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Violences policières, néocolonisation... quand les rappeurs prennent position (partie 1)
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Kalash Criminel (Fifou)
Kalash Criminel (Fifou)

Violences policières, néocolonisation... quand les rappeurs prennent position (partie 1)

Considéré aujourd'hui plutôt comme un genre musical de divertissement, le rap français a depuis toujours dénoncé, lutté... et continue de le faire. On fait le point.

Le rap, en particulier français, a longtemps été vu comme un genre musical engagé et politique. Cette image fait l’impasse sur l’aspect de pur divertissement de cette musique qui, de Benny B à Gims, a toujours permis de faire danser les foules, mais elle n’est pas totalement fausse. De tous temps, les rappeurs français ont dénoncé, lutté, pris parti, alerté l’opinion publique, sur tout un tas de sujets, avec plus ou moins de maîtrise et de bon sens, mais avec une volonté indéniable. NTM, Assassin, le Ministère Amer, La Rumeur, Sniper, Médine, Booba, Sadek … on revient sur ces moments où le rap français a pris parti. 

Les violences policières

C’est l’une des grandes thématiques du rap français depuis trente ans, et un sujet que l’on a déjà traité en long et en large. Les moments marquants du rapport houleux entre rappeurs et forces de l’ordre sont nombreux, et démarrent très fort dès les années 90 : les condamnations pleuvent alors pour NTM (outrage à la police en 1996) ou le Ministère Amer (appel au meutre de policiers en 1997). D’autres groupes dénoncent déjà les violences policières : Assassin (1995) ou Kery James (1998) reviennent par exemple sur la mort de Malik Oussekine. 

Deux visions du rapport de force entre la jeunesse et la police vont ensuite se développer dans le rap français. D’un côté, toute une frange du rap français nourrit ses textes de propos plus violents que factuels, dans la lignée du Ministère Amer : Lunatic (j’aime voir des CRS morts), le 113 (face à la police, me rendre hors de question, l'uniforme bleu, depuis tout p'tit nous haïssons), Salif (quand un flic s’amène, s’il prend la confiance, j’hésite pas, j’lui réponds nique ta mère), LIM (j’veux voir les shmits en porte-jartelle) … En face, d’autres groupes délaissent les insultes gratuites pour appuyer sur des faits très concrets. C’est notamment le cas de La Rumeur, qui a droit à un procès à rallonge entre 2002 et 2010 face au Ministère de l’Intérieur, après qu’Hamé ait écrit, dans un magazine gratuit distribué par le groupe entre les deux tours de la Présidentielle, "Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun assassin n'ait été inquiété”. Le rappeur est finalement relaxé. 

On peut également citer Despo Rutti, dont la mixtape Les Sirènes du Charbon est retirée des bacs à cause de son visuel affichant un petit garçon au milieu de quatre CRS pendant une procédure d’expulsion, ou encore Monsieur R, qui, relaxé après le procès pour ses propos sur le titre Fransse, conclut en citant Brassens : “Quand Brassens dit  "J'aime les gendarmes sous forme de macchabée", ça n'en fait pas un tueur de gendarmes. Depuis, de nombreux rappeurs ont repris le flambeau, on peut par exemple citer Dosseh sur la version française de Blue Lights, Soso Maness sur l’Interlude de Mistral, les textes de Dinos, Furax Barbarossa, Lacraps, les prises de position de Kalash Criminel, Lesram, Niro … Malheureusement, le sujet est plus que jamais d’actualité. 

Au delà de la musique, on a vu de nombreux rappeurs aller directement sur le terrain en participant à des manifestations, ou en servant de tampon entre les plus jeunes et les forces de l’ordre : on se souvient par exemple de Fianso en médiateur malgré lui pendant les manifestations en soutien à Théo. On peut également citer Mokobé, particulièrement impliqué dans le soutien aux familles des victimes, et tant d’autres, qui appellent régulièrement à se mobiliser : Rim’K, Jok’Air, Sadek … 

