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Soso Maness, miracle dans les rues de Marseille
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Soso Maness (DR)
Soso Maness (DR)

Soso Maness, miracle dans les rues de Marseille

Après un parcours tortueux, Soso Maness s’est imposé en moins de deux ans comme l’une des personnalités les plus intéressantes de la scène marseillaise. On décrypte son univers et ses influences.

Miraculé des rues marseillaises

Face au flot incessant de sorties et à l’impression de trop grande homogénéité des sonorités mais aussi des discours des rappeurs français, le profil de Soso Maness ne devrait pas, en théorie, se démarquer particulièrement. Difficile, en effet, de dénoter avec le reste du panel quand on construit l’essentiel de son univers sur les trafics de drogues (j’mets des triplés : shit, beuh, coke) sur fond de règlements de compte (j'ai enterré un pote, il était calciné) dans un monde où les armes à feu pullulent (“paire de gants, fusil à pompe cachés sous le manteau”), avec pour seul objectif l’ascension sociale (j’veux quitter le block) et le braquage des maisons de disques (j'suis passé de gérant à artiste de chez Sony). Pourtant, le rappeur marseillais s’est révélé ces derniers mois comme l’un des profils les plus intéressants du plateau, en combinant une sincérité touchante et un détachement salutaire face aux drames qui ont émaillé son histoire personnelle. 

Comme des milliers de jeunes à Marseille, Soso Maness n’est qu’un produit des rues dans lesquelles il a grandi, des terrains sur lesquels il a jobbé depuis l’adolescence. Livré à la réalité des terrains de Font-Vert, son parcours tortueux entre économie parallèle, musique intermittente et séjours à l’ombre aurait pu se terminer dans un bain de sang -qu’il ait été d’un côté ou l’autre du canon, qu’il ait fini entre quatre planches pour l’éternité ou entre quatre murs pour trente ans. Conscient d’avoir échappé au pire, et d’avoir droit à une seconde chance que beaucoup n’ont même pas osé rêver, Soso Maness se considère comme un véritable rescapé, un homme qui n’aurait pas dû être là où il est aujourd’hui. Ce statut de miraculé influe énormément sur son univers musical, son discours et sa discographie, à l’image de son premier album publié en février 2019 : “sur ma photo de classe, les visages s'effacent de manière saccadée, c'est pour ça que mon putain d'album s'appelle Rescapé. 

Gendre idéal, ou presque

Tout le paradoxe du profil de Soso Maness tient dans l’ambivalence entre la violence extrême de son univers d’une part, où les cadavres des amis se retrouvent sur le trottoir (des amis j'en ai perdu beaucoup, j'en ai même fait chahad avec une balle dans le cou) et où les veuves s’éclatent en boîte de nuit comme si le deuil n’existait pas, et d’autre part le capital-sympathie d’un garçon qui pourrait passer pour le gendre idéal s’il n’insultait pas autant de mères dans ses textes. Loquace en interview, souriant et jamais avare en bons mots, le marseillais est un excellent client face à la caméra, et donc un personnage dont l’auditeur peut facilement se sentir proche, quel que soit son mode de vie et son parcours. 

Surtout, Soso Maness partage avec les grands noms de la scène marseillaise une sincérité absolue dans ses textes et sa communication. Du Rat Luciano à Jul, le rap local a toujours offert son coeur à ses auditeurs sur un plateau, misant avant toute chose sur les sentiments et l’authenticité du discours. Les exemples de cette filiation sont nombreux au sein de la discographie de Maness (quand je rentre tu sens la vérité et l’authenticité). Elles appuient en particulier sur l’ambivalence complexe entre les actes et les intentions, à l’image de cette entrée glaçante dans le deuxième couplet de Muermo : “Hier, une maman m'appelle, me demande où est son fils, me dit qu'elle a plus d'nouvelles, qu'elle a peur, qu'elle fait des crises / Nous, on passe la nuit dehors, on vend la mort à des clin's (ndlr : clients), la daronne, jamais elle dort, j'pense qu'on est des égoïstes. 

