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SCH : "JVLIVS" est-il un classique ?
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 SCH - session photo "JVLIVS" (Fifou)
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SCH : "JVLIVS" est-il un classique ?

A quelques jours de la sortie de "JVLIVS II", on fait le bilan du premier Tome, l’un des disques marquants de la dernière décennie.

La notion de classique  

Un disque a besoin de temps pour prétendre au statut de classique indiscutable du rap français. C’est pourquoi la majorité des albums de rap appartenant à cette catégorie datent des années 90 (Première Consultation, Méteque et Mat) ou de la première moitié des années 2000 (Mauvais Oeil, Arc-en-ciel pour Daltoniens). Au fil des années, la deuxième moitié des années 2000 a été progressivement réhabilitée aux yeux du public, des albums de Salif, Nessbeal, l’Unité de Feu et autres venant se greffer à cette fameuse liste de disques intemporels. D’autres artistes sont aujourd’hui plébiscités par la nouvelle génération, provoquant l’incompréhension des anciens, qui refusent de considérer que PNL ou Damso aient pu produire de véritables classiques réécoutables dans vingt ans. 

La décennie 2010 a produit une quantité extraordinaire d’albums et mixtapes de rap français. La transformation des habitudes d’écoute des consommateurs de musique, la démocratisation des moyens d’enregistrement, le coût de plus en plus réduit de production d’un clip, l’émergence des réseaux sociaux, sont autant de facteurs qui ont permis aux rappeurs, professionnels comme amateurs, d’inonder les bacs puis les plateformes de streaming. Paradoxalement, l’augmentation de la production globale n’a pas été suivie par l’augmentation du nombre de disques potentiellement classiques. Noyés dans le flot continu des sorties, de nombreux artistes n’ont pas pu -ou n’ont pas voulu- faire face au caractère de plus en plus éphémère de leur musique. 

La décennie 2010 compte tout de même une bonne dizaine d’albums pouvant prétendre, si l’on se fie à leur impact sur le public, au statut de classique du rap français : Deux Frères, Nero Nemesis, Feu, Ipséité, UMLA (on vous laisse compléter la liste en fonction de votre sensibilité d’auditeur) … Pour chacun de ces projets, le débat existe, défenseurs et détracteurs ayant chacun des arguments solides. Sur toute la décennie, deux albums se détachent et s’imposent à l’unanimité comme des classiques indiscutables : Or Noir de Kaaris (2013) et A7 de Sch (2015), deux projets qui doivent autant à la personnalité très forte des rappeurs qu’à la virtuosité de leurs producteurs (Therapy d’un côté, Katrina Squad + Kore de l’autre). Le premier a imposé de façon définitive les sonorités trap chez nous, amorçant le renouveau de tout un pan du rap français ; le second a marqué les esprits en faisant émerger le personnage de Sch, avec son imagerie très marquée, son univers sombre et torturé, et son style à part. 

Un disque fort pour se libérer du poids d’A7  

Le poids d’un classique est malheureusement très lourd à porter. A la fois bénédiction et malédiction, un album avec un tel statut fait inévitablement souffrir de la comparaison les projets suivants de l’artiste. Kaaris en a fait les frais, mais Sch aussi : avec Anarchie (2016) puis Deo Favente (2017), le marseillais se heurte à des attentes forcément très hautes, qu’il ne parvient que partiellement à combler. Entre brouilles contractuelles et mésentente avec son ancien producteur, Sch laisse s’installer des doutes quant à son avenir. La sortie de JVLIVS en fin d’année 2018 constitue un événement, puisque le rappeur est absent depuis un an et demi, et qu’il fête sa signature chez Rec.118. C’est aussi un énorme risque, car l’album, très conceptuel, insiste sur l’un des aspects de Sch qui divise le plus : la dimension très cinématographique de son univers. 

La forte ambition artistique derrière JVLIVS sublime finalement le personnage de Sch, qui exploite tout au long de cet album sa capacité à incarner un univers à mi-chemin entre réalité et fiction. L’imaginaire mafieux ou criminel qui imprégnait déjà sa discographie et ses visuels (Gomorra, Poupée Russe, Nino Brown, etc) devient le véritable point d’ancrage d’un récit aux allures de véritable scénario. Le storytelling poussé à ses extrêmes par le biais des interludes écrites par Furax Barbarossa et narrées par José Luccioni, voix française d’Al Pacino et Harvey Keitel, offre au projet une cohérence qui avait fait défaut sur Anarchie et Deo Favente. Ces deux albums, plus inégaux, présentaient en effet un Sch tantôt dandy, tantôt gangster, tantôt gothique, une diversité de facettes qui a pu perdre une partie du public, l’empêchant de cerner correctement le personnage. 

Sur JVLIVS Tome 1, Sch fait le choix de ne montrer qu’une seule facette de son univers. Un parti-pris qui limite ses possibilités et réduit sa marge de manœuvre, mais qui lui offre paradoxalement plus de libertés pour mettre en place son imagerie et développer ses scénarii. Le récit au cœur de l’album étant fictif, Sch peut surjouer certains aspects, faire dans la surenchère quand il s’imagine en grand mafieux, et se raconter comme il le souhaite sans se poser de questions de crédibilité ou de cohérence. Là où A7 était l’aboutissement d’une décennie de maturation dans sa chambre, JVLIVS est la concrétisation d’une idée artistique préexistante chez Sch mais encore inaboutie. 

Entre réalité et fiction  

Tout au long de JVLIVS, le S prend un malin plaisir à mélanger réalité et fiction, le récit scénarisé renvoyant régulièrement à son propre vécu : le rapport au père, le deuil de celui-ci, la revanche à prendre sur la vie, les années de galère … Derrière sa dimension cinématographique très assumée, cet album est surtout empreint de la véritable personnalité de Sch, avec beaucoup d’introspection et de questionnements très personnels. 

JVLIVS Tome 1 marque également le retour de l’écurie Katrina Squad aux manettes. Déjà présente sur la première moitié de la tracklist d’A7, l’équipe formée autour de Guilty imprime sur JVLIVS une esthétique sophistiquée, mélangeant les sonorités méditerranéennes à base d’instruments à cordes avec des productions modernes, tantôt orageuses, tantôt plus chaudes. Véritable architecte de l’album, Katrina Squad fait ressortir le meilleur de Sch, illustrant à nouveau l’idée que le travail en binôme entre rappeur et producteur sur l’intégralité d’une tracklist était l’une des clefs d’une direction artistique cohérente et solide. 

Il est certainement trop tôt pour affirmer avec certitude que JVLIVS est un classique du rap français. Le simple fait qu’il ait permis à Sch de se délester du poids d’un disque comme A7 suffit cependant à considérer que la question est légitime. La réussite critique de ce premier volume de la trilogie pose même question quant à la suite de la discographie du rappeur : après avoir dû composer avec l’ombre d’A7, comment Sch pourra-t-il se libérer de celle de JVLIVS ? Seul le temps permettra de classer définitivement ou non cet album (individuellement, ou au sein de sa trilogie) parmi les grands classiques du rap français. 

A quelques jours de la sortie du Tome 2, les attentes des auditeurs sont particulièrement fortes. Déjà teasé par le single Marché Noir, son court-métrage et sa promo totalement en phase avec l’univers visuel du projet, JVLIVS II sera disponible le 19 mars.