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Battles de rap : un état des lieux en France (première partie)
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End Of The Weak- Victoire de LOBO EL ( Photo Amin Bendriss)
End Of The Weak- Victoire de LOBO EL ( Photo Amin Bendriss)

Battles de rap : un état des lieux en France (première partie)

Le freestyle au sens strict du terme, l'impro et même plus généralement les battles se sont bien démocratisés en France depuis les débuts du rap. Cependant, ce n'est pas vraiment la discipline la plus mise en avant. Alors, où en est-on exactement ?

Au début du mois de novembre, à Bruxelles, avait lieu la finale mondiale du End Of the Weak (EOW pour les intimes), compétition qui permet aux cadors de l’improvisation de se confronter, avec un champion à la clé. Cette année, c’est le français Lobo El qui l’a emporté. Avec cette quatrième victoire, la France est en tête des titres mondiaux (cocorico) devant l’Angleterre mais aussi les États-Unis. Pourtant, le grand public n’a pas forcément toutes les références pour apprécier ce type d’événement et de performance qui se coltinent toujours une image assez obscure malgré les années. 

On a donc fait appel à un connaisseur pour revenir en détails sur les débuts et la situation actuelle des battles en France : DJ Keri, organisateur phare des compétitions EOW depuis plus de dix ans.

Le goût du défi

"Sur End Of the Weak tu te bats contre toi-même et tu fais en sorte que le public gueule plus pour toi que pour les autres, mais ce n’est pas un battle à proprement parler. Derrière l’impro il y a la légende du MC : le mec qui s’arrête pas de rapper, la machine. C’est ce que les mecs de L’Entourage étaient venus chercher, et pour ça faut sortir de sa zone de confort__. Un mec comme Deen Burbigo était pas très bon en impro mais venait à tous les EOW qu’il pouvait, parce qu’il voulait cette ligne sur son CV. Je ne peux que respecter, parce que tu voyais qu’il n’était pas à l’aise dans cet univers, c’était vraiment pas son truc, en plus il se retrouvait face à des mecs comme Artik ou Kenyon, mais il lâchait rien. 

Ça montre toute l’humilité qu’il faut avoir pour faire de l’impro : tu sais que tu seras malmené, que tu prends des risques, que tu vas devoir rapper sur des trucs improbables genre Bioman, etc. On voit 300 MC’s par an depuis 15 ans et ceux qui avaient un mauvais état d’esprit ou qui ont pas joué le jeu se comptent sur les doigts d’une main. Même les rappeurs ont beaucoup de respect. D’ailleurs, vu qu’on commence toujours par un open mic, il y a forcément des gens au tout début avec un niveau franchement catastrophique. Eh bien même eux, toute la foule les encourage. Parce que le public est souvent constitué de 50 % de rappeurs__. Du coup il y a cette mentalité "on sait que c’est dur, donc on te respecte". Même dans le clash, c’est une discipline, il y a ce truc sportif "je suis là pour te défoncer mais rien de personnel". Il peut y avoir des exceptions avec des gens qui ne s’aiment pas, dans ce cas il suffit juste de les maintenir séparés avant la scène et de leur demander de ne pas venir avec 15 potes, mais rien de méchant. Au final c’est un peu comme au foot : tu perds contre l’équipe de France avec Zidane dedans, bien sûr t’es déçu mais dans le même temps t’es admiratif de sa technique, qu’est-ce que tu veux faire ? Lors d’une victoire de Res, on n’a même pas eu le temps d’annoncer son nom, les autres MC’s sont allés le chercher et l’ont porté en triomphe. C’est presque une caste où les mecs sont admiratifs quand la performance est là. Quand on parle avec d’autres rappeurs, ils reconnaissent le talent."

