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Sadek : vulgaire, vivant et ravi d’être là
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Sadek - promo "Aimons-nous vivants" (Fifou)
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Sadek : vulgaire, vivant et ravi d’être là

Sadek est de retour avec un nouvel album. Absent des bacs depuis 2018, il vit aujourd’hui les plus belles heures de sa carrière.

La plus longue absence de sa carrière

Jamais Sadek n’avait été absent aussi longtemps. Avant la parution d’Aimons-Nous Vivants ce vendredi, le rappeur n’avait en effet sorti aucun projet depuis 2018 et l’ovni Johnny de Janeiro, un album influencé par les sonorités de la funk brésilienne. Quasiment trois années d’absence donc, pour un artiste qui s’était imposé un rythme intense depuis ses débuts, enchaînant huit projets en cinq ans. 

Pendant cette période, Sadek n’est pas resté inactif, aussi bien sur le plan artistique que sur le plan extra-musical. Qu’il agite les réseaux sociaux avec ses interviews virales (le fameux “t’as deux bras, deux jambes, va braquer ou n**** ta mèrechez Booska-P), ses histoires de gossip, ou qu’il fasse la Une avec des faits divers dont il se serait bien passé, le rappeur de Neuilly-Plaisance continue à faire parler, même sans actualité artistique immédiate. C’est l’une des premières leçons à retenir de son absence de trois ans : Sadek est devenu un personnage à part entière, dont l’envergure dépasse le cadre de sa musique. Son franc-parler et son éloquence bien particulière ont contribué à le faire passer du statut de simple rappeur apprécié pour ses couplets à celui d’artiste que l’on suit et dont on vient écouter les interviews sans être familier de sa musique. Cette nouvelle dimension a pourtant son revers : il n’est pas toujours facile de convertir un spectateur scotché par une interview en auditeur convaincu. 

Sur le plan artistique, Sadek a paradoxalement paru plus actif que jamais : de sa participation à l’album 93 Empire à sa série de freestyles Roulette Russe en passant par ses nombreux featurings (PSO Thug, Jok’Air, DA Uzi, Demon One, etc), il a occupé le terrain en continu, réajustant par la même occasion sa position sur l’échiquier du rap français. L’album Johnny de Janeiro, extrêmement décomplexé et plutôt fantaisiste, avait ancré chez les auditeurs l’image d’un rappeur à perruque, plus enclin à amuser la galerie qu’à briser des nuques avec des couplets percutants. Les mois qui ont suivi ont donc servi à remettre les choses à plat : JDJ n’était qu’une récréation et Sadek reste un gros performeur. 

Assumer ses réussites comme ses erreurs

Tout au long d’Aimons-Nous Vivants, il tient d’ailleurs à crever chaque abcès, afin de lever toute ambiguïté : des faits divers (tu parles sur internet, j’fais pas de l’informatique, poto j’vais te formater) à sa paternité très discutée sur les réseaux sociaux ( (oui je suis devenu père, ça va rafaler leurs mères avec un bébé à bord) en passant par ses erreurs assumées (ma stupidité ferait rire un chimpanzé), Sadek aborde tous les sujets potentiellement fâcheux. Il n’en tire pas forcément d’enseignements visant à améliorer son propre comportement, mais a le mérite de ne pas se lancer dans des leçons de morale (je ne serai jamais un modèle). 

Désormais installé parmi les valeurs sûres du rap français, Sadek donne le sentiment de vivre les plus belles heures de sa carrière. Les moments difficiles traversés depuis Johnny de Janeiro (faits divers, prison, vie privée) lui permettent aujourd’hui d’apprécier au mieux sa position et ses privilèges. Pendant de longues années, Sadek a charbonné avec les rappeurs de sa génération pour imposer sa musique et pouvoir en vivre correctement. Nombreux sont ceux qui se sont arrêtés en cours de route. Lui n’a jamais perdu sa détermination et a continué à croire en sa réussite. Une décennie plus tard, le rap a gagné : scène numéro 1 en France, il est plus populaire que jamais, prenant la place des genres musicaux historiques. Sadek l’a bien compris, et savoure aujourd’hui sa réussite “C’est nous les people, c’est fini la variet. 

Un rappeur fédérateur ? 

La position de Sadek dans le paysage rap français est particulière : d’un côté, ses dix années pleines de carrière ne permettent pas de l’intégrer à la nouvelle génération ; de l’autre, il n’est que jeune trentenaire, n’est pas un rescapé de la génération maudite de la deuxième moitié des années 2000, et ne peut donc pas être considéré comme un vétéran. La tracklist de son dernier album ferait plutôt de lui un chaînon manquant entre ancienne et nouvelle école, capable de travailler avec des profils aussi opposés qu’Ali (45 ans) et Leto (23 ans). La présence du premier a d’ailleurs surpris les auditeurs : extrêmement discret en dehors de ses rares sorties d’albums, Ali, est un rappeur que l’on associe plus facilement aux notions de piété et de sagesse qu’aux frasques de Sadek. 

Les autres invités surprennent moins (Fianso, Heuss l’Enfoiré, Vald, Lacrim, etc) mais leur nombre et surtout leur standing prouvent que Sadek est une figure importante dans le milieu du rap. Une tracklist aussi large laisse transparaître une idée précise : malgré ses galères et ses polémiques, il est bien soutenu par tout le monde. Le point d’orgue de ces nombreuses collaborations tient dans la grandiloquence de Kimono, avec Sch et Ninho. Têtes de proue du label Rec .118 dont fait également partie Sadek, les deux rappeurs ont aligné tous les records possibles ces dernières années. S’il est moins exposé médiatiquement, Sadek ne se trompe pas en les invitant, et ne se cache pas sur ses ambitions : “technique d’ancien pour être refait, suffit d’mettre Ninho au refrain, refré. 

Malgré sa forte personnalité et l’envergure de son personnage, Sadek reste finalement un rappeur qui ne s’épanouit complètement que lorsqu’il est entouré. On le sent à travers sa participation aux différentes réunions organisées par son label (compil’ Rec.118, featurings divers, freestyles), ou à l’aventure 93 Empire. Aimons-Nous Vivants, avec sa très longue liste d’invités, en est une nouvelle démonstration. Sadek est un joueur collectif qui sait amener ses coéquipiers dans la bonne direction, ou, s’il le faut, s’appuyer sur les qualités des autres pour se hisser vers le haut. 

S’il est encore trop jeune pour se poser en véritable ancien, son expérience fait de lui l’un des rappeurs les plus aptes à se débarrasser de la pression à l’heure de proposer un nouveau projet. En dix ans de carrière, Sadek a tout connu : l’époque où le rap n’était pas en position de force, l’arrivée d’une nouvelle génération aux dents longues, les maisons de disque, les polémiques, les perruques, la versatilité du public, les singles de diamant (Andale, Madre Mia), les plateaux télé, ceux de cinéma, les débuts de l’ère du streaming … Après trois ans d’absence, Sadek est toujours aussi vulgaire, violent, et ravi d’être là.