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Vald veut changer les règles d’un jeu absurde
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Vald - (DR/Pierre Brault)
Vald - (DR/Pierre Brault)

Vald veut changer les règles d’un jeu absurde

Avec le carton de son dernier album, Vald continue à questionner l’absurdité de ce monde, malgré une volonté claire de s’élever.

Sexe, pouvoir et bifton ? Aucun intérêt  

Qu’est ce qui fait courir les scarlas ? Sexe, pouvoir et bifton”, clamait Ärsenik il y a plus de vingt ans, résumant une idée populaire bien ancrée selon laquelle un compte en banque bien rempli et une vie sexuelle épanouie et active suffiraient à toucher des doigts le bonheur. Du haut de ses six ans, la jeune tête blonde de Valentin avait certainement encore du mal à saisir pourquoi le monde tournait au rythme de la planche à billets, et quel rôle venait jouer le sexe dans cette affaire. Deux décennies plus tard, le gamin a accumulé suffisamment de sacem, de showcases, de millions de vues, de disques de platine et d’expériences au lit pour juger de cette idée avec un point de vue pratique. Il revient déçu de l’expérience, contredisant avec une pointe de fatalisme Lino, Calbo, et l’immense majorité de la population qui ne rêve que de cette vie d’opulence et de débauche : le sexe et l’argent, ça fait tout : j’ai les deux, et pourtant ça fait rien. 

Loin d’être le premier déçu par son accession aux principaux marqueurs de réussite dans nos sociétés, Vald traîne depuis ses premiers projets un même regard désabusé sur le monde. Déjà en 2012 dans Journal Perso, il affirmait à sa façon sa défiance absolue face à la politique (bat les couilles de m’faire enculer par la droite ou par la gauche), la télévision (j’les vois baver devant l’plasma, gober la merde proposée par ces grands tar-ba), sa froideur naturelle face à l’amour et surtout l’absence de sens donné aux relations charnelles (ensemble, on n'a rien fait à part niquer chez toi) et de manière plus large, à son existence entière. Argent et gloire auraient pu gommer une partie de ce désespoir généralisé, ils n’ont finalement que renforcé les désillusions. Venu d’en bas, Vald a vu les inégalités se creuser en même temps qu’il grimpait vers les sommets du rap français, tirant de sa situation désormais clairement privilégiée une conclusion qui pourrait avoir été faite par ce gamin encore trop jeune pour saisir les paroles d’Ärsenik : ce monde est cruel. 

“Le rap c’est la philosophie pour les nuls”  

Venu d’une superstar dont les soucis quotidiens sont à des années-lumières d’une France qui peine à boucler ses fins de mois, le constat pourrait sembler ingrat, voire indécent. Face aux incohérences du monde qui l’entoure, le cynisme de Vald agit pourtant comme un bouclier nécessaire pour ne pas sombrer -dans la dépression, dans la folie, ou dans les deux. La célébrité et le monde du spectacle ont fait déborder les vases de suffisamment d’artistes, et les effets pervers de la réussite ne compensent pas toujours les avantages qui en découlent. Étrangement -surtout après les écoutes de Pensionman et Pourquoi-, ce sont les excès de moralité de Vald qui semblent le pousser sur la piste de l’incompréhension, tant les privilèges dont il peut jouir lui apparaissent comme paradoxaux -en tombant une fois de plus dans la maxime toute faite : “on ne donne qu’aux riches”. 

Entre son absence totale de scrupules à braquer l’industrie du disque -et par extension les consommateurs de musique- d’un côté, et son rejet très net des inégalités sociales et de la dépendance humaine à l’argent-maître de l’autre, Vald cristallise un certain nombre de paradoxes en théorie incompatibles : il s’affirme ainsi en ultra-capitaliste dans ses motivations à faire recette (j'suis pas une icône même quand je pose les pieds sur l'bureau et que j'leur demande : "pour l'prochain CD, vous envoyez combien ?), mais en pur anti-capitaliste dans sa vision de la société moderne (N'oublie jamais qui gagne quoi lorsque tu taffes / Si ça te fâche et qu'tu veux plus, n'oublie jamais qu'tu manges plus / Ça ressemble à un choix / Si c'est pas de l'esclavagisme, c'est quand même pas vraiment très humaniste). Le cynisme de Vald face à l’industrie de la musique ne se pose finalement qu’en miroir de son propre détachement vis à vis du reste de la société. L’industrie et le monde marchent sur la tête, et pour trouver un sens à son existence en leur sein, on peut choisir les voies de l’espoir et de la révolte (je vais me battre pour changer les choses) ou au contraire celles de la résignation et de l’adaptation (on ne changera pas le système, prenons ce qui est bon à prendre : “le pe-ra ça sert à quoi, à part se faire sucer ?). 

“C’est pas la question ? C’est déjà la réponse”  

Reste à savoir si Vald a réellement accepté son rôle sur terre, ou s’il se contente de remplir suffisamment son existence pour masquer les incompréhensions et réduire les risques de rejet absolu. Interviewé dans La Sauce d’OKLM à l’occasion de la sortie de Xeu, il livrait des pistes qui pourraient sembler à l’opposé du personnage :“Nos conversations volent bas, nos échanges ne servent à rien. [...] A bien y réfléchir, je trouve que toutes nos conversations sont absolument nulles dès l’instant qu’on ne parle plus de Dieu. Cette orientation spirituelle, pas forcément évidente pour un rappeur qui raconte sans gêne “je cherche gangbang hardcore, là, j'me branle à mort en attendant la mort”, donne finalement les clefs de la pensée de Vald et de ses choix artistiques parfois extrêmes. Face à la transcendance et à l’élévation de l’âme, tout n’est que futilité : l’art, la musique, la société, l’argent, les relations humaines, le sexe. Rien n’a réellement de sens ni d’importance face à une vérité qui se veut absolue. Dès le premier extrait de Ce Monde Est Cruel, Vald rappelait son conflit intérieur perpétuel entre la corruption généralisée de l’âme humaine (salle de prière désemplie, tous occupés à monter des empires), ses propres visées spirituelles (avant que j'me désintègre, j'vais m'trouver, j'vais faire la paix) et le retour à une réalité trop terre-à-teh (après, j'vais rouler un teh et fusionner avec le canapé).

Qu’il se sente trop humain -et donc trop limité, trop indigne, trop faible- pour s’offrir entièrement à une vie pieuse et s’élever spirituellement, ou qu’il souffre de l’absence de réponses concrètes, d’interlocuteurs pertinents sur la question, sa musique ne s’en ressent pas directement. L’explication “il ne veut pas ennuyer ses auditeurs avec ce genre de questions” est également valable, et justifie pleinement la propension à l’ultra-divertissement du rappeur : en renonçant -pour le moment- au salut de son âme et à l’élévation des consciences pour mieux libérer une musique qui peut même s’offrir le luxe de faire dans l’absurde.Deviens génial, pourquoi t'aimeraient-ils seulement comme tu es ?” chantait Vald il y a deux ans sur Deviens Génial, l’un de ces titres navigant entre premier, second et cinquième degré. Il expliquait alors les raisons qui l’avaient poussé à écrire ce texte, et résumait en quelques mots l’essentiel des raisons pour lesquelles il continue à avancer dans ce monde cruel : “C’est un peu pour mon fils aussi. Je lui dis que les choses sont telles quelles sont maintenant, et qu’on est obligé de s’y soumettre. J’espère que je vais changer les règles du jeu à un moment donné, mais pour le moment c’est comme ça, et en attendant, devenons géniaux. Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ?”