"Je me souviens d’un clash qui opposait Harlem à un autre pour une soirée de lancement de l’album Factor X. Harlem se faisait défoncer et j’étais presque mal à l’aise, je trouvais ça dur. En impro non battle, il y a une certaine clémence : ok t’as pas la phase de ouf mais on sait que c’est difficile. A l’inverse quand tu réussis, tout le monde gueule, du barman jusqu’à la sécurité. Du coup quand je regarde nos vidéos, je trouve sans mentir que ça a perdu la moitié de leur saveur. Parce que t’es devant ton téléphone ou sur ton canapé et que tout semble plus "normal" mais non, dans l’instant c’est complètement fou.C’est impressionnant parce que des organisateurs qui sont à l’autre bout de la France étaient malgré tout déjà au courant des noms des meilleurs freestyleurs, et ça avant l’arrivée des vidéos. A croire que des types sillonnaient le pays pour transmettre des anecdotes (rires) "hé y’a un mec à Marseille qui s’appelle comme ça, il déchire ! " ça prouve qu’il y a quand même une bonne petite communauté qui fait marcher le bouche à oreille__. Y’a un côté aventure humaine derrière tout ça. Tu découvres les autres, tu fais des émissions de radio, tu jauges le niveau de tout le monde, ça te met la pression et c’est toujours des bons moments."

L’art de l’impro

"Malgré tout, au niveau industriel, l’impro n’avait pas sa place__. L’impro c’est ce qu’on appelle de l’art éphémère : même avec quelques lignes déjà préparées, un rappeur ne fera jamais la même impro deux fois de suite. Si un MC fait une impro maintenant, il va parler de ce qu’il voit autour de lui, de certains faits d’actualité marquants (faits divers, actu politique, victoire ou défaite sportive, dernier son à la mode, ce que tu veux). Un vrai improvisateur arrive à se renouveler, n’a pas de gimmick, etc. Le but du jeu pour des mecs du niveau de Res c’est d’effacer ses ritournelles, d’oublier ses réflexes, même s’ils sont très subtils pour le coup. Très peu y arrivent à 100 %. Le seul que je connais qui n’a aucun gimmick, c’est Dajanem. Ce n’est pourtant pas le meilleur clasheur ou improvisateur du monde mais il n’a littéralement pas de ritournelle, pas de "yo, yo, yo" ou "Dajanem au mic". Philémon était comme ça aussi, tandis que même des surdoués comme Artik commençait souvent par "Artik au mic", et pendant qu’il dit ça, il a le temps de penser à la phrase suivante."

"On s’aperçoit aussi que certains artistes en impro ont une marge de confort. Je me souviens que dans un battle, Calvin qui est un poto avait fini un peu trop violemment son couplet sur une insulte de la mère de son adversaire, 2Spee Gonzales, qui avait rebondi directement "pourquoi tu parles des mères, pourquoi tu parles des mères… Parce que t’es une de-mer ? "etc. En gros un mec doué a une marge de confort entre 20 et 30 % en pilote automatique__. Ce qui est intéressant c’est : où tu vas aller une fois que tu as dépassé ça, que tu es dans tes retranchements. La majorité va dans des trucs évidents, de la violence verbale banale. Kizito par exemple, je lui avais fait remarquer un jour "mais tu te rends compte qu’au bout d’un moment tu finis toujours par parler d’enculer tout le monde ? " (rires). Lunik a une marge plus grande, 40-50 % mais finissait dans le sexe tout le temps. On l’a vu aussi dans une édition du Red Bull Dernier Mot, parce que c’est très long : à la fin Daks s’en sort parce qu’il est dans le chambrage, par exemple, pas mal théâtral, il prend de l’espace, regarde les gens, tourne autour de l’adversaire, rigole, etc."

"Pour moi la vraie impro ne se limite pas forcément à la répartie mais à l’idée que tu arrives à faire passer au public : si dans un "freestyle bag" (épreuve du EOW où le rappeur doit piocher au hasard un objet dans un sac puis démarrer une impro à partir de l’objet en question, NDLR) tu tombes sur un dvd des tortues ninja et que tu te mets à dire kowabunga, je mange des pizzas, etc, tu n’as même pas besoin de préciser pour le public qui ne distingue pas ce que tu as dans la main, tout le monde comprend de quoi tu parles. C’est toute une technique où tu dois avoir un côté participatif. Plein de gens nous ont dit "je connais un tel qui déchire en impro" sauf que c’est pas parce que tu fais rimer galipette avec girouette que c’est génial. EOW a permis d’apporter un cadre à tout ça, si tu pioches des lunettes et que tu te mets à rapper "je mets des lunettes parce que je vois pas très bien" c’est nul, mais si tu mets la paire, que tu scrutes le public en disant par exemple... que tu cherches une meuf, que tu t’arrêtes subitement "ah mais elle est là en fait" et que t’enchaînes, t’as réussi ton impro. Parce que t’as dépassé l’interaction simple avec l’objet pour nous emmener ailleurs."