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TripleGo "PPP" - Capture YouTube
TripleGo "PPP" - Capture YouTube

TripleGo, un style à part

Auteur d’un rap planant mais empreint de violence, le groupe TripleGo sort un nouveau projet, TWAREG. L’occasion de faire l’analyse de leur style si singulier.

TripleGo : présentation  

En théorie, décliner la carte d’identité d’un groupe comme TripleGo n’a rien de très complexe : il y a le rappeur, Sanguee, et le beatmaker Momo Spazz. Venu de Montreuil et sérieusement actif depuis une demi-douzaine d’années, le duo peut être considéré comme un précurseur de ce que l’on appelle aujourd’hui la musique cloud. 

A l’époque où TripleGo commence à bercer les auditeurs avec ses rythmiques planantes, on ne parle alors en France que d’ambiances trippy ou de rap chill. D’année en année, les deux acolytes ont développé leur singularité pour aboutir à une proposition artistique toujours plus précise. A l’heure de la sortie de TWAREG, leur neuvième projet officiel, définir la musique de TripleGo est devenu plus complexe, tant sa production s’est affirmée entre influences variées et parti-pris radicaux. 

Quand TripleGo débarque dans le petit monde du rap français en avril 2013, avec un premier projet au son éthéré, peu sont ceux qui comprennent la démarche du groupe. A une époque où la tendance trap s’installe doucement mais n’a pas encore assis sa domination, et où le rap français tâtonne, la production très synthétique du groupe montreuillois et les partis pris radicaux (le flow quasi-chuchoté de Monnaie 2.0, le refrain saccadé de Comme un Démon) placent déjà TripleGo dans la marge, auprès d’auditeurs à la recherche d’ambiances bien particulières. 

Sept ans plus tard, le duo Sanguee - Momo Spazz continue à explorer des sonorités à part, poursuivant son appropriation d’influences extrêmement variées tout en dessinant une discographie qui ne ressemble à aucune autre. 

“Y’a pas plus noir que mes nuits blanches”  

Avant d’entrer dans l’univers de TripleGo, il convient donc de laisser à la porte quelques présupposés et d’accepter de voir le monde comme le négatif d’une photographie. La musique proposée par TripleGo est faite de paradoxes et de frictions entre éléments contradictoires. L’utilisation d’effets de voix, par exemple, va à l’encontre de ce que l’on retrouve chez les majorité des artistes actuels : là où l’autotune va être utilisé pour apporter de la chaleur ou des émotions, et varier les intonations, il est utilisé ici pour déshumaniser la voix et contrebalancer la rythmique de la prod en rendant le flow plus linéaire et nivelé.  

Le même type de contraste s’opère sur le plan de l’ambiance. L’atmosphère se veut planante, mais les ténèbres qui la composent sont si pesantes que l’on se sent pris entre l’absence de gravité et le poids du ciel. Si la musique de ce genre se définit comme nuageuse, celle de TripleGo serait prise dans des nuages noirs, d’une épaisseur inquiétante. On y plane, certes, mais dans une atmosphère électrique, qui menace à tout moment d’exploser. Ecouter Triplego, c’est aussi se plonger épisodiquement dans des ténèbres d’une épaisseur surréaliste. 

Sur un titre comme Hasta la Muerte, quand Sanguee répète cinq fois d’affilée “solo dans le noir” avant d'enchaîner quelques mesures plus loin sur “ils m'ont tous lâché, elles m'ont toutes lâché” puis “j’aimerais pleurer, mes larmes ne veulent pas couler”, difficile de terminer l’écoute du morceau avec de grosses doses d’optimisme et l’envie de sourire à la vie. Pourtant, ces moments où l’on a envie, voire besoin, de s’enfoncer dans son propre spleen et d’apprécier l’étendue de la noirceur de son propre moral, nécessitent une bande-son, un moyen d’accompagner la déprime. Si l’oeuvre de Triplego ne se résume évidemment pas à cette vision neurasthénique de la musique, peu de groupes savent exprimer avec une telle concrétise les sentiments de mort intérieure, ou, si l’on est moins radical d’absence de pensées positives. 

Tout le paradoxe de la musique proposée par Triplego tient dans l’ambivalence des émotions qu’elle procure : planante mais également pesante, elle fait décoller l’auditeur vers les hauteurs de l’atmosphère autant qu’elle l’écrase sous le poids de ses ambiances orageuses. Toute la nonchalance de l’interprétation de Sangue est contrebalancée par la violence de ses textes et la crudité de son propos, qu’il évoque la rue (9.3 mal fréquenté, ton pote s'est fait planter), son état d’esprit (mon coeur sent la mort) ou les relations de couple (elle est revenue dire pardon, c'est pas la peine, nan c'est pas la peine). Thématique centrale des différents projets de Triplego, et en particulier de ceux publiés ces deux dernières années, la figure féminine est évoquée dans un constant chaud et froid. La prise de distance et le refus de céder aux sentiments amoureux suggèrent des relations glaciales sur le plan des sentiments, mais l’abondance d’images plus charnelles et de descriptions très directes installe une dimension plus chaleureuse. 

Un style très singulier  

L’ambivalence des émotions ressenties à l’écoute de TripleGo ne facilite pas forcément l’accessibilité de sa musique, mais assure qu’une fois l’auditeur accroché, il ne trouvera nul par ailleurs le même type d’ambiance. L’extrême singularité des sonorités proposées par le groupe tient à la fois dans l’inclinaison du groupe à affirmer son style en refusant toute concession, et à la digestion des influences atypiques de ses deux membres. Entre Tupac, Bone Thugs-N-Harmony, Alpha 5.20 et Tandem, Sanguee grandit avec un rap plutôt dur dans les oreilles, tandis que Momo Spazz se rapproche très tôt de la musique électronique, trouvant son bonheur dans la deep house de DJ Falcone ou l’ouverture grand public de Daft Punk. Les deux artistes se retrouvent autour du châabi, du gnawa, ou plus globalement des musiques populaires arabes de Saber Rebai ou Oum Kalthoum, et insufflent à leur oeuvre une nouvelle dimension contrastée. Plus organiques et chaleureuses en théorie, ces influences sont digérées et transformées pour plonger encore plus l’oeuvre du groupe dans la noirceur. 

La question de l’accessibilité de la musique de Triplego ne peut être définitivement résolue sans se poser la question de l’état d’esprit avec lequel l’aborder. Évoquée avec insistance dans les textes de Sanguee, la défonce est-elle vraiment inévitable pour se laisser happer par l’univers du groupe ? Entre réalité et fantasme, les liens entre écoute de musique et consommation de drogues ont plus souvent donné lieu à des clichés que reflété une réalité concrète. Quand Rohff chantait il y a une quinzaine d’années “fuck la techno, c’est de la musique de drogués”, la scène rap de Houston s’enfonçait un peu plus dans le sirotage de codéine, ralentissant ses perceptions autant que sa musique et donnant ses lettres de noblesse au screwed and chopped. Du côté de TripleGo, la corrélation est claire : on aime écouter des morceaux lents pour planer en fumant, comme pour accentuer l’effet de la défonce, ou, si l’on prend les choses dans le sens inverse, appuyer sur la dimension planante de la musique. Du côté de l’auditeur, il n’y a en revanche pas besoin d’être un consommateur pour comprendre l’effet recherché : écouter Triplego, c’est pouvoir planer sans avoir besoin de s’enfumer.