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Salif : retour sur "Qui m’aime me suive"
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Salif sur la cover de l'album "Qui m'aime me suive"
Salif sur la cover de l'album "Qui m'aime me suive"

Salif : retour sur "Qui m’aime me suive"

En 2010, Salif livre "Qui m’aime me suive", sans annoncer qu’il s’agira de son dernier album. Retour sur un disque tiraillé à la résonance bien particulière.

L’émancipation de Salif

J’peux pas être esclave d’une musique, moi, je suis un homme libre” : en juin 2010, quand Salif conclue l’album Qui m’aime me suive_par cette phrase, personne ne se doute qu’elle sera la dernière prononcée sur disque par le rappeur. Particulièrement symbolique, elle prend une toute autre signification dix ans plus tard, alors que le temps a fini par consacrer Salif parmi les légendes du rap français aux côtés d’autres profils retraités ou absents pendant de longues années, comme Nessbeal, Alpha 5.20. Le statut d’homme libre revendiqué par Salif à l’époque suppose alors de s’affranchir d’une carrière musicale menée dans la dualité. Entre vie d’artiste et vie de rue, entre attentes du public et envies personnelles, il a toujours dû composer et chercher l’équilibre, tiraillé, comme il le disait quelques mois plus tôt dans le single _J’hésite, extrait de l’album Curriculum Vital : “à être esclave de ce monde ou être libre. 

Retour en arrière : 1999, le grand public découvre Salif sur le titre Eenie Meenie Miney Mo, un morceau bricolé à partir de freestyles, enregistré “complètement défoncé”, avec Lord Kossity pour ambiancer le tout sur les refrains. Quelques années plus tôt, il était repéré par Zoxea avec son binôme Exs, et intégré successivement au Beat de Boul, à C 2 la balle, et enfin à IV My People, avec qui il s’engage. Son premier album, Tous Ensemble Chacun pour soi, est un succès critique et réalise des chiffres solides, en particulier pour un gamin de 19 ans qui a encore tout à prouver, et qui n’a pas droit à une promo d’envergure. L’aventure IV My People, avec ses hauts et ses bas, permet à Salif de continuer à livrer régulièrement des titres inédits sur les projets du collectif, mais pas d’enchainer sur un deuxième album, à une époque où tous les feux sont au vert pour lui. Après quelques projets de belle facture avec son groupe Nysay de 2003 à 2006, il faut attendre 2007 pour son grand retour en solo. Avec Boulogne Boy (2007), Prolongations (2008) puis Curriculum Vital (2009), Salif s’impose presque malgré lui comme le porte-étendard du rap de rue de la fin des années 2000. 

Qui m’aime me suive, un projet tiraillé  

De freestyles en interviews, sa personnalité, sa technique et ses choix artistiques parfois audacieux, en font l’un des rappeurs les plus aimés par les auditeurs de l’époque. Seulement, la deuxième moitié des années 2000 est aussi l’âge d’or du téléchargement illégal, et donc l’âge noir de l’industrie du disque. Salif fait partie de cette génération maudite qui a vu les ventes d’albums s’effondrer, la presse spécialisée mourir, et les bibliothèques de mp3. se remplir. Si le streaming avait existé à l’époque, il aurait été de ceux qui réalisent des chiffres monstrueux, et aurait enchaîné les certifications. Ne refaisons pas l’Histoire pour autant, Salif lui-même ayant été l’un des seuls à accepter la réalité du téléchargement illégal à l’époque : “On fait du rap, hé, c’est du rap ! C’est un truc de caillera, c’est violent. Moi, j’suis en train de dire “baise des keufs, fume des oinj, nique des meufs”, et après je vais dire “mais télécharge pas mon album … Ne sois pas violent, télécharge pas mon album, petit jeune”. C’est pas cohérent, frère !(interview Booska-P, juin 2008)

Je partirai du rap avec ou sans argent, et y’aura un autre mec qui viendra prendre ma place

Dans cette même interview, passée à la postérité, Salif prophétise la fin de sa carrière avec deux ans d’avance : “Je suis passé frère, t’as aimé ou t’as pas aimé, mais après je partirai. Comme je vais mourir, sans argent : je partirai du rap avec ou sans argent, et y’aura un autre mec qui viendra prendre ma place. En pleine promo pour Sisi la famille, l’album de Nysay, il enchaînera ensuite avec deux albums solo, qui provoquent à l’époque une certaine incompréhension de la part du public. En 2009, Curriculum Vital est jugé trop dur par certains, trop doux par d’autres, ou du moins trop éloigné de la couleur très sombre de Prolongations, qui a marqué les esprits. Quand Qui m’aime me suive sort en juin 2010, Salif est décidé à ne plus se poser de questions sur la réception de sa musique. Pleinement assumées, ses idées précises quant à la direction que doit prendre son rap aboutissent à ce qui aurait été considéré comme un album de transition si sa carrière s’était poursuivie. 