Françafrique et néocolonisation

Un autre sujet qui revient régulièrement dans le rap français, beaucoup de nos artistes étant originaires de pays anciennement colonisés, ou aux liens étroits avec la politique extérieure française. Parmi les rappeurs les plus engagés sur cette question, on retrouve par exemple Alpha 5.20, dont l’oeuvre oscille entre apologie d’un mode de vie gangstérisé et dénonciation des conditions de vie en Afrique. Il s’en prend par exemple directement à Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, sur le titre Peine Noire, un couplet unique suivi d’un long monologue. Réponse directe au discours de Dakar, dans lequel Sarko avait posé sans trembler “le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire”, Alpha pose sa propre analyse du sujet (l’Homme Noir a commencé l'Histoire. Si 'y avait pas l'Afrique, 'y aurait pas le reste du monde), rappelle tout ce que l’Occident a apporté de mauvais selon lui sur son continent (On a subi l'esclavage : on n'a pas disparu ; On a subi la colonisation : on n'a pas disparu ; On a subi la néo-colonisation : on n'a pas disparu ; Tu nous as apporté la prostitution, tourisme sexuel, tout ça : on n'a pas disparu) et conclue … à sa manière (envoie la putain de bombe nucléaire ! On sera comme des putains de cafards à Hiroshima, on meurt pas !). 

Beaucoup d’autres rappeurs ont dénoncé la main-mise française sur la politique des pays africains, c’est évidemment le cas de La Rumeur, qui traite du sujet en long et large sur Que dit l’autopsie ? avec un ton toujours très direct (Qui a une dette envers qui ?

Qui place des tortionnaires à la tête de nos pays ?). Moda (Ministère Amer) traite du sujet dès 1991, Rohff fait référence à Bob Denard, mercenaire français impliqué dans de nombreux coups d’Etat en Afrique et en particulier aux Comores, Disiz s’en prend à Jacques Foccart, ou plus récemment, Booba comparait la néo-colonisation française à la néo-colonisation chinoise (“Françafrique, Chinafrique, on a clairement perdu les gars”). 

L’un des grands coups d’éclat du rap français dans cette lutte pour mettre en lumière l’influence française en Afrique est l’oeuvre de Rockin Squat’, qui a pris tout le monde de court au Grand Journal en 2008. Invité en direct pour jouer Enfant de la Balle, un morceau introspectif, il interprète finalement France à Fric, un morceau dans lequel il titre à vue sur Bolloré, Elf, et la moitié des grandes banques françaises. 

La liberté d’expression

En France, le rap est certainement le genre musical qui a le plus questionné la notion de liberté d’expression. Depuis NTM et le Ministère Amer jusqu’à Médine et Sneazzy, les polémiques médiatiques et les attaques judiciaires n’ont jamais vraiment cessé. On a déjà évoqué un peu plus haut les procès de La Rumeur, Monsieur R, NTM, le Ministère Amer, mais d’autres grandes affaires ont marqué les esprits. On se souvient par exemple de Sniper, attaqué directement par Nicolas Sarkozy au début des années 2000 pour les titres La France et Jeteur de Pierres, ou encore de la plainte d’Eric Zemmour contre Youssoupha en 2009 -la justice a finalement donné raison au rappeur. 

La question de la liberté d’expression, de ses limites, et surtout de son deux poids deux mesures, a donc été régulièrement abordée par les rappeurs français, qu’il s’agisse d’artistes attaqués revant sur leurs propres affaires (NTM, Sniper, Youssoupha, Médine), ou de titres plus larges comme le mythique 16’30 contre la censure, Ecrire contre l’Oubli d’Assassin. S’il y a bien une chose à laquelle les rappeurs, même les moins engagés politiquement, sont attachés, c’est leur liberté d’expression. La preuve : même Alkpote s’y est mis. 

Les guerres civiles et génocides

De nombreux rappeurs français sont issus de l’immigration de pays instables politiquement, ou en proie à des guerres interminables. L’engagement à propos de ces questions a toujours existé, mais a pris de plus en plus d’ampleur au fil du temps, devenant même l’un des combats prioritaires de certaines têtes d’affiche actuelles. Le génocide des Tutsi au Rwanda a inspiré énormément de punchlines, pas toujours de bon goût, mais aussi des dénonciations plus factuelles, comme celle de la Sexion d’Assaut en 2009 (M'oblige pas à t'parler d'cette fameuse guerre Hutu/Tutsi, uù certain butèrent leurs frères juste pour avoir tout tout d'suite).  

A l’heure actuelle, Kalash Criminel soulève très régulièrement la question de la situation au Congo, notamment la guerre au Kivu pour les ressources minières, une véritable poudrière impliquant directement 3 pays (RDC, Rwanda et Ouganda), des groupes rebelles et pas mal d’intérêts internationaux. La zone enchaine différentes guerres depuis 25 ans, laissant des millions de victimes, dans l’indifférence du reste du monde. 

Un autre cagoulé, Siboy, a également vécu l’horreur de la guerre civile au Congo-Zaïre, même s’il aborde le sujet différemment, avec beaucoup d’introspection et visiblement quelques traumatismes, comme il l’a raconté chez Thierry Ardisson.