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SCH, héritier de la poésie française ?
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SCH - capture performance "Loup Noir" (Colors)
SCH - capture performance "Loup Noir" (Colors)

SCH, héritier de la poésie française ?

Avec JVLIVS II, Sch insiste encore un peu plus sur la dimension poétique de ses écrits, et s’inscrit en héritier d’une longue tradition française.

Longtemps considéré en France comme un parent de la poésie, le rap s’est appuyé sur la plume de certains de ses artistes pour justifier la comparaison. MC Solaar a ouvert la voie avec des textes prosodiques débordant de figures de style, de métaphores et de structures de rimes variées. Plus tard, Booba a été comparé à Stéphane Mallarmé dans la prestigieuse Nouvelle Revue Française, avant que certains ne se demandent s’il était le dernier poète français. Il y a quelques années, Virus a repris et adapté les poèmes de Jehan-Rictus le temps d’un album conceptuel. Rochdi a récité Baudelaire (en outro d’un morceau qui s’ouvrait pourtant sur “moi j’baise avec Lucifer”, mais ce n’est pas le sujet). D’autres citeront Dinos, Casey ou Oxmo Puccino, l’idée restant la même : dans sa démarche et son ambition de décrire le monde, les sensations, les sentiments ou même l’invisible, le rap s’inscrit dans une certaine tradition poétique -même s’il reste à déterminer la frontière entre un simple parolier et un véritable poète. 

Les différentes évolutions connues par le rap au cours de la dernière décennie ont laissé croire que la dimension poétique du genre ne deviendrait au fil du temps qu’un lointain souvenir. Toute une frange d’artistes a bien mis un point d’honneur à entretenir la discipline du lyricisme, mais rares sont ceux dont la démarche réellement poétique (qu’elle soit volontaire et consciente ou non) d’albums comme Prose Combat ou Mauvais Oeil s’est affirmée. Dans ce contexte apoétique, la plume très sophistiquée du rappeur marseillais Sch est particulièrement remarquée, et trouve son point culminant sur JVLIVS II, deuxième volume d’une trilogie d’albums entamée en 2018. 

Sans moi, le jour se lèvera quand même, j'ai laissé ça, je sais qu'ils le prendront pas comme un poème” : en 2012 sur le titre Froid, quand un tout jeune Schneider pose sans le savoir les premières bases de ce que sera son œuvre, il se doute déjà que la dimension poétique de ses écrits sera reléguée au second plan, l’imagerie du rap et la violence de ses écrits prenant le dessus dans l’esprit des auditeurs. Au fil du temps, le succès et la maturité artistique arrivant, il prend cependant de plus en plus d’assurance dans sa façon d’exprimer les sentiments ou les idées. Une phrase comme “j’cause au mur, j’entends dans ses murmures qu’j’ai mis son cœur en lambeaux“ sur le titre Fusil, extrait d’A7 en 2015, frappe déjà par la noblesse de sa formulation. 

La dimension très poétique de ses écrits s’installera au fil du temps. A l’époque, Sch marque plus les esprits pour, ce que Thomas Ravier appelait dans la Nouvelle Revue Française à propos de Booba, ses métagores (au hasard, “j’vais te faire rechercher de l’air dans l’eau). On remarque pourtant déjà dans certaines de ses fulgurances que l’écriture est particulièrement ambitieuse, que les images dépeintes sont bien plus que de simples métaphores bien tournées. Dans l’introspection (Dans ma tête, un enfant enchaîné réside") comme dans la description brute du mode de vie et des besoins (Y'a le vent, la pluie, la faim, la soif. On a la soif, les flingues, les balles, les étuis"), la proposition de Sch, en pleine percée médiatique, est exigeante. 

C’est l’attribut de nombreux jeunes rappeurs avant leur starification. Le succès grand public pousse ensuite, pour beaucoup d’entre-eux, à la simplification des écrits, l’industrie musicale estimant qu’on accroche plus facilement l’auditeur avec des émotions exprimées sans emphase qu’avec des textes alambiqués étudiables en série littéraire. Sch, merci pour nous, n’a pas cédé à la facilité, continuant, au fil des projets, à donner de la matière à ses textes et à complexifier son processus d’écriture. Sur l’album Deo Favente (2017), il se laisse aller à de véritables envolées lyriques, évoquant le rythme des saisons cher aux poètes (Les arbres ont maigri tout l'automne, j'fais tout pour avoir mon nom sur tes lèvres) ou l’aurore matinale dont traitaient déjà Henry Murger ou Henry-Fréderic Amiel (Quand mon père partait travailler, il faisait nuit / La rosée du matin brillait encore sur les lauriers du voisin). 

