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Sifax, la pépite des Affranchis
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Sifax dans le clip "Reste un bandit" (réal : AllEyezOnIt)
Sifax dans le clip "Reste un bandit" (réal : AllEyezOnIt)

Sifax, la pépite des Affranchis

Dans son discours, le rap n'apparaît que comme une distraction entre deux activités criminelles : portrait de Sifax, grand espoir d’Affranchis Music.

Le rap dans la ligne de mire

L’univers du rap français est peuplé de super-vilains, des personnages tous plus dangereux les uns que les autres dans leurs textes, tous plus armés et couillus qu’un réfugié politique cubain exilé à Miami. Au beau milieu de cette surenchère permanente, la majorité des prétendants au trône de roi des méchants font pâle figure face à la verve du dénommé Sifax, jeune rappeur venu du quartier de l’Abreuvoir à Bobigny, débarqué en ville avec un 11.43, une paire de gants noirs et une revendication claire et sans détours : “on fait la Mafia, on est des mafieux. 

Signé chez Affranchis Music depuis deux ans, Sifax est le grand espoir d’une écurie qui a déjà participé à l’éclosion de nouvelles superstars de la musique dite urbaine. Les explosions respectives de Heuss l’Enfoiré et Soolking en 2018 sont directement corrélées à celles du label fondé par Fianso chez Universal, dans une relation gagnant-gagnant qui a vu les deux artistes empiler les certifications et changer de statut dans un laps de temps très court. L’expérience et l’intelligence du terrain de Fianso ont porté leurs fruits et sont désormais mobilisées pour assurer le développement d’artistes plus jeunes dont le potentiel n’a pas encore été totalement exploité : Zeguerre, rappeur lyonnais qui a fait sensation après un freestyle dans l’émission Le Cercle ; et donc Sifax, personnage à part, un peu dans la musique et beaucoup dans la rue. 

La façon la plus simple de cibler la personnalité artistique de Sifax est de visualiser une scène culte d’une série tout aussi culte : The Wire. Le personnage d’Omar débarque dans un point de deal avec un fusil long comme le bras, gilet pare-balles sous l’imperméable noir, pour braquer la recette et le stock des vendeurs. 

Pas plus costaud qu’un autre, il fait pourtant fuire tous ceux qui croisent sa route et se pose sans grande subtilité comme le némésis de ces dealers qui ne craignent théoriquement personne.Demande-leur à tous tes petits vendeurs, ils vont te le dire : quand j'étais là ils pouvaient même pas sortir”, scande Sifax dans Boboch l’Abreu, l’un des titres qui le révèlent à la face du rap français en 2018. Que le rapprochement avec l’image d’Omar soit conscient ou non, l’idée reste la même : quand Sifax est dans le coin, les loups se transforment en agneaux.

Plus d’armes à la ceinture que de titres enregistrés

L’analogie se prolonge même jusque dans la dégaine du rappeur, toujours ganté et la majorité du temps vêtu de noir comme s’il montait sur un braquage après sa séance de studio. Comme Omar, Sifax n’impressionne pas forcément par sa carrure, bien conscient qu’un calibre bien chargé est plus efficace que des biceps surdéveloppés : “y’a des armes, alors qu’est ce tu me parles d’aller à la salle ?. De ce côté là, le rappeur de Bobigny semble plutôt bien équipé, si l’on en croit la quantité d’armes à feu présentes dans ses textes. L’arsenal à disposition est plus qu’une constante dans son univers, il constitue une véritable obsession qui régie l’ensemble des rapports humains. Ainsi, même lorsque la thématique des relations amoureuses est abordée, la principale qualité recherchée chez l’être aimée peut surprendre les habitués des amourettes conventionnelles : “moi j'veux une meuf calibrée si y'a les condés devant ma porte. 

