inattendu selon la majorité des observateurs, s’avère avec le recul actuel assez logique : un profil jeune, mélangeant l’essentiel des codes qui fonctionnent dans le rap actuellement (titres courts, timbre de voix atypique, textes orientés street et format festif) avec une rythmique rapide, calibrée pour les clubs, basée sur des sonorités electro. Le même type de recette se révèle tout aussi efficace chez Heuss L’Enfoiré, malgré des variations évidentes (ancrage rap plus marqué, syntaxe atypique), tandis que dans un genre différent, c’est Michel qui s’est imposé comme l’un des phénomènes de ce début d’année 2020. Sa proposition artistique mélangeant rap et deep house, certes loin d’être révolutionnaire dans l’absolu, s’est avérée d’une efficacité redoutable au milieu d’une nouvelle génération qui peine à sortir de sa zone de confort. 

S’il est actuellement en excellente santé, le rap français a besoin de se renouveler régulièrement pour ne rien perdre du dynamisme qui fait sa force. Sans forcément innover radicalement, il préfère aujourd’hui se replonger dans certaines des racines de son succès ces dernières décennies. Sa relation avec les musiques électroniques n’a pas toujours été au beau fixe, et certaines périodes ont été plus belles que d’autres, mais bon nombre d’albums, de gros tubes populaires, et de projets plus underground, sont nés de cette union. Avec plus de vingt ans de mariage au compteur, le couple rap et électro vit donc à nouveau de beaux jours.