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Siboy ne fait rien comme les autres
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Siboy - capture clip "Nwaar"
Siboy - capture clip "Nwaar"

Siboy ne fait rien comme les autres

Profil atypique, Siboy prend un malin plaisir à ne rien faire comme les autres. Son dernier album, Twapplife, prouve qu’il cherche avant tout à se faire plaisir.

Né dans le chaos

Sombre vécu, du mal à en faire mon fond de commerce. Au milieu des descriptions en gros plan d’entrejambes féminines et des menaces -parfois très inventives- adressées à ses ennemis, Siboy prend parfois le temps de rappeler que derrière la cagoule, se cache une personnalité d’une épaisseur commune à très peu de rappeurs français. Au sein d’une scène française toujours plus fournie mais logiquement en proie à l’uniformisation, l’auteur de Twapplife prend pourtant toutes ses précautions pour en dévoiler le moins possible sur lui-même -que ce soit par simple pudeur, par souci de cohérence avec la dissimulation de son visage et de son identité, ou pour éviter de remuer le couteau dans ses propres plaies. 

S’il a disséminé, tout au long des deux premiers albums de sa carrière (Spécial, 2017, Twapplife, 2019) des allusions plus ou moins explicites à son parcours chaotique, il aura fallu attendre que Thierry Ardisson vienne fouiller son intimité, en pleine promo de Spécial, pour que les origines du rappeur se dévoilent à la France entière : la guerre vécue à l’âge de 6 ans, les premières nuits dans la rue une fois arrivé à Paris, les centres d’accueil ensuite. Des éléments qui resurgissent sporadiquement dans ses textes (j’suis né, igo, sur Terre y’avait pas la paix) quasiment contre son gré, mettant en relief les raisons pour lesquelles il préfère se concentrer sur des thématiques moins terre-à-terre : après avoir vu et vécu des choses qu’on ne souhaiterait pas à son pire ennemi, Siboy préfère cautériser lui-même ses plaies et profiter des plaisirs que lui offre la vie d’adulte. 

C’est ainsi que l’oeuvre de Siboy naît d’un paradoxe : malgré le frein mis sur l’introspection, sa musique est si personnelle qu’elle en devient inimitable. Choix des instruments, déformation volontaire des voix, ruptures dans les morceaux ... Très prégnante sur son précédent album, cette attitude artistique ultra-libre qui le voit régulièrement emprunter trois à quatre timbres de voix distincts par morceaux, et au moins autant de personnalités différentes, change de forme sur Twapplife, sorti ce vendredi 8 novembre. 

D’un titre à l’autre, il fait s’entrecroiser les ambiances -au point, parfois, d’offrir des transitions brutales, passant du caverneux Piège (y’a de la neige à vendre, des humains dans la cendre) à Hey Mama, titre très ouvert et ensoleillé sur la forme -malgré un fond toujours aussi dur (famille et enfants, des familles se retrouvent décimées). Il déroute ainsi ultérieurement un public qui aurait pourtant dû s’attendre à voir son rappeur mulhousien préféré rouler en dehors des sentiers qu’il a lui-même battu il y a de cela deux ans. Il semblait alors nourrir moins d’ambitions de gloire que d’imagination dès lors qu’il s’agit de décrire de nouvelles techniques de torture pour ses ennemis ou des façons plus froides de rompre avec ses conquêtes. 

Braquer l’industrie sans la torturer, c’est du gâchis  

Du disque de diamant de Mobali au gros succès critique de Spécial, en passant par ses prestations réussies en télévision (on se souvient de sa rencontre avec Jean-Pierre Pernault sur le plateau de Salut Les Terriens) et la visibilité offerte par sa proximité avec Booba : en théorie, Siboy a toutes les cartes en main pour braquer l’industrie du disque comme le font les plus grosses têtes d’affiche depuis quelques années. Dans les faits, le rappeur cagoulé ne semble pas se poser la moindre question, respectant la grande tradition du 92i consistant à placer des phases bien sales au milieu des titres les plus radiophoniques. 

Malgré l’ouverture bien plus prononcée de Twapplife -en comparaison avec l’inclinaison quasi sui generis de Spécial-, Siboy reste en effet très fidèle à lui-même, enchaînant les images à la limite du gore (ce putain d'n**** m'a prit pour une tchoin, j'réfléchis où l'enterrer dans quel coin, torturer le rap game je prendrai soin), le rejet de toute attache amoureuse (cet amour que tu m’offres, je recrache tout dans ton gosier” ; “elle veut que je l’embrasse, mais je préfère le sale, le son de son orgasme), les idées noires (j’marche dans la vallée, idées bresom, j’en veux à quelques re-fré) et les allusions sexuelles très explicites. 

Dans ses relations avec la gente féminine comme dans son rapport à la la création artistique, Siboy semble guidé par un même besoin d’autosatisfaction : si son oeuvre est si personnelle et si atypique, c’est bien parce qu’elle cherche à satisfaire son auteur avant le reste du monde. Il est son propre auditeur, échappant ainsi à toute tentative de formatage de sa musique. Ultra-instinctive, celle-ci s’épanouit en l’absence totale de barrières, aussi bien sur les sonorités plus sombres et torturées que sur les titres plus ouverts de Twapplife. Malgré une inclinaison bien plus évidente à toucher un public élargi, ces quelques morceaux laissent à penser que les multiples personnalités du rappeur correspondent également à diverses sensibilités artistiques. La couleur très sombre de Spécial n’était qu’une partie de la palette d’inspirations de Siboy, Twapplife en est une autre -s’attendre à un Spécial 2.0 revenait finalement à espérer un Siboy enfermé dans sa propre cage. Réduire le dyptique Spécial-Twapplife à une dichotomie entre titres sombres et torturés d’un côté et ouverture aux sonorités plus légères de l’autre serait cependant réducteur, tant le spectre est large -à l’image de titres comme Bourbier ou _Coo_l, aussi éloignés d’un Hey Mama que d’un Nwaar. 

En l’espace de deux ans, Siboy s’est donc constitué l’une des discographies les plus singulières du rap français, se refusant -jusqu’à présent, mais jusqu’à quand ?- à l’hyperproductivité pour mieux offrir à son public des titres originaux et un univers hors normes. Entre les difficultés de l’enfance et les perspectives difficiles de la vie d’adulte, rien ne le prédestinait à cette vie d’artiste. L’arrivée sur Terre était peut-être chaotique, mais la conclusion est belle : “encore quelques mois et j’suis millionnaire, rien qu’en niquant des mères.