Construit comme un projet en deux temps, Qui m’aime me suive fait la balance entre le Salif de la deuxième moitié des années 2000, celui de Caillera a la muerte, et ce qu’aurait pu être le Salif des années 2010, moins orienté rap sur le plan des sonorités. Sur les huit premiers titres de la tracklist, on retrouve donc tout ce qui a fait son succès sur ses projets précédents : du gros rap de rue entre économie parallèle (c'est notre histoire mourir ou se faire péter avec de la dope) dédicaces aux proches emprisonnés ou en cavale (“fatigué, épuisé, au bout de 8 mois t'iras te rendre”), piques au reste du rap-game (wesh les mecs, on fait du rap ou du cinéma ? J’ai mon idée moi, j’crois que c’est du cinéma), avec quelques éclaircies sur lesquelles on retrouve l’humour de Fon (Ouai mon pote, Jean Slim). 

Salif VS Salif  

Les huit titres suivants constituent l’amorce de quelque chose de nouveau, avec des choix résolument éloignés du Salif le plus classique. Entre titres construits comme des morceaux rock plus que comme des morceaux rap (O.D, Prison de vers), expérimentations (J’aime pas les clubs) et utilisation avant-gardiste de l’autotune (Jamais sans mes chaines), cette deuxième partie de l’album peut quasiment être considérée comme un projet à part, qui dénote fortement avec le reste de la discographie du rappeur. En extrapolant, Qui m’aime me suive pourrait être vu comme un double-EP, le premier dans la lignée de Prolongations et Curriculum Vital, le deuxième, résolument différent. Entre les deux, la démarcation est symbolisée par un morceau lui aussi à part, dont le titre est équivoque : Salif VS Salif. 

À deux doigts de la schizophrénie, Salif se dédouble et fait s’affronter deux versions de lui-même, chacune avec son propre flow, sa propre interprétation et ses spécificités sur le plan de l’écriture. Le premier à prendre le micro est le Salif version Prolongations, plus nonchalant, celui dont le rap “pue la rue”, qui n’en a “rien à foutre des grands discours” et n’est “pas là pour parler bien”. Il laisse ensuite la place à l’artiste qui se pose des questions sur son discours et sa place dans le milieu du rap, ses aspirations étant de plus en plus éloignées de ce qu’il a pu faire jusqu’ici (l’impression d'être coincé entre shit et mitard, sur des piano-violons moi je kiffe les guitares). Tout au long de ces 4’22 minutes, les deux aspects de la personnalité de Salif s’opposent et débattent sur ce que devrait être la suite à donner, la conclusion révèle surtout la détermination du rappeur à donner vie à sa vision artistique sans se préoccuper du reste (J'suis prêt à aller au bout du bout, tant pis si personne n'aime). Les risques existent et Salif en est conscient (ton choix est fait, plus que fait re-noi, c'est tout c'que j'ai compris, faut qu'j'reste là à t'regarder détruire tout c'que j'ai construit), mais le changement est absolument nécessaire pour lui (je ne détruis pas, je reconstruis tout d'même, j'emprunte une voie, une route nouvelle), sous peine de se répéter indéfiniment et perdre toute motivation à rapper, comme il l’exprime quelques pistes plus tard sur L’homme libre : l’impression de tourner en rond, comme un coureur de Keirin.Au pire on verra bien où cette route nous mène”, conclue Salif sur ce titre qui exprime tous les tiraillements de cette fin de carrière inattendue.

Partiellement incomprise par la masse des auditeurs en 2010, la démarche de Salif sur Qui m’aime me suive est l’expression d’une libération aux conséquences plus radicales que prévu. Supposé mettre fin à l’aventure du Salif de Caillera a la muerte, un peu comme le Salif de Caillera a la muerte avait naturellement mis fin à l’aventure de Fon, son alter-ego alcoolique des débuts, cet album en deux temps marque finalement l’enterrement du rappeur au profit de l’homme, qui va reprendre sa vie là où il l’avait laissé. Conscient que dans le contexte du rap français de l’époque, cette émancipation équivaut à s’automutiler (c'est peut être un suicide commercial, l'instru est tachée de sang, mes veines sont tailladées), il pose un point final sans prévenir, ne laissant aux auditeurs que les regrets d’avoir laissé filer un artiste à part.