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Zed Yun Pavarotti, la beauté des paradoxes
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Zed Yun Pavarotti ( manuelobadiawills )
Zed Yun Pavarotti ( manuelobadiawills )

Zed Yun Pavarotti, la beauté des paradoxes

En constante progression depuis cinq ans, Zed Yun Pavarotti sort enfin son premier album.Décodage de son univers atypique où se côtoient ombres et lumières.

Il “joue avec les codes”, il est “inclassable” et il a cette “ouverture pop” indispensable en 2020 : sur le papier, Zed Yun Pavarotti est typiquement le genre de rappeur né pour séduire cette catégorie d’auditeurs qui aime le rap, mais uniquement celui qui “déconstruit les clichés” et “sort de l’ordinaire”. A la croisée de nombreux genres, sa musique, évidemment indéfinissable, est l’occasion pour les différents médias qui se penchent sur son oeuvre de coupler un nombre incalculable de qualificatifs dans une tentative désespérée de cibler son  univers : pour Genius, par exemple, il possède un “style singulier entre noirceur et chant autotuné, sorte de cloud trap robotique et poétique, fortement influencé par le métal”. Pour Booska-P, en “déconstruisant certains délires, il ne cherche pas la rime à tout prix,s'assurant une spontanéité certaine”, tandis que Vice se lance franchement : “il n’y a aucun rappeur français qui ressemble à Zed Yun Pavarotti”.

La musique des émotions

C’est tout le paradoxe d’un profil comme celui de Zed Yun Pavarotti : en construisant son univers à l’opposé de certains clichés et en misant sur la singularité de son oeuvre, il est entré de plein pied et bien malgré lui dans un autre type de cliché, celui de l’artiste à part, sombre et torturé. Évoquer le rappeur et sa discographie sans se laisser happer par des formules toutes faites est aussi périlleux que de raconter son histoire sans s’attarder sur la signification de ses tatouages. Ces raccourcis inévitables restent malgré tout de bonnes portes d’entrée dans l’imaginaire de Zed, même s’il ne faut pas perdre de vue l’essentiel : sa musique s’appréhende difficilement dès la première écoute. La meilleure méthode pour se laisser absorber reste d’abandonner tout présupposé sur la musique, et d’écouter Beauseigne (sorti ce vendredi) ou French Cash (mai 2019) comme si on n’avait jamais rien écouté auparavant.  

Zed Yun Pavarotti a beaucoup à dire, il l’exprime par la musique, par l’image, et déborde d’un tel besoin d’extérioriser que l’encre déborde jusqu’à son enveloppe corporelle. Sa musique est celle des émotions, des sentiments parfois brouillés, que lui-même ne semble pas toujours vouloir définir trop précisément. S’il fallait obligatoirement placer des mots sur la proposition artistique de Zed Yun Pavarotti, on commencerait par évoquer cette dimension onirique omniprésente sans être jamais trop marquée, comme une couleur de fond que l’on ne remarque que lorsqu’on détache son attention du centre du tableau.  

Trop torturée pour apparaître comme un rêve (“la Lune est brune dans le fond de la cuillère”), mais trop pleine de motifs d’espoirs (“dans la poussière, toutes les cendres deviennent colorées“) pour sombrer dans le pur cauchemar, l’oeuvre du rappeur se situerait sur la fine frontière entre les deux. Plongeant parfois dans les limbes les plus profondes, Zed  Yun sait remonter à la surface quand il le faut, comme pour prouver qu’il maîtrise les ténèbres dans lesquels il se plaît parfois à évoluer, et qu’il ne laisse jamais dominer par elles (“j’ai pas peur, j’vais qu’aller mieux”).  

L’art du paradoxe

L’auteur de French Cash passe son temps à souffler entre chaud et froid, tirant vers le bonheur avant de plonger la tête la première vers les profondeurs (“j'suis dans le fleuve, j'pensais être si bien, mais maintenant, c'est froid”). Malgré cette sensation de rêve éveillé, le rappeur ne se fait aucune illusion, s’extirpant régulièrement de cette matrice onirique et rappelant qu’il est bien conscient de la réalité dans laquelle il évolue. Dès lors, il devient  extrêmement cynique (“tu peux m’aimer tant que j’suis pas mort”), touchant du doigt les paradoxes bien concrets de l’existence. Tantôt désabusé (“comment dire, j'sais plus quoi
rêver”), tantôt transporté par les sentiments amoureux ou l’espoir d’une vie moins fade, Zed Yun Pavarotti construit depuis cinq ans une oeuvre faite de contrastes. C’est dans l’ironie, maniée continuellement, qu’il trouve l’équilibre entre ses anges et ses démons, entre les zones d’ombre de son passé et les hypothétiques vagues de bonheur qui parsèment son avenir fantasmé.

Du côté de l’auditeur, comprendre les intentions Zed Yun Pavarotti n’est pas toujours chose aisée. Entre ironie et cynisme, ses textes débordent de métaphores et de contresens, comme pour emmener l’auditeur sur une piste avant de le perdre et de le laisser retrouver son chemin seul. L’ensemble nécessite à la fois d’accepter de s’échapper d’une réalité trop terre-à-terre pour adhérer à son univers, et de connaître l’histoire de l’artiste et son environnement pour comprendre ses intentions. Le Zed a grandi à Saint-Etienne, une ville de mineurs qui reste marquée par les efforts et les sacrifices des siens, où le taux de pauvreté est plus élevé qu’ailleurs et où le décor n’incite pas à l’espoir. Les pieds dans le charbon, la tête dans les nuages, l’auteur de Beauseigne nous invite donc à chercher un équilibre : d’un côté, une certaine hauteur est nécessaire à une vision d’ensemble de son oeuvre, de l’autre, la réalité de son monde nous colle les pieds au sol  

Une montée en puissance progressive

La montée en puissance de Zed Yun Pavarotti ces dernières années correspond également à cette recherche constante d’équilibre entre deux extrêmes. Signé très tôt, alors que la portée de sa musique était encore très confidentielle, le rappeur stéphanois a entrepris une construction de carrière très progressive, prenant le temps de poser les fondations une à une, sans se précipiter, mais avec une objectif ambitieux et extrêmement précis : remplir un stade. Là encore, la position de Zed Yun peut sembler paradoxale : plutôt que d’élargir au maximum sa proposition pour toucher un public aussi nombreux et varié que possible, il a préféré conserver une identité artistique bien particulière, quitte à laisser sur le côté une part
importante de l’auditorat.

L’arrivée de Beauseigne, son premier véritable album, se fait donc après trois projets intermédiaires, chacun symbolisant une avancée supplémentaire dans son cheminement vers le haut. Plutôt que d’espérer une réussite immédiate, le cap droit vers l’objectif visé, Zed Yun Pavarotti prend des détours, expérimenté, n’hésite jamais à brouiller les pistes ou à rester cryptique dans sa proposition. Pas de raz-de-marée, mais une montée très progressive des eaux, pour ne noyer personne en route. Là où un artiste ratissant plus large aurait préféré inonder un maximum d’auditeurs potentiels. Zed Yun Pavarotti veut que son public soit parfaitement conscient de ce qui l’attend en embarquant dans sa galère