MENU
Accueil
Saïan Supa Crew : il y a 20 ans, le groupe bousculait le rap français
Écouter le direct
Les membres du groupe Saïan Supa Crew, le 20 janvier 2001
Les membres du groupe Saïan Supa Crew, le 20 janvier 2001 ©AFP

Saïan Supa Crew : il y a 20 ans, le groupe bousculait le rap français

Le 26 octobre 2019 marquera le vingtième anniversaire de KLR, le premier album d’un groupe à part dans le rap français : le Saïan Supa Crew. Retour sur la fondation du groupe, le chemin jusqu’à ce premier album et la trace qu’il a laissé.

Un rythme zouk. Des rappeurs qui chantent une ode à une femme aux courbes lascives. Sur le papier, en 2019, certains appelleraient ça une “zumba” - et on la trouverait probablement sur trois quarts des albums qui sortent chaque vendredi. Il y a vingt ans, cette formule, bien plus rare, était celle d’un single parti d’une blague entre potes : Angela, du Saïan Supa Crew. Mais le morceau n’était pas une simple parenthèse décalée en plein milieu d’un album. En octobre 1999, le “SSC” sortait avec son premier album KLR un disque qui tranchait avec le reste du rap français en foisonnant de teintes musicales, de grimaces verbales, de sens de l’humour pour traiter de sujets sérieux, et qui a installé durablement le groupe dans l’histoire du genre.

Super guerriers du micro

L’histoire de la genèse du Saïan Supa Crew dénote déjà de celle de leurs contemporains. À une époque où les groupes naissent par proximité familial ou géographique entre les membres, ce crew réunit des super guerriers du micro venus de toute la galaxie francilienne : Sarcelles (95), Montrouge et Bagneux (92), Bondy, Noisy-le-Sec et Montfermeil (93). Les futurs membres de l’équipe forment déjà, pour certains, des petits groupes : OFX réunit Feniksi et KLR, rejoints par Vicelow ; Explicit Samouraï est composé de Specta et Leeroy Kesiah ; Sir Samuel et Sly The Mic Buddah, d’abord solistes, créent ensuite le duo Simple Spirit. C’est dans le quartier de Stalingrand, rue de l’Aqueduc à Paris, que le groupe se forme officiellement à l’automne 1997, au studio Nomad géré par Fun, le futur DJ du groupe.Il y avait un magasin au rez-de-chaussée, et un studio au sous-sol. Différents groupes louaient le studio la journée et nous, le soir, on y restait pendant les temps libres pour enregistrer avec Fun”, comme le racontait Vicelow à l’Abcdr du Son en 2018. “C’était une ambiance de compétition : chacun faisait son morceau de son côté pour mettre la pression à l’autre groupe”.

Ces sept jeunes hommes adorent le rap américain et certains de ses MCs fantasques ou fantastiques, du Boot Camp Click à Busta Rhymes et son Flipmode Squad en passant par The Pharcyde. De ces influences américaines, les sept rappeurs du SSC ont gardé un goût pour les voix marquées, voire théâtrales, des incursions de passages chantés, infusés par le reggae ou la soul, et surtout les rimes complexes de “battle” pour moquer la concurrence.

“Trois principes : rapper, rapper, ne jamais s’arrêter de rapper”, édictera comme une règle d’or Feniski plus tard sur leur morceau “La Méthode”. Et c’est ce qu’ils font en cette fin 1997. Sly racontait au magazine Groove en 2000 : “Je me rappelle des premières fois où on a rappé ensemble, on a juste posé un disque et c’est parti en freestyle. L’un a commencé, puis un autre a enchaîné direct sans attendre et sans connaître le texte”, avant que Feniksi ajoute “il y avait déjà le feeling commun du rythme. Je me suis dit ‘enfin des gars qui savent !’ J’ai su que c’était bon dès ce moment-.

Cette effervescence sera retranscrite sur un premier maxi, Saian Supa Land, sorti en juin 1998. Six morceaux qui partent dans tous les sens musicalement, entre rap, beatbox et ragga, mais dans lesquels on sent une énergie débordante et un sens de la dérision déjà affirmé. Le maxi réunit alors des morceaux collectifs, mais présente aussi les différentes entités qui composent le groupe. Avec des apparitions remarquées de certains membres sur des compilations ou en featuring (celui de Leeroy sur Affaires de famille d’Ärsenik a fait date), ce premier maxi leur permet de faire leurs premières scènes, notamment un concert fondateur dans la salle du New Morning, aux côtés d’artistes plus affirmés comme K-Reen et Afrojazz.

