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Salif : les 20 ans de son premier album "Tous Ensemble Chacun pour Soi"
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Salif - pochette "Tous ensemble, chacun pour soi"
Salif - pochette "Tous ensemble, chacun pour soi"

Salif : les 20 ans de son premier album "Tous Ensemble Chacun pour Soi"

Dix ans entre son premier et son dernier album.

Considéré par de nombreux auditeurs comme l’un des meilleurs rappeurs de son époque, et plus généralement, comme une figure majeure de l’histoire du rap en France, Salif n’a pourtant alimenté sa discographie que pendant une courte fenêtre de moins de dix ans. Son tout premier album, Tous Ensemble Chacun Pour Soi, sortait en effet le 23 février 2001, alors que sa carrière s’achevait le 21 juin 2010, avec la publication de Qui m’aime me suive. Dix ans après cette sortie, nous étions d’ailleurs revenu sur ce dernier disque, pensé comme un projet de transition, mais devenu par la force des choses un album d’adieux. 

Cette année, c’est donc Tous Ensemble Chacun Pour Soi qui fête ses vingt ans. A part dans la discographie de Salif, cet album dénote sur de nombreux plans. Il constitue, encore aujourd’hui, le témoignage d’un rappeur extrêmement doué, entré dans la musique avec une décomplexion totale, à l’image du visuel de la cover de ce premier album, et reparti sans prévenir. 

Un album à part au sein de sa discographie

En 1998, alors que l’aventure du Suprême NTM touche à sa fin, Kool Shen lance progressivement IV My People. Entre projets collectifs et albums solo (Busta Flex, Zoxea), le label rapidement se fait un nom. A l’heure de renforcer les rangs en intégrant des pépites à développer, Zoxea, véritable dénicheur de talents, propose le nom du très jeune Salif, venu tout comme lui du Pont-de-Sèvres à Boulogne. Pas encore majeur, le gamin fait déjà partie du collectif Beat 2 Boul avec son groupe Nysay, aux côtés de Lunatic ou des Sages Po’. Plus concentré sur son quotidien de jeune de cité que sur la musique, il est, selon les dires de Madizm, interrogé il y a quelques semaines dans le cadre d’un article sur l’épopée IV My People, encore dans la rue” au moment où il signe avec le label. D'ailleurs, explique le beatmaker, il y est plus ou moins retourné après le premier album, ce qui explique son retour façon ghetto youth. C'est ce qu'il avait toujours voulu faire et ce pour quoi il était le plus doué. 

L’écriture puis l’enregistrement de l’album se déroulent dans un contexte qui sort Salif de son quotidien, raison pour laquelle Tous Ensemble Chacun Pour Soi apparaitra a posteriori comme un projet à part dans sa discographie. Le rappeur expliquait cet état de fait à l’Abcdrduson en 2009 : “Avant de faire cet album, je venais de me faire péter par les keufs et j’étais sous contrôle judiciaire. Le fait d’avoir un contrat avec Kool Shen et que je sois en tournée à ce moment-là via Warner m’a permis de ne pas aller en prison. [...] On est tout le temps en tournée. Ce qui faisait que je touchais beaucoup à l’alcool et que j’avais beaucoup moins d’histoires de rue à raconter puisque je n’étais pas dans le quartier à cette période. Comme je ne raconte que ce que je suis en train de vivre, j’ai raconté ma vie en tournée. L’alcool, le fait d’avoir une meuf qui me soupçonnait de baiser d’autres meufs comme j’étais loin d’elle, d’avoir un peu de recul sur mon passé à cause de la galère récente avec la police d’où le morceau sur mes parents, ‘Bois de l’eau’ découlait directement du fait que j’étais tout le temps défoncé…__Voilà, t’as l’album. Il est arrivé à un moment où j’avais quitté la rue pour le rap. 

