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Roi de la trap, une couronne très concurrentielle
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Kaaris - Gradur
Kaaris - Gradur

Roi de la trap, une couronne très concurrentielle

Après le retour en demi-teinte de Kaaris au hardcore avec "Or Noir 3", c'est au tour de l'autre grand boss de la trap de tenter sa chance : Gradur a-t-il le jus nécessaire pour vaincre la très forte concurrence ?

Un secteur ultra-concurrentiel

PNL et Sch en 2015, MHD et Damso en 2016, Lomepal et Ninho en 2017, Moha la Squale et Koba LaD en 2018, Gambi en 2019 … Ces dernières années, l’apparition de nouvelles têtes d’affiche s’est accélérée à un rythme frénétique, faisant de la position de star du rap l’une des situations les plus précaires possibles : la concurrence est telle que, se maintenir au top d’année en année, est devenu un réel challenge. Pour ne rien arranger à ce turnover constant au sommet des charts, les sous-genres, les influences et les tendances se renouvellent à une fréquence tout aussi haute, et la recette d’un tube efficace il y a trois ans apparaît déjà comme has been aujourd’hui. 

Dans ce contexte, on pourrait presque s’étonner de voir les codes de la trap et de ses dérivés perdurer et même s’imposer comme une base pérenne pour une majorité d’artistes faisant carrière. Clivante à son arrivée en France, la trap a fini par offrir un nouveau souffle au rap français et malgré des dérives, notamment une certaine forme d’uniformisation des flows et des beats. L’énergie nouvelle du genre a permis à une musique aux codes figés depuis trop longtemps de se remettre en question et surtout de s’ouvrir à de nouvelles sonorités et de nouvelles formes d’interprétations. D’une même base trap, un éventail extrêmement large de couleurs musicales s’offre ainsi à l’auditeur, de Niska à Médine, en passant par 13 Block et Flynt. 

Si la démocratisation de la trap a offert à certains rappeurs une deuxième partie de carrière inattendue au vu de leurs parcours (Fianso, Médine), elle a surtout permis à de nouveaux profils d’exploser assez subitement, à l’image des deux premières grosses têtes d’affiche du genre en France : Kaaris d’abord, Gradur ensuite. Au moment de leur percée médiatique, ces deux artistes ont misé sur l’énorme dose d’énergie véhiculée par leur musique et leur personnage. La donnée ne sautait pas forcément aux yeux à l’époque, mais on se rend compte aujourd’hui, avec le renouvellement des leaders du genre, que l’essentiel de la réussite d’un artiste trap tient dans la fraîcheur qu’il est capable d’insuffler à sa musique, quelle que soit la méthode utilisée. 13 Block mise ainsi par exemple énormément sur l’énergie de groupe, amplifiée par cet équilibre fragile entre cohérence de l’association et diversité des profils. Le quatuor sevranais occupe le terrain en continu depuis cinq ans et progresse chaque année, aussi bien sur le plan artistique que sur celui de la visibilit,- mais va finir par se retrouver face à des choix difficiles, à terme : maintenir la pression et le rythme quitte à risquer d’étouffer les auditeurs, ou espacer un peu plus les sorties pour créer l’événement, en risquant cette fois-ci de devoir refaire une partie du chemin et de perdre en fraîcheur ? 

La dure vie des rois de la trap

Alors que leurs profils présentaient certaines similitudes au moment de leurs percées respectives (un côté bourrin très assumé, des punchlines bien salaces, des influences US précises), et ce malgré une différenciation revendiquée haut et fort (tous ces pédés m'comparent à Kaaris, savent pas différencier l'trap), Kaaris et Gradur représentent aujourd’hui les deux revers de la pièce du rap dur. Le premier, après des années à jouer le rôle du grand méchant, genre de Gengis Khan du 93, a progressivement adouci son image et sa musique, s’offrant quelques tubes et de belles certifications (le double-platine d’OG, le single de diamant de Tchoin) mais effritant, c’est un euphémisme, son héritage hardcore et toute l'aura de son personnage. Malgré ces quelques beaux braquages, Kaaris a donc fini par céder aux sirènes de ses premiers succès, contentant le public en revenant à sa base hardcore. Sans l'énergie monstrueuse de la période Or Noir, où il pouvait faire monter la pression d'un simple gimmick ou d'un regard bien placé dans un clip, l'impact n'a pas été celui escompté, démontrant qu'il était plus difficile de revenir au hardcore que de s'y lancer. 

Bien que les variables soient différentes, le même type de problématique anime le retour au premier plan de Gradur : parti de rien en 2014, il avait explosé de façon aussi soudaine que spectaculaire, et surtout, il avait su transformer l'essai en s'ouvrant à des sonorités plus légères voire dansantes sans pour autant se dénaturer ou trahir son image. Dans son cas, ce n'est donc pas un revirement artistique trop soudain qui se pose en frein à son retour au premier plan, mais bien la durée de son absence. Depuis son dernier album en 2016, des kilomètres cube d'eau ont coulé sous les ponts du rap français. Entre nouvelles tendances et sous-genres ayant fini par s'imposer durablement, les codes ont déjà évolué, et aucune place n'est restée vacante. Depuis, des noms comme Niska, Maes et Ninho ont explosé, occupant la position des faiseurs de tube au profil street. Le créneau des purs trappeurs est lui aussi parfaitement rempli et se renouvelle constamment, tandis que même la catégorie stallonesque "bourrin assumé" a trouvé son climax avec Kalash Criminel qui, en plus, sait s'ouvrir et collaborer avec des artistes à l'exact opposée de son style. En somme, la concurrence est démultipliée aujourd'hui, contrairement à l'époque des premiers Sheguey où Gradur s'était quasiment creusé son propre créneau. 

Le lièvre et la tortue

Comme le disait Pit Baccardi il y a déjà deux décennies, le rap est plus proche de la course de fond que du sprint. Le lièvre Gradur, démarrage expres,s puis pause plus longue que prévue,  doit donc aujourd'hui faire face au plus gros défi de sa carrière. Après trois années d'absence, le public a trouvé ses tubes, sa fraîcheur et sa dose de bangers ailleurs, il doit donc être reconquis. S'il est loin d'être compromis avant même d'avoir été enclenché, son retour au premier plan est tout de même confronté à des obstacles qui ne se présentaient pas il y a cinq ans. Là où Gradur n'avait pas besoin de revendiquer sa domination sur le game à l'époque, il réaffirme aujourd'hui son statut ("boss de la trap" sur la compilation Game Over 2) et s'adresse donc à une concurrence qu'il aurait pu se contenter de regarder de haut en 2015. 

En revenant au sommet avec son nouvel album, dont la sortie est prévue le 29 novembre, Gradur accomplirait un exploit assez rare dans le rap français. D'ex-numéros 1 ont su retrouver leur statut, voire gagner ultérieurement en influence, après de longues absences (Orelsan, PNL, Nekfeu), mais chacun sur un créneau moins concurrentiel. Moins spontané et insouciant qu'à ses débuts, mais certainement plus revanchard, il est potentiellement mieux armé que jamais pour reconquérir la couronne.