Du deuil à la scène

Mais ces premiers pas remarqués ont bien failli s’arrêter net. Le 12 avril 1998, KLR décède suite à un accident de voiture. Les membres du tout jeune crew sont profondément affectés par cette perte. Feniksi se souvenait en 2000 : “Quand on est sur scène, à n’importe quel moment, on se rend toujours compte qu’il manque quelqu’un. Nous réalisons que nous ne sommes plus que six”. “Le groupe allait se dissoudre, ça nous a mis un coup”, rappelait Vicelow l’an dernier. “Mais ce drame nous a rendus déterminés, et on a démarché les maisons de disques avec Saian Supa Land.

Le problème, c’est que ce maxi protéiforme refroidit alors une partie des professionnels de l’industrie musicale. Certains collent au SSC une étiquette de groupe “alternatif”, selon les membres du groupe. “C’est une manière de se débarrasser de nous, histoire de dire ‘ce qu’ils font c’est fort, mais ce n’est pas du rap’. Désolé mais si on ne fait pas du rap, on fait quoi ? On fait avant tout ce qui nous plaît, et nous ne voulons pas nous insérer dans le créneau rap actuel”, se défendaient-ils dans le magazine Groove d’octobre 1999. Source, un label qui a déjà sorti des albums de Jimmy Jay (producteur de MC Solaar), du duo Raggasonic et du tandem french touch AIR, va leur faire confiance. Chez eux, ils sortent début 1999 un EP, l’éponyme Saïan Supa Crew, dont la pochette est assurée par Mode2, graffeur de renom. Six titres avec une direction rap plus affirmée (2/3/0, C’est le déluge, Nouveau panorama), mais aussi un OVNI comme Trop agile, mêlant un “Timbaland type beat”, de la drum & bass et des scratchs vocaux, ou encore un “vocalude” au beat box et en acapella imitant un morceau zouk : Angela. Et sur ce maxi, les rappeurs continuent eux aussi de progresser. Ils accordent mieux leurs différents timbres de voix, du plus grave (Vicelow) au plus nasal (Specta), du plus souple (Feniksi) au plus sec (Leeroy), du plus intelligible (Sir Samuel) au plus indéchiffrable (Sly The Mic Buddah).

Plus que sur disque, c’est en concert que le Saïan se signale dès ses débuts. "Sur scène, ce qu'on apprécie par-dessus tout, c'est d'arriver à toucher les bad boys des cités, diront-ils aux Inrocks en 1999. Quand on y parvient, c'est comme s'ils enlevaient soudain leur masque, comme s'ils révélaient enfin sans honte les petits garçons qu'ils sont au fond. Ce ne sont peut-être que deux petites secondes de vérité, mais pour nous elles sont immenses".

Dans une émission de La Sauce d’OKLM Radio consacrée au groupe en avril 2018, le journaliste Aurélien Chapuis se souvenait de la première fois qu’il les avait vus sur scène : “À une convention de DJs, début 1999, le Saïan Supa Crew faisait un show gratuit. Ça a été une claque fou. Les mecs avaient une scène sur laquelle les six tenaient à peine, et faisaient des trucs que je n’avais jamais vus : des coupures pendant les morceaux pour mimer une pièce qui tombe, un jeu scénique incroyable, tous sapés de la même manière. Et ils t’offraient leur EP gratuitement à la fin”. Vicelow, l’an dernier, confirmait à l’Abcdr du Son : “On voulait casser des bouches sur scène. Ça nous a beaucoup aidés pour signer. Surtout qu’on a toujours été en marge du game, on s’est toujours sentis à part. Et on en jouait !. Un show millimétré, des performances vocales inédites : des Victoires de la musique de l’an 2000 à une apparition sur le plateau de l’émission Nulle Part Ailleurs sur Canal+, chacune des apparitions télévisuelles du groupe étaient remarquées par leur maîtrise du live.