En plus de passer son temps en tournée, Salif emménage pendant une période à Saint-Denis, un environnement qui ne colle pas forcément bien à sa personnalité, comme nous l’expliquait Madizm : “C'était un enfant de Beat De Boul et du Pont de Sèvres à 1000%. Il n'avait rien à voir avec St Denis et la mentalité de là-bas. Il est arrivé à 17 ans il a mis un peu de temps à s'adapter d'ailleurs. Il a déménagé dans le même immeuble que moi on a habité quasi ensemble pendant un an, lui avec sa femme, moi avec la mienne. On a fait son album comme ça. Moi en descendant chez lui tous les soirs. Lui en montant tous les jours. Changement d’environnement, de mode de vie, de fréquentations : ces différents facteurs aboutissent à la création d’un album qui diffère beaucoup de Prolongations, Boulogne Boy ou Sisi la Famille (Nysay). 

Un album solo où se côtoient plusieurs personnalités

Différentes facettes de la personnalité artistique de Salif se côtoient tout au long de Tous Ensemble Chacun Pour Soi. Il y a d’abord le Salif qui prendra toute la place sur ses projets suivants : celui qui colle au bitume, dont l’essentiel du discours tourne autour des activités illicites et du commerce de proximité. Il y a également le Salif plus introspectif, désabusé, qui déçoit ses parents, s’autodétruit et noie ses problèmes dans l’alcool. 

Enfin, il y a Fon : alter-égo de Salif, qui va disparaître ensuite. Bien présent ici, il annonce dès l’intro : “T’as Salif, toujours prêt à dire deux, trois saloperies, puis t’as Fon, l’autre, le salaud, ivre, ado malpoli que les badauds applaudissent. L’ado malpoli occupe encore une place centrale sur Tous Ensemble Chacun Pour Soi, fait surface à chaque fois que Salif se laisse avoir par la bouteille : “encore une cuite à mon actif, là c’est plus Salif mais Fon l’artiste L’enculé c’lui qu’les connards kiffent”. Salif l’enterrera en même temps que sa dernière bouteille d’alcool. Le rappeur deviendra plus cynique, plus terre-à-terre, et donnera peut-être moins l’impression de s’amuser. 

Son écriture va elle aussi évoluer avec le temps. Plus épurée et surtout très directe sur la fin de sa discographie, elle est encore marquée sur Tous Ensemble Chacun Pour Soi par la gymnastique technique de l’école Beat de Boul. Rimes riches, assonances, allitérations, multisyllabiques : Salif déballe toute la panoplie du rappeur doué techniquement. Sur le plan de la production également, il s’éloignera également beaucoup des couleurs de ce premier album, s’essayant au dirty, aux guitares électriques, au reggae. Pour Madizm, son évolution est aussi le signe des qualités d’anticipation du Boulogne Boy : “Salif avait anticipé le changement dans le rap avant les autres. Il m'a fait faire du Swizz Beat en 2000. Il faisait du “rap de caille” avant les autres et ses assonances étaient de meilleure qualité.

Sans aucun clip, sans promo de grande envergure, Tous Ensemble Chacun Pour Soi est porté contre toute attente par Eenie Meenie Miney Mo en featuring avec Lord Kossity. Piste cachée après l’outro sur la tracklist, construction à partir de morceaux de freestyles : rien ne le prédestinait à devenir un single radiophonique. Sorti en 2001, l’album est une belle réussite, aussi bien sur le plan critique que sur celui des chiffres, permettant à Salif de mettre en place une tournée avec notamment un Zénith parisien. 

Vingt ans après sa sortie, Tous Ensemble Chacun Pour Soi est considéré unanimement comme un classique du rap français, et comme l’un des albums majeurs du début des années 2000. Si le débat pour définir le meilleur projet de Salif ne trouvera jamais de réponse définitive (hormis celle-ci), ce premier album reste une pièce-maîtresse de sa discographie et un album indispensable pour tout auditeur de rap français.