Révélé fin 2018, Sifax a depuis pris son temps, se contentant de livrer quelques singles éparses et de participer aux réunions collectives organisées par Fianso ou ses proches (album 93 Empire, Planète Rap de Vald). Le rappeur a récemment passé la seconde, enchainant les titres depuis le début d’année 2020 à une cadence plus élevée, entre solos (Reste un bandit, Tu t’rappelles, Faut qu’tu payes) et featurings (Fianso, TK). Malgré un univers toujours aussi marqué par la criminalité, la dissuasion par les armes à feu, et la prise en filature de proies potentielles, le garçon fait preuve d’une ouverture musicale qui ouvre des perspectives plus larges que ses premiers gros titres (Boboch l’Abreu, Pillon Jaune), puissants et efficaces mais moins adaptés au grand public. 

Dernier single en date, Mecs de cité (feat Sofiane) est signe de cette volonté d’ouverture de Sifax, qui signe d’ailleurs avec ce titre son plus gros succès à l’heure actuelle. Bien plus radiophonique que le reste de sa production, avec ses sonorités estivales, Sifax se veut ici moins agressif dans l’interprétation mais toujours fidèle à lui-même dans le propos, chantant gaiement “on va leur tirer dessus”, “j’te fais pas la bise, j’suis armé” ou encore “j’vends de la drogue depuis gamin. Reste à comprendre le type de dynamique que Sifax souhaite insuffler à sa carrière. Son discours est resté celui d’un personnage ancré à sa cité, déterminé à conserver son mode de vie criminel, et donc à ne pas miser sur la musique pour s’en sortir. 

Un détachement salutaire vis-à-vis du rap

Ça m'a mis une prod, j'savais pas quoi dire, j'ai pensé à tout à l'heure quand j'étais sur un T, ganté avec le poto” : si l’on en croit Sifax, la genèse de sa carrière de rappeur est aussi simple que cela. C’est d’ailleurs cette absence d’importance donnée à la musique qui offre à son personnage cette épaisseur : dans son positionnement, il n’est pas un rappeur, mais bien un bandit qui entre en studio et n’a rien à raconter (j’fais du rap de bandit juste pour vous dépanner). Contrairement à un rappeur qui observe la vie de rue pour donner de la consistance à son discours, Sifax se pose comme celui qui n’a qu’à lancer des bribes de son quotidien pour installer son univers. La méthode est extrêmement efficace sur des titres isolés, mais à terme, et en particulier sur un éventuel album, il faudra bien évidemment se poser la question des thématiques à développer. 

La clé de la transition est à chercher dans l’équilibre entre la forte personnalité de Sifax et cette volonté d’aller toucher un public plus large. D’un côté, le rappeur doit stimuler ses auditeurs autrement qu’en livrant ses faits d’armes dans la rue ; de l’autre, il doit veiller à ne pas trop diluer son discours, car c’est bien sa teneur qui fait la singularité de son univers. Là où le rappeur moyen va citer les mêmes banalités en restant suffisamment flou pour qu’on ne sache pas s’il évoque son vécu réel ou s’il est dans le fantasme, Sifax a le bon réflexe de ne pas se mettre de filtres, ses anecdotes qui le faisant passer du statut de jeune de cité lambda à celui de véritable personnage secondaire de Grand Theft Auto : “j’connais des mecs qui ont tiré sur des miradors” ou encore “j’travaille mon taux de criminalité”, qui prend une dimension quasi-ludique. 

Les enjeux qui entourent le début de carrière de Sifax vont inévitablement influer sur son état d’esprit dans les mois à venir, mais ne sont pas forcément incompatibles avec son détachement vis à vis du monde du rap. Au contraire, cette apparente désinvolture, couplée à une rigueur inévitable dans le travail de studio, peut s’avérer salutaire pour un artiste en développement. C’est l’objet du refrain du Pas d’Cinéma, dans lequel Sifax répète à l’envie “qu’est ce je m’en bats les couilles que t’as vendu plus que moi, si j’ai mon 11.43” : à l’heure où les artistes pensent chiffres avant toutes choses, garder en tête ceux du dimensionnement d’un calibre est le meilleur moyen de conserver le sens des priorités.