En 2018, JVLIVS Tome 1 : Absolu constitue un nouveau pas en avant dans l’ambition poétique de Sch. Dans son esthétique, sa narration, mais aussi sa mise en images (le clip de Otto), cet album très conceptuel affirme encore un peu plus la place de Sch parmi cette caste de rappeurs héritiers des mâche-lauriers. Après Rooftop (2019), un projet qui fait presque figure de récréation, et sur lequel Sch remet les pieds dans le rap très brutal et instinctif en laissant partiellement de côté la pure poésie, son écriture atteint le climax de son inclinaison poétique sur JVLIVS II, son dernier album en date. 

Comme sur le premier volume de cette trilogie, la thématique qui inspire le plus Sch, et pèse le plus sur son propos reste le deuil de son père. C’est déjà le cas surLoup Noir, deuxième extrait (après Marché Noir) joué chez Colors il y a quelques jours : prendre un maximum pour papa, comme si j'allais le faire renaître d'entre les morts comme un dieu grec. Une référence mythologique assez inattendue dans un tel contexte, qui rappelle les inspirations des auteurs du XVIème siècle comme Philippe Desportes, qui évoque Persée, Vulcain et Icare, ou certains membres de La Pléiade (Pierre de Ronsard ou Joachim du Bellay), qui multiplient à l’époque les allusions à la mythologie gréco-romaine. 

Sur cette même thématique du deuil, Sch se projette dans Fournaise en imaginant les conséquences de la perte de son père sur sa propre paternité : “longtemps que j’suis pas allé à l’Eglise, longtemps que j’suis pas parti voir papa. Si demain Dieu tout puissant m’donne un fils, j’ferai que d’penser à s’il était là. Ce type de question existentielle rythme le discours de JVLIVS II, que les réflexions soient purement introspectives, ou bien universelles.Toutes les étoiles dans le ciel, l’univers est si vaste, j’me perds dans sa grandeur ; j’pense qu’à faire de l'espèce, l’obscure est si vaste, j’me perds dans sa noirceur” : dans sa description de l’espace infini, incommensurable et ténébreux, le rappeur s’inscrit dans la tradition de Victor Hugo (Au fond du ciel, désert lugubre où meurt le bruit”, Abîme) ou, plus philosophe que poète, de Blaise Pascal (Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie). 

L’angoissante immensité du cosmos devient alors le reflet du désespoir ambiant chez Sch, auteur désenchanté qui doit composer avec l’univers tel qu’il existe sans aucun moyen de le changer (les petits ils ont rien, tu vas leur prendre quoi, leur apprendre quoi ?). La désespérance, traitée en leur temps par Alphonse de Lamartine ou Charles Baudelaire, est l’un des fils rouges de la description du monde extérieur faite par le rappeur. Les douloureuses expériences vues ou vécues alimentent ce récit où la désillusion laisse place à l’amertume : tu veux tuer un homme : prends du sky et des faux espoirs. Conscient que toutes les belles choses sont destinées à disparaître un jour ou l’autre, mais que ces pertes ne sont pas forcément synonyme de fin, Sch anticipe désormais le deuil : “bébé je t’aimerai encore quand s’en ira la passion. 

Comme pour asseoir définitivement son rang, Sch en revient à nouveau à l’une des thématiques les plus récurrentes des poètes français, toutes époques confondues : le déroulé des saisons. Toujours très efficaces métaphoriquement, les allusions à leur rythme et à leurs conséquences sur les paysages environnants pullulent dans les œuvres de Guillaume Apollinaire, Charles Baudelaire, Victor Hugo et autres. Chez Sch, leur utilisation rejoint les thématiques obsessives du désespoir, des lendemains sans soleil, et de la lente mort des beaux jours : “Les feuilles tombent et meurent sur le trottoir, l’automne reviendra tuer l’été.