MENU
Accueil
Un Médine peut en cacher un autre
Écouter le direct
Médine - cover "Table d'écoute 2"
Médine - cover "Table d'écoute 2"

Un Médine peut en cacher un autre

Même si ce n'est pas forcément le nom qui vient en premier quand on parle de travail sur son image, le rappeur du Havre est sans doute celui qui a effectué l'un des plus gros boulots à ce niveau.

Mai 2020, Médine a plus ou moins été à nouveau au cœur d’une polémique lancée par l’extrême droite suite à son couplet pour le Panam All Starz Challenge mais curieusement, c’est passé crème. On peut même dire qu’il s’en est sorti comme une fleur.

Flashback

Même s'il a commencé vers la fin des années 90, Médine devient connu du public à partir du milieu des années 2000 ; son premier album solo sort en 2004. Il s'agit de 11 septembre, récit du 11e jour. Les bases de sa future carrière sont posées : du rap étiqueté "conscient" par les auditeurs et journalistes. Il est en effet fortement revendicatif et engagé sur les thèmes qui lui tiennent à cœur, à commencer par le combat contre la stigmatisation des minorités, musulmans en tête, mais aussi des prises de position par rapport à l'actualité internationale (hégémonie américaine, guerres, etc) et même des événements historiques (esclavage, ségrégation, colonisation...). Forcément, tout cela lui confère un côté assez austère. Aujourd'hui, le fond n'a pas changé, ses convictions n'ont pas bougé, mais la forme, elle, se veut clairement plus ouverte, et ça passe apparemment par une refonte quasi-totale de son personnage public.

Derrière le masque

Avec le recul il semble qu'il y a eu au mieux un certain malentendu, au pire une grosse lacune de com. Ça saute aux yeux, dans la mesure où au fil des interviews et des vidéos de making-of de certains morceaux voire albums entiers, on découvre que Medine n'est quand même pas un type aussi ennuyeux et sérieux que sa musique le laisse penser. Lorsqu'il participe à la compilation Hostile 2006, un reportage de Street Live le montre en plein concours de vannes avec le producteur Tefa qui le charrie gentiment sur sa barbe en détournant des titres de classiques du rap français ("les vrais shave" en montrant un rasoir électrique et la barbe de l'artiste, ce genre de trucs) ; les vidéos au sein du label Din Records sont du même acabit, le bonhomme n'est jamais le dernier pour rigoler avec ses potes. Problème : tout ça disparaît au micro mais aussi dans sa communication officielle qui reste basée sur le côté le plus sérieux de sa musique, alors même que certains morceaux s'écartent de plus en plus de cette voie, soit pour aller dans la légèreté soit pour s'attacher à des aspects plus introspectifs. C'est un peu dommage parce que rien que LH, son hymne dédié à la ville du Havre comporte par exemple beaucoup d'ironie, y compris par rapport à sa propre image qu'on rattache toujours à sa religion : "je considère comme radieux ce que t'appelles ciel de merde, j'y vois plus clair quand le soleil est voilé, chez nous les ultra-violets portent la burqa toute l'année", mais aussi des références de geek assumé "avec les mains je fais pas le signe west coast mais le salut vulcain". Rappelons également que niveau featurings, il ne rechigne pas non plus à se mélanger avec des profils de rappeurs qui ont, vu de l'extérieur, peu à voir avec lui (Salif, Seth Gueko, Alpha 5.20 et tant d'autres, jusqu’à Booba plus récemment malgré leur désaccord passé sur Tarik Ramadan) mais desquels il est en réalité assez proche, c'est plutôt la forme diffère.

Réseaux sociaux

Pendant longtemps le MC a utilisé les réseaux sociaux comme n'importe quel autre rappeur dans un premier temps : il relaie sa promo, ses clips, ses dates de sortie et plus généralement ses projets, son actualité. Depuis quelques années, transformation ninja : on a un Médine blagueur, bon ok ce n’est pas toujours réussi, parfois c’est trop, mais toujours est-il que le type s’amuse clairement.

