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Swift Guad, narvalo à temps plein
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Swift Guad (DR)
Swift Guad (DR)

Swift Guad, narvalo à temps plein

Profil atypique, le vétéran Swift Guad reste d’une fraîcheur à toute épreuve. Toujours aussi productif, il a sorti un énième projet, Musique Classique, ce vendredi.

Un vétéran toujours à la page    

Un rapide coup d’oeil sur les trajectoires des rappeurs français émergents ces dernières années permet de d’esquisser les contours d’un modèle de plus en plus courant qui tend à s’imposer comme une norme : gagner rapidement en visibilité, signer vite, et fructifier immédiatement l’énergie des débuts pour enchaîner projets et showcases … tant que ça dure. Les exemples ne manquent pas : Hype (A.W.A) citait ainsi dans un article de Streetpress consacré à l’argent du rap le cas de David Okit, signé après un freestyle radio, sans avoir à son actif le moindre titre ou le moindre projet ; dans le même genre d’idée, bon nombre d’artistes enchaînent les sorties de projets à un rythme frénétique pendant leurs premières années de carrière, sans forcément prendre le temps de poser les bases pour durer. On veut aller vite, prendre ce qu’il y a à prendre tout de suite, sans forcément penser aux lendemains. 

Dans ce contexte, remettre en perspective l’évolution d’un rappeur vétéran comme Swift Guad suppose de comprendre les mécanismes qui lui ont permis de durer et de rester au coeur de l’actualité rap, plus de vingt ans après ses premières rimes et douze ans après son premier album (Hécatombe, 2008). Quasiment une décennie s’écoule ainsi entre ses débuts en 1998 et la première ligne solo de sa discographie en 2007 (La Mixtape avant l’Hécatombe, 2007). Entre-temps, le rappeur montreuillois prend le temps de travailler sa technique, d’affiner son écriture, de se confronter à d’autres MCs (une mixtape avec Paco en 2005, un street-album avec R.Fugit en 2006) et surtout, de se mettre dans la peau d’un beatmaker. Une fois sa carrière lancée, c’est donc un artiste déjà expérimenté qui part à la conquête de ses auditeurs. Une construction très éloignée des modèles d’évolution de carrière dans le rap français à l’heure actuelle. Une constante demeure cependant dans ces modèles depuis les débuts de Swift Guad : le plus difficile n’est pas de démarrer mais bien de durer. 

Productivité et prises de risques  

Sur les quinze années que couvrent la discographie du rappeur, la première chose qui frappe est bien la constance des publications : entre 2005 et 2020, il ne s’est jamais écoulé plus de dix-huit mois entre deux sorties. Là où certains vétérans ont dû se résoudre à ralentir le rythme et se sont astreints à des périodes de creux handicapantes a posteriori quand il a s’agit de revenir, Swift Guad a eu le mérite de continuer le travail de fond, même quand celui-ci ne payait pas, ou peu. Loin du sprint des carrières actuelles, son marathon lui aura permis de conserver une certaine fraîcheur, malgré son attachement à certains codes musicaux qui lui valent d’être catalogués parmi les représentants de l’ancienne école. Loin d’être une tare, cet ancrage historique donne une profondeur remarquable à son oeuvre actuelle. L’expérience de Swift Guad lui permet ainsi de manier les mots et les concepts avec une aisance assez spectaculaire, on peut ainsi citer la cinquantaine de références cinématographiques qui s’enchainent sur le titre Musique Classique (“pendant vos dîners d'cons, j'bois du nectar d'orange mécanique”), l’humour érotico-sadique de Marquis de Guad, ou encore la dimension quasi-méphistophélique des Chants de Maldoror. En somme : des thématiques difficiles à manier, nécessitant suffisamment de prises de risques dans l’écriture pour ne pas tomber dans le cliché. 

Le fait de conserver une actualité régulière lui aura par ailleurs permis de ne pas laisser l’écart avec la nouvelle génération se creuser de façon irréversible. Certains titres bien plus ancrés dans les tendances des cinq dernières années -en particulier sur Vice et Vertu Vol.3- ont ainsi prouvé que Swift Guad n’était pas simplement un rappeur de la deuxième moitié des années 2000 ayant survécu là où d’autres avaient disparu, mais bien un artiste toujours actuel, capable de comprendre et de s’adapter à ce que propose la nouvelle génération. 

Pont entre les générations, Swift Guad se pose également au croisement entre les immigrations (ses origines familiales le situent aussi bien en Europe de l’Est qu’au beau milieu de la Méditerranée). Surtout, en tant que montreuillois, il est naturellement appelé à faire la jonction d’une part entre Paris et ses banlieues (Montreuil se situe à l’entrée du 93), et d’autre part entre les genres musicaux, la scène de sa ville étant historiquement brassée entre le reggae, le ragga, le rock, les musiques africaines sous différentes formes, et le rap. Les dichotomies qui s’opèrent au sein de son univers artistique (entre vice et vertu, entre sonorités old school et tendances plus récentes, entre textes sombres et éclaircies) ont donc émergé assez naturellement, plus dictées par l’environnement du rappeur que par un quelconque calcul. Le constat est d’autant plus frappant que pendant la majorité de sa carrière, Swift Guad a dû composer avec une double-vie : rappeur indépendant sur son temps libre, il reste engagé auprès de sa ville la journée, notamment en tant qu’animateur en école maternelle. 

Quand la persévérance finit par payer   

Ce n’est que récemment que l’auteur de La Chute des Corps et Masterpiece a pu faire de son activité artistique un métier à temps plein. Après dix-sept ans de carrière, des périodes où la musique ne rapportait rien ou presque, et où entreprendre était une question de nécessité (création du festival Narvalow City Show), Swift Guad a été assez persévérant pour voir le bout du tunnel. S’il reste loin, très loin des fastes des plus grosses têtes d’affiche, sa musique lui permet aujourd’hui de subsister, au prix d’efforts réels (maintenir une productivité forte, enchaîner les scènes aux quatre coins de la France, donner suffisamment à son public pour s’assurer un taux d’engagement important, etc). De tels engagements étaient cependant respectés quelques années en arrière quand aucune carotte ne s’agitait au bout du bâton et que la survie financière du rappeur était assurée par son activité salariée à Montreuil -aucun mal, donc à trouver la motivation à le faire aujourd’hui. 

La survie financière d’un vétéran du rap comme Swift Guad aujourd’hui rend bien compte des évolutions majeures qui ont bouleversé l’économie du rap depuis le début de l’ère du streaming. A l’époque où le montreuillois se battait pour publier ses premiers disques, la donne était assez simple, quasiment binaire : quelques élus vendaient des disques par centaines de milliers ; tous les autres subissaient de plein fouet le téléchargement illégal, la crise du disque, les galères de l’indépendance, la mort des médias spécialisés, et autres joyeusetés. Aujourd’hui, la donne a changé : le streaming permet de capitaliser sur un seul tube, les showcases assurent des revenus concrets à des artistes à peine médiatisés, les festivals accueillent les rappeurs comme des superstars. En bref : le rap a une économie qui tourne, et si les revenus ne touchent pas les sommets chez tout le monde (le gateau à se partager est plus gros, mais les parts sont infiniment plus nombreuses), ils sont suffisamment répartis pour faire vivre un nombre conséquent d’artistes. A l’heure des débuts de carrière éclair, où il suffit d’un freestyle en radio pour signer en maison de disques, et où des rappeurs encore mineurs enchaînent les certifications, la liberté enfin prise par un rappeur de 37 ans après tant d’années de carrière est une belle anomalie.