La confirmation KLR

Le 26 octobre 1999, les rayons de CDs et de vinyles accueillent KLR, premier album dont le titre rend hommage au septième membre défunt, qui apparaît de nouveau sur la pochette après celle du EP Saïan Supa Crew. L’imagerie “animé” du groupe est encore plus assumée que sur la pochette du EP précédent, avec les membres du groupe représentés en ninjas équipés de fournitures scolaires, sur un fond jaune et bleu, les couleurs fièrement portées par le Crew. Scolaire, c’est précisément ce que n’est pas cet album. Alors qu’une partie importante du rap français commence à se formater dans un certain son “piano-violon”, trop prompt à copier le son de Mobb Deep et d’Ärsenik, le Saïan joue à fond la carte de l'éclectisme sur cet album. Si on retrouve ces ambiances orchestrales sur des titres comme 2 be or not 2 be et La Preuve par trois, l’album fourmille surtout de clins d’oeil aux nuances du rap américain qu’ils apprécient. Raz de marée, le premier single, et Pitchy and scratchee show sonnent comme un héritage du Def Squad ; Abécédaire des cons et G-Papdo rappellent plutôt les ambiances affectionnées par The Pharcyde, pour des morceaux maniant l’humour et l’autodérision. Entre ces titres rappelant leurs influences, l’album est parsemé de contre-pieds musicaux : Ragots, un titre dancehall rejouant la mélodie de la B.O. d’Un grand blond avec une chaussure noire, Soul mwa pas, une bluette nu-soul, KLR, l’hommage à leur pote défunt sur un air de bossa nova, et évidemment Angela, ici en version studio accompagnée de musiciens. Et toujours ce goût pour le beatbox, entre un interlude rejouant des gros classiques du rap US et un autre reprenant le tube disco Ring My Bell d’Anita Ward.

Mais au-delà de cette palette variée, c’est aussi, et surtout dans les flows et l’interprétation que le Saïan a des airs d’OVNI. Les années précédentes, un rappeur comme Busta Flex s’était déjà fait remarquer par son flow haché et rebondissant et son intensité dans la voix. À l’opposé de la nonchalance de l’école Time Bomb, les rappeurs du Saïan vont eux pousser encore plus loin une diction dynamique, roulante, soulignant les assonances et les allitérations, exagérant les syllabes de chaque mot, les étirant, les faisant sautiller et bégayer. C’est particulièrement vrai sur Abécédaire des cons et son jeu sur les lettres de l’alphabet, mais aussi sur Malade imaginaire. Sur Darkness, ils se risquent à rapper sur une rythmique lente, portée par un sample en trois temps - au point qu’on a même du mal à suivre le couplet de Sly, encore aujourd’hui. Sur les morceaux exercices de style comme La Méthode ou Malade imaginaire, les rappeurs se coupent et se backent avec des ad-libs. Quitte à brouiller parfois leurs propos. Feniksi défendait ce style de rap, en 2000 : “c’est le système de la double claque : la première c’est la vibe, la seconde les paroles. On ne peut pas inventer de nouveaux thèmes quand les problèmes sont toujours les mêmes. C’est la forme et la manière d’aborder les choses que l’on peut changer”. Ainsi, même s’ils parlent des racistes (La Preuve par 3), des médisances (Ragots), de la bêtise humaine (Abécédaire des cons, 2 be or not 2 be), des poncifs à l’époque dans le rap, la forme polyphonique et ludique donne une autre manière d’apprécier ces thématiques. Des morceaux hors album datant de la même époque comme Y’a (sur le foot de rue) ou Y a-t-il un père noël pour sauver les rênes ? (sur Noël) vont encore plus loin dans ce traitement mosaïque d’une même thématique, et marquent un peu plus la différence du Saïan avec le reste du rap hexagonal.

Une lente reconnaissance

L’album est à l’époque salué par la critique. La presse musicale est unanime : “on sent ce groupe parti pour un grand avenir, et KLR, ce premier essai déjà insolemment abouti, en trace une esquisse prometteuse”, écrit à l’époque Les Inrocks. Pourtant les débuts commerciaux du groupe sont timides. À une époque où Skyrock donne le la en termes de succès commercial, leurs morceaux ne sont pas tout de suite playlistés - il faudra attendre quelques mois avec le succès progressif d’Angela pour qu’il entre en forte rotation, devenant un véritable tube de l’été 2000. Une situation dont se prévalait le groupe à l’époque. “On est le groupe de hip-hop qui a marché, qui a fait disque d'or sans la radio”, déclara Feniksi en 2001 aux Inrocks, au moment de la sortie de leur deuxième album X Raisons. “On peut garder la tête haute devant tout le monde. Il y a plein de groupes qui sont obligés de courber l'échine. Nous, on sait qu'on peut faire autrement”. Un Planète Rap pour la sortie de leur maxi L’Block en septembre 2000, uniquement pressé en vinyle, leur donnera raison. De même que la suite de leur carrière, avec l’album X Raisons un an plus tard, en octobre 2001, qui aura la même trajectoire vers un succès commercial qui a pris son temps - un disque d’or décroché presque deux ans après sa sortie - et une Victoire de la musique dans la catégorie album rap (ça vaut ce que ça vaut) en 2002. 