Pour les rares qui n'auraient rien suivi, Medine est donc un père de famille, marié avec trois enfants (dans le sens, marié avec une femme qui lui a donné trois enfants, sinon ça devient bizarre). S'il était très discret sur sa vie privée au début, cela finit par évoluer. Le mot-clé est instagram, réseau social basé sur le partage de photos et de vidéos. Peu à peu il a dévoilé sa famille au grand complet, la plupart du temps dans des stories de petit farceur, un peu comme si une fois sorti du studio, le rappeur se changeait en influenceur d’insta à mi-chemin entre OhMonDieuSalva et le père d’une sitcom familiale des années 2000.

Bien entendu il y a des limites, on n'est pas non plus chez des superstars dans une émission de télé-réalité américaine façon L'Incroyable Famille Kardashian, ne nous emballons pas. Rien de réellement intime ne sera jamais mis sur le tapis, on reste dans l’amusement et pis c’est tout.

A l'arrivée

La vraie question serait donc de savoir si ce changement d’attitude et de présence publique via les réseaux a apporté du négatif ou du positif à notre loustic. Ce qui est sûr c’est que certains détracteurs n’hésitent pas à dire qu’ils le trouvent « moins chiant », là où d'autres le trouvent ridicule, jugeant qu’il en fait des tonnes pour paraître sympa, quitte à se perdre dans son personnage. Viennent ensuite une partie des fans de la première heure qui ne comprennent tout bonnement pas du tout cette transformation et la jugent au mieux comme une triste évolution et au pire comme un renoncement à ses principes ; les commentaires qui fleurissent lui reprochent son manque de pudeur, son langage devant ses enfants etc. Concrètement ce ne sont pas du tout les propos en eux-même ni les images mais le fait que cela vienne d’un rappeur qu’ils considéraient à tort ou à raison comme « pur » qui choque cette portion du public avant tout.

Objectivement, il n’est ni plus, ni moins "ridicule" que la moyenne. C’est juste un rappeur qui tente d’amuser, de divertir sa communauté de fans avec des moments de vie de famille et il fait ça très bien. Le côté friendly a d’ailleurs pu indirectement lui ouvrir certaines portes qui seraient peut-être demeurées closes face à « l’ancien » Médine.

En revanche, la stratégie s'avère payante pour une partie très précise de ses détracteurs : l'extrême droite française. Sachant qu'on parle de gens qui tournent en moyenne avec essentiellement deux vannes par an (c'est-à-dire des photos de saucisson pendant le ramadan et des blagues sur la couleur de peau/religion de délinquants/terroristes), leur répondre en les trollant est bien plus payant qu'essayer d'argumenter dans la mesure où :

1) ils sont irréconciliables de toute façon

2) on parle de champions qui estiment que sa phrase « la Marseillaise, même en gospel ça fait dégueuler » est une preuve de son racisme anti-blanc alors que c’est une reprise de « La Marseillaise, même en reggae ça m'a toujours fait dégueuler » de Renaud

3) tenter de convaincre un crétin est une perte de temps garantie mais se foutre ouvertement de sa gueule reste un divertissement assuré pour tout le monde.

Mais la vraie consécration, c'est quand l'acteur porno Manuel Ferrara, reconverti en streamer, a fait une déclaration d'amour à la France dans un de ses lives sur Twitch en expliquant qu'il était "le colon des uc" et qu’il plantait un drapeau tricolore dans le fondement de chaque actrice X avec qui il avait couché. Avec en fond sonore le couplet de Médine sur son morceau Grand Paris. Ça c'est la France qui avance.

Plus sérieusement, il aurait été difficile voire impossible d’imaginer, il y a 15 ans, à quel point le rappeur évoluerait dans ce sens. Comme quoi la vie est plein de surprises : pour le meilleur et pour le pire, le Médine d’aujourd’hui est désormais totalement décomplexé. Et vu d'où il partait, ça ne peut pas lui faire de mal.