Jamais vraiment fier de ses actes, Soso navigue entre une décomplexion complète au moment des les assumer (aucun scrupule dans les méfaits, j’en ai rien à foutre tant que le biff rentre) et une amertume palpable face aux drames qui rythment les nuits marseillaises (j’vois leurs mères, j’baisse les yeux, j’sais même pas quoi leur dire). Face aux dures réalités du quotidien à Font-Vert, il en appelle à ce que chacun prenne ses responsabilités d’une manière ou d’une autre, quitte à emprunter de mauvaises routes (“va jobber, demande rien à ta mère”) plutôt que dépérir dans le droit chemin. Loin de laisser le poids des deuils, des embrouilles et des peines judiciaires l’écraser, c’est l’instinct de survie et le désir de s’en sortir qui priment dans son discours (j’vais pas pleurer sur notre précarité, mais montrer au monde qu’on est capable). C’est bien cet aspect de sa mentalité qui lui permet d’élargir sa proposition artistique et de ne pas s’enfermer dans une froide description de la réalité marseillaise. Entre égotrip, humour, moments de pur divertissement, Soso Maness offre en effet un éventail d’ambiances franchement large. 

Entre rap français et influences larges

De Stromaness, directement inspiré de l’univers de Stromae, à So Maness, pur titre club, en passant par Sharkle, Dans mes rêves ou Fucked Up, on ressent tout au long de la discographie du rappeur la forte influence des sonorités électro/club et du monde de la nuit. Dans une interview avec Fernando de Amorim pour l’émission Thérapie (Viceland) il y a quelques semaines, il décrivait ainsi son rapport au monde de la nuit : “J’étais le leader de la fête. Je faisais vraiment la fête, j’aimais ça, j’oubliais. En plus de ça, on aimait poser des bouteilles, se montrer. C’est des conneries, comme si on voulait prouver qu’on faisait le plus d’argent. C’est tout bidon. Un état d’esprit répété sur disque (on sort en boite on pose des salaires, j’suis le fruit de mon époque), représentatif d’une époque révolue dans la vie de Soso Maness, mais qui a nourri son univers musical, tant sa sensibilité aux sonorités club apparaît comme naturelle. 

Cette inclinaison pour les sonorités du monde de la nuit est cependant loin d’être la seule à enrichir l’univers musical de Soso Maness : les deux interludes des deux projets qui composent actuellement sa discographie (Rescapé en 2019, Mistral en 2020) en sont un exemple probant, l’une s’orientant vers la chanson française (en reprenant Renaud), l’autre vers une ambiance rock/fusion revendicative, sur une production hybride de Ladjoint. Plus tôt dans sa carrière, il avait déjà mis en avant ses influences variées, en reprenant Aznavour, en freestylant sur des classiques de Mobb Deep, ou plus récemment en posant sur le thème de Scarface. 

Au delà de cette ouverture très assumée, Soso Maness reste cependant un grand amoureux du rap français, attaché au respect de certaines traditions artistiques: aussi bien sur la forme que sur le fond, il manie les ambiances mélancoliques et l’introspection avec la même maîtrise que ses aînés marseillais. Un titre comme Bilal, véritable storytelling construit pour dénoncer l’horreur vécue par certains africains en Libye ou la cruauté des passeurs, n’aurait pas dénoté au sein d’un album il y a vingt ans, et rappelle que le rappeur porte un héritage historique important, et s’attache à lui faire honneur. Par ailleurs, les enseignements tirés de son vécu extrêmement chargé nourrissent des textes très terre-à-terre, et si l'appellation rap conscient serait une aberration, l'oeuvre de Soso a par certains aspects une dimension documentariste, qui nous en apprend plus sur le quotidien d’un jeune de Font-Vert (si tu veux jobber, c'est à dix heures, sois juste à l'affût, on n'te demande pas l'âge) et sur les habitudes d’un commerçant indépendant (on chauffe pas l'couteau pour couper shit de qualité) que n’importe quelle étude sociologique. 

Passé “de gérant à artiste de chez Sony”, Soso Maness a livré en dix-huit mois deux albums importants, marqués par le poids d’un vécu difficile qui nourrit aujourd’hui ses textes pour en faire l’une des personnalités les plus intéressantes du circuit. Le passé définitivement enterré, il confirme avec Mistral toutes les belles promesses faites sur Rescapé, un disque qui se concluait pourtant sur un message d’incertitude, “c'est mon premier album, peut-être le dernier.