À sa façon, avec le succès de KLR, le Saïan Supa Crew permet de diffuser une idée dès 1999 dans un rap français de plus en plus codifié et où le ton se durcit : une alternative est possible. Sans en être proche, on peut imaginer qu’ils ont préparé le terrain pour une partie du public à toute une scène du rap étiquetée “alternative”, celui de groupe comme La Caution (avec lesquels Feniski raconte avoir rappé dans sa jeunesse), Svinkels ou encore TTC. Alors que la Mafia K’1 Fry produit ses nouvelles stars avec 113 et Rohff, que le modèle de la réussite à la Secteur Ä trouvait un nouvel échos avec Première Classe, que le rap se “lascarise” jusqu’à la caricature chez certains aspirants, le Saïan apporte une voie parallèle, où les rappeurs peuvent être différents.

Fan du groupe dans sa jeunesse, A2H dira en interview en 2012 pour l’Abcdr du Son : “Quand tu écoutes le rap français, tu as l’impression qu’il n’y a que deux catégories de personnes : les cailleras qui bicravent et les bobos parisiens. Il y a un million de gens au milieu ! Hormis le Saïan ou Oxmo, je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup de gens qui ont tenu ce discours”. Dans un même temps, en écumant le réseau des festivals, en se confrontant à un public qui n'était pas acquis, le Saïan Supa Crew a montré à cette époque qu’il était également possible pour des rappeurs de se produire régulièrement sur scène. Si à l’ère du streaming, nos rappeurs français remplissent les salles de concert, la donne n’était pas aussi évidente à la fin des années 1990. Et puis cette ouverture musicale, cette manière décomplexée de mélanger performance rap et influences multiples, a sans doute laissé des traces chez des artistes comme Némir - son premier album officiel sorti cette année en est une belle incarnation. Le rappeur de Perpignan qui a d’ailleurs dit du groupe, après les avoir vus sur scène en 1999 : “Ma première claque, mon déclic pour le travail de scène, c’était là… J’ai compris que c’était ça que je voulais”.

Je pense qu'on n'a pas eu la reconnaissance qu'on méritait

Pourtant, cette reconnaissance pour le Saïan Supa Crew arrive tardivement, alors que le groupe est déjà démembré depuis quelques années, après leur dernier album sorti en 2005, déjà amputé de Specta. “Je pense qu’on n’a pas eu la reconnaissance qu’on méritait”, affirme Vicelow à l’Abcdr du Son en 2013. “Comme on n’était pas dans un format classique, on a eu des échos assez tranchés. Soit des gros fans, soit des gens qui ont respecté la démarche mais n’ont pas kiffé plus que ça. Maintenant que le temps est passé, que les projets solos voient le jour, on a l’impression que le public réalise maintenant, genre : ‘ah mais c’était bien ce que vous faisiez’”. Un sentiment partagé la même année par Feniksi, devenu Fefe, qui dit pour Reaphit : “Pendant un moment au sein du Saïan, on avait une boule dans la gorge parce qu’on se disait : ‘putain tout ce qu’on donne au rap et on n’est pas reconnu. Et aujourd’hui qu’on est morts, tout le monde nous applaudit. Vous attendiez qu’on arrête pour être sur un piédestal ?’ Mais je suis tellement fier de ce qu’on a laissé !.

Les membres du groupe ont ensuite connu des fortunes diverses, jusqu’à aujourd’hui. Vingt après leur premier album, Sly, devenu Sly Johnson, a sorti un nouvel album cette année, suivi par Fefe et Leeroy en duo. Samuel, Vicelow et Specta, eux, viennent d’entamer une tournée de concerts en Amérique latine. Malgré la mort définitive du sextet, si ces artistes continuent à créer et se produire, c’est grâce à ce premier album en trois